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Full text of "Histoire d'un voyage aux Isles Malouines, fait en 1763 & 1764 : avec des obseruations sur le detroit de Magellan et sur les Patagons T. 1"

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HISTOIRE 


D’ UNVOYAGE 


AUX ISLES MALOUINES, 

ma 

Fait en 1763 & 1764 y 


AVEC 


DES OBSERVATIONS 

’ 'yjfà 


5 U R 

LE DETROIT DE MAGELLAN 

ET SUR 



•Vv:t- P 



LES PATAGONS, 

Par Dom Pernetty, Abbé de l'Abbaye de 
Burgel , Membre de l' Académie Royale des Sciences 
& Belles-Lettres de Prujje ; Ajfocié Correfpondant 
de celle de Florence , & Bibliothécaire de SaMajeJlé 
le Roi de Prujje. 

NOUVELLE ÉDITION. 


Refondue & augmentée d'un Difeours Préliminaire , de Remarqua 
fur l'HiJloire Naturelle , &c. 

A. O 


TOME PREMIER. 


’ 


A PARIS , 

C Saillant & Nïon, Libraires, rue Saint: 

Clip/' de-Beauvais ; "V> 0 > À' 

^ Delalain , Libraire , rue & à côté de ■ 

C Comedie Françoife. 


M. D C C. L X X. 

AVEC APPROBATION ET PRIVILEGE DU ROI, 


MM 



I 

l l J 

AVIS 

DES LIBRAIRES. 

Z ’ Auteur de cet Ouvrage efiimé, 
réfidant à Berlin , & occu- 
pant fon loifir à des travaux plus 
importans ; un Homme de Lettres 
connu a bien voulu Je charger de 
veiller fur celte fécondé Edition , & 
de la rendre digne du Public . Voici 
en quoi confie fon travail. 

Le Difcours Préliminaire , avec 
les notes , efl tout entier de l’Edi- 
teur. 

Il a ajouté dans le cours de l’Ou- 
vrage beaucoup d' obfervauons fur 
VHiftoire Naturelle , la Phyfque , 
&c. & ordinairement ces articles 
nouveaux font entre deux crochets. 
Enfin , d a refondu prej 



IV 

entier le Voyage , rapportant fous 
des Chapitres particuliers , ce qui 
étoit épars dans les deux volumes , 
& dijlinguant l’ Hijloire qui inté- 
rejfe tout le monde , du Journal qui 
iiintérejfe que les Navigateurs. Tel 
ctoit , au refie , le deffeïn de Dom 
Pernetty lui-même ; & ce font des 
raifons dont il a rendu compte dans 
la Préface de la première Edition , 
qui dom empêché de l’exécuter. 


DISCOURS 


ï 


DISCOURS 

P RÉ LIMINAIRE. 

L'Ambition des particuliers n’eft 
point la même que celle des Rois ; 
l’une afpire à tout envahir, l’autre 
fe borne à tout connoître. 

Telle eft l’aâivité de l’efprit 
humain , que plus l’horifon de fes 
idées eft grand , plus il cherche 
encore à l’étendre. Colomb fe 
trouve à l’étroit dans Gènes , & 
il parcourt l’Europe ; bientôt il 
fe croit à l’étroit dans l’Europe , 
& il va découvrir le Nouveau 
Monde. 

La paffion pour les découver- 
tes s’irrite par celles qu’on a déjà 
faites , comme 

Tome /. 


l’amour phylique 



2 DISCOURS 

par de légères jouiflances. 

Dans le temps de la conquête 
de cette Amérique, dont le génie 
feul de Colomb foupçonnoitl’exif- 
tence , il fe fit une efpece de ré- 
volution dans l’Europe , par rap- 
port aux mœurs ., à l’efprit & au 
gouvernement ; la même fermen- 
tation fe fait fentir parmi nous , 
aujourd’hui que nous fommes fur 
le point de découvrir ces vafte's 
contrées fituées au-delà des poin- 
tes méridionales du Monde con- 
nu , dont on évalue l’étendue à 
huit millions de lieues quarrées , 
& qui forment un contre-poids 
immenfe dans la balance du globe. 

Si jamais il y eut une occafion 
favorable pour pénétrer dans le 
Monde Auftral , c’efl: maintenant 
que l’Europe efl: fûre de l’exiften- 


PRÉLIMINAIRE . % 

Ce & de la pofition des Ifles Ma- 
louines ; & ce feroit un grand fer- 
vice à rendre à la Navigation , au 
Commerce & à la Philofophie , 
que d’étendre fes recherches dans 
ces régions , & de tenter d’ajoûter 
une cinquième partie à l’Univers. 
Alexandre défiroit qu’il fe formât 
des Mondes Nouveaux , afin d’a- 
voir la gloire de les dompter ; les 
vœux du Roi de Macédoine ont 
été accomplis en faveur des Sou- 
verains modernes ; il ne tient qu’à 
eux de pénétrer dans un Monde 
Nouveau, & d’effacer Alexandre, 
non en domptant les Etrangers 
qui l’habitent, mais en les rendant 
heureux. 

Le voyage exaâ & intérefiant 
dont je fuis l’Editeur , ne conduit 
pas fimplement à la reconnoif- 

A i j 


4 DISCOURS 

fance de ces IflesMalouines qu’on 
n’a trouvé habitées que par des 
araignées à grandes jambes & des 
grelots , & dont même la Cour 
de France vient de faire ceffion à 
la Couronne d’Efpagne ; il eft 
d’une utilité plus générale , foit 
pour les Souverains , foit pour 
tous les hommes qui penfent, par 
la facilité qu’il donne de pénétrer 
dans les Terres Auftrales , & de 
vérifier ce que tant de Voyageurs 
ont écrit fur l’exiftence de ces 
Géants du Pôle qu’on nomme les 
P ata go ns. 

Pour ne rien laifîer à délirer fur 
cette matière curieufe , importan- 
te , & neuve encore , malgré tant 
de Voyageurs qui s’y font appe- 
fantis, je vais luppléer au filence 
de Dom Pernetty fur trois objets : 


PRÉLIMINAIRE. f 

les anciennes notions fur les Ifles 
Malouines; les idées juftes qu’on 
peut fe former des Patagons, & 
les recherches à faire dans le 
Monde Auftral. 

N’ayant que desV oyageurs pour 
guides dans cette carrière , on ne 
peut y marcher qu’avec la plus 
•grande circonfpe&ion ; il faut pe- 
fer leurs témoignages , les compa- 
rer entr’eux ; & lors même qu’ils 
font unanimes, les faire céder à ce- 
lui de la raifon : car dans l’examen 
d’un fait évidemment abfurde , 
l’autorité d’un feul Philofophe de- 
vroit l’emporter fur le fuftrage du 
genre humain. 

Il y a des préjugés qui femblent 
inféparables des voyages; telle eft 
l’opinion où l’on eft que l’on ne 
rencontrera que du merveilleux ; 

A iij 


g DISCOURS 

on s’accoutume alors à le voir ou 
il n’eft pas, & quelquefois à le 
feindre. 

Un V oyageur fe croit aufii obli- 
gé depoufer les préjugés de fa 
Nation : fi elle efi: en guerre avec 
des Puiflances maritimes , il ne 
parlera de leurs colonies qu’avec 
le fiel de la haine ; fa partialité per-' 
ccra jufques dans l’idée qu’il don- 
nera des divers gouvernemens. 
Un Danois parlera d’un Roi étran - 
ger comme d’un demi-dieu; un An- 
giois en fera à peine un homme. 

Il y a aufii des préjugés perfon- 
nels aux Voyageurs , & dont on 
doit fe défier : tel efi: l’enthoufiaf- 
ine pour quelques talens , qui en- 
gage des Ecrivains refpe&ables à 
tout rapporter à cette idole de leur 
imagination ; le Négociant perce 


PRÉLIMINAIRE. 7 

trop dans Paul Lucas ; on recon- 
noît trop l’Antiquaire dans Spon, 
& le Naturalise dansTournefort. 

Il feroit à fouhaiter que tous 
les Voyageurs reffemblaflent à 
Dom Pernetty; qu’ils nepoufaf- 
fent comme lui aucun préjugé ; 
qu’ils vifient bien les objets , afin 
de les faire bien voir , & fur-tout 
qu’ils écrivifient avec ce ton de 
candeur & de vérité qui annonce 
la confiance de l’Ecfivain , & qui 
l’infpire à fes Leâeurs. 

Des premières découvertes des IJles 
Malouines. 

Tout le parage entre la côte 
Magellanique & le premier méri- 
dien , étoit mal connu jufqu’à la 
fin du fiecle dernier ; Magellan qui 

A iv 


8 


DISCOURS 

a donné fon nom au plus terrible 
détroit qui foit dans les mers des 
trois continens ; Sharp qui a par- 
couru prefque toute la mer du 
Sud , & le Chevalier Drack qui 
en 1680 mit à Ton zénith le cer- 
cle polaire , virent les Mes Ma- 
louines , mais ils n’y abordèrent 
pas ; & comme ces Navigateurs 
enfevelis dans les brumes, empor- 
tés par les courants , & jouets des 
plus violentes tempêtes , ne te- 
noient qu’une route incertaine , 
leur voyage n’a été d’aucune ref- 
fource à ceux qui les ont fuivis ; 
peu importe qu’ils aient reconnu 
des Mes , ou qu’ils n’aient vu que 
des nuages. 

Il paroît par le Uoyage de la 
mer du Sud de Frezier, ouvrage 
traduit dans prefque toutes les 


PRÉLIMINAIRE. 9 

langues de l’Europe , ce qui ne 
fait que la plus petite partie de 
fon mérite , que les Ides Maloui- 
nes n’ont été vraiment découver- 
tes qu’au commencement de ce 
fiecle par des vaiffeaux de S. Malo 
(æ) ; & s’il eft vrai, comme on l’a 

(a) Voici le texte de Frezier. « Si j’ai fup- 
» primé dans ma Carte des terres imaginai- 
» res, j’en ai ajouté d’effeélives par les 51 de- 
» grés de latitude , auxquelles j’ai donné le 
» nom d ’ljles nouvelles , pour avoir étédécou- 
» vertes depuis l’année 1700 , la plupart par 
» les vaiffeaux de S. Malo. Je les ai placées , 
» fur les Mémoires du Maurepas & du Saint- 
» Louis, vaiffeaux de la Compagnie des Indes, 
» qui les ont vues de près ; & même ce der- 
» nier y a fait de l’eau dans un étang , que j’ai 
» marqué auprès du port S. Louis. L’eau en 
» étoit un peu rouffe & fade , au refte bonne 
» pour la Mer. L’un l’autre ont parcouru 
» différens endroits ; mais celui qui les a cô- 
toyées de plus près , a été le Saint-Jean- 
vBaptifte, commandé par Doublet du Havre, 
» qiÿ cherchoit à paffer dans un enfoncement 
» qu’il voyoit vers le milieu. Mais ayant re- 


10 


DISCOURS 

cru depuis Colomb , que defcen- 
dre dans une région inconnue, ce 

» connu des Ifles baffes prefque à fleur d’eau , 
» il jugea à propos de revirer de bord. Cette 
» fuite d’Ifles font celles que Fouquet de Saint- 
» Malo découvrit , & qu’il appella du nom 
» d’Anican fon Armateur. Les routes que j’ai 
» tracées, feront voir le giffement des terres , 
» par rapport au détroit de le Maire , d’où 
» fortoit le Saint-Jean-Baptiffe , lorfqu’il les 
»vit ; & par rapport à la Terre des Etats , 
» dont les deux autres avoient eu connoiffan- 
»ce, avant que de les trouver. 

» La partie du Nord de ces Terres , qui eft 
» ici fous le nom de Cotes de l' Ajfomption , a 
» été découverte le 1 6 Juillet de l’année 1708, 
» par Poré de Saint-Malo , qui lui donna le 
» nom du Vaiffeau qu’il montoit. On la 
» croyoit une nouvelle Terre éloignée d’envi* 
» ron cent lieues à l’Eft des Ifles nouvelles 
» dont je parle ; mais je n’ai point fait de diffi- 
» culté de la joindre aux autres , fondé fur des 
» raifons convaincantes. 

» La première , c’eft que les latitudes ob- 
» fervées au Nord & au Sud de ces Ifles , & le 
» giffement des parties connues, concourent 
» parfaitement bien au même point de-réu- 
» nion, du côté de l’Eff, fans qu’il refte du 


1 1 


PRÉLIMINAIRE. 

foit en prendre pofleffion , on ne 
peut pas plus nous difputer la do- 

» vuide entre deux. La fécondé, c’eft qu’il 
« n’y a point de raifon d’eftimer cette côt£ à 
» l’Eft des Illes d’Anican. Car M. Gobien du 
» Saint Jean, qui a bien voulu me communi- 
» quer un extrait de fon Journal , eftime 
» qu’elle eft au Sud de la riviere de la Pla- 
» ta ; ce qui étant pris à la rigueur ne pour- 
» roit l’éloigner à l’Eft que de deux ou trois 
» degrés , c’eft-à-dire 15 ou 30 lieues. Mais 
» la diverfité des eftimgs eft toujours une mar- 
» que d’incertitude. La première fois qu’ils 
» virent cette côte , en venant de Tille Sainte- 
» Catherine (auBrefil), ils Teftimerent par 
» 329 degrés ; & la fécondé, en venant de la 
« riviere de Plata , oii les vents contraires les 
>> avoient contraints d’aller relâcher , après 
» avoir tenté de paffer le Cap Horn, ils la 
» jugèrent par 322 degrés, & fuivant quel- 
» ques-uns 3 24 fur les Cartes de Pieter Goos, 
» dont nous avons fait remarquer les erreurs 
» page 28. Ainli on doit y avoir peu d’égard. 
» Cependant, comme ils y avoient de la con- 
>> fiance , ils fe crurent fort loin de la- terre 
« ferme, & fe comptant trop à PEU, ils cou- 
« rurent auffi 300 lieues trop à l’Ouefi: dans la 
» Mer du Sud , de forte qu’ils fe croyoient 


12 


DISCOURS 

mination fur ces Ifles , qu’aux Ef- 
pagnols celle qu’ils ont acquife fur 

» courir fur la Guinée , lorfqu’ils atterrirent 
» à Ylo. Mais la troifieme & convaincante 
» c’en que nous & nos camarades avons dû 
» palier par-deflùs cette nouvelle Terre, fui- 
» vant la longitude où elle étoit placée dans 
» la Carte manuscrite ; & qu’il eft moralement 
» impoffible qu’aucun navire n’en eût eu con- 
» noilfance , étant longue d’environ 50 lieues 
» E. St E. & O. N. O. Ainfi il ne relie, plus 
» aucun lieu de douter que ce ne fût la partie 
» du Nord des Illes Nouvelles , dont le temps 
» découvrira la partie de l’Ôueft , qui eft en- 
» core inconnue. 

» Ces Mes font fans doute les mêmes que le 
» Chevalier Richard Hawkins découvrit en 
» 1593, étant à l’Eft de la Côte déferte , par 
» les 50 degrés. Il fut jette , par une tempête, 
» fur une Terre inconnue ; il courut le, long 
» de cette Ille environ 60 lieues, & vit des 
» feux , qui lui firent juger qu’elle étoit ha- 
>» bitée ». 

Je ne tranfcris ce long texte de Frezier que 
pour avoir occafion de placer des remarques 
judicieufes de Dom Pernetty qui le reûifie. 

Il faut obferver au fujct de ce Poré de S. 
Malo dont parle Frezier, que ce Capitaine ne 


P RÉ LIMINAIRE. 15 

la moitié du Nouveau Monde. 
Depuis la première découver- 


connoiffoit pas la fituation exa&e des côtes des 
Patagons , ni celle des IflesMalouines ; ou qu’il 
avoit mal fait fon point. En effet ces Mes ne 
font qu’à 90 ou xoo lieues du détroit de Ma- 
gellan: comment auroient-elles donp été éloi- 
' - 1 * -»s à l’Oueft de la côte de 



nommée par Poré ? S’il 


avoit eu connoiffance de la polition des Mes 
Malouines, il auroit vu clairement, par la lati- 
tude & la longitude de la côte qu’il parcouroit, 
qu’elle ne pouvoit être autre que celle de ces 


Mes. 


Remarquons en fécond lieu que l’eftime 
du fieur Gobien du Saint -Jean eft erronée,’ 
puifqu’il met cette côte de l’Affomption au Sud 
de Rio de la Plata ; & que Dom Pernetty y 
étant defcendu comme lui , &c au même en- 
droit fuivant la Carte de Frezier , fon eftime 
lui donna environ 64 degrés & demi de lon- 
gitude Occidentale , méridien de Paris ; & 
l’embouchure de Rio de la Plata, 5 6' 30"; ce 
qui rejette l’endroit de la ç,ôte où les deux Na- 
vigateurs abordèrent , 8 degrés plus au Sud- 
Oueft ; & fait à peu près l’erreur que l’Auteur 
du Voyage de l’Amiral Anfon (page 78) , attri- 


14 D 1 S C O Ü R S 

te , les Navigateurs de toutes le£ 
Nations qui y ont abordé , ont 
voulu avoir la gloire de leur don- 
ner un nom ; cette efpece defou- 
veraineté flatte les Marins comme 
* les Agronomes le font du droit 
de nommer des étoiles. 

Je ne parle point de Hawkins, 
qui dès l’an 1593 donna, dit-on , 
aux Ifles Malouines le nom de 
Virginie ; mais vers 1714 M. Fou- 


bue à la Carte de Frezier , fur la pofition de la 
côte des Patagons. 

Enfin au fujet de ces Ifles que le Chevalier 
Hawkins apperçut en 1593 par les 50 degrés 
à l’Eft de la côte déferte des Patagons , il n’elt 
pas probable qu’elles foient la partie Septen- 
trionale des Ifles Malouines ; M. de Bougain- 
ville courut cette côte au moins 60 lieues com- 
me Hawkins, & n’y apperçut aucun feu, ni au- 
cune apparence d’habitation, quoiqu’il n’en 
fût allez fouvent éloigné que d’une demi-lieue, 
ou une lieue. 


PRÉLIMINAIRE . iç 

quet de Saint - Malo les appella 
Anican , du nom de Ton Armateur; 
l’Amiral Roggewin , qui en 1711 
cotoya la principale du côté de 
l’Orient, lui donna le nom de Bel- 
gie Auflrale ; quelques Capitaines 
Anglois les ont fait connoîtrefous 
le nom Rifles de Falkland ; nos 
Armateurs les ont quelquefois ap* 
p elle es I [les Neuves de Saint-Louis ; 
& il paroît que l’Europe aujour- 
d’hui confent à leur laifîer le nom 
Rifles Malouines. 

Auprès de la grande Ille Ma- 
louine du côté du Nord , font 
trois petites Mes rangées en trian- 
gle , qu’on a quelque temps con- 
fondues avec celles que M. de 
Bougainville a reconnues ; mais il 
paroît que ce font les Mes Sébal- 


1 6 DISCOURS 
des (J?) marquées avec exa&itude 


( b ) Au refte, Dom Pernetty douta quelque 
temps fi ces Ifles , qu’il reconnut , étoient 
vraiment les Ifles Sébaldes de la Carte de Fre- 
zier ; voici'ce qu’il en dit dans une note du Dif- 
cours préliminaire de la première édition. 
« Nous découvrîmes trois files d’environ demi- 
» lieue de long , a|Jez élevées, & placées à peu 
» près en triangle , comme on dit que le font les 
» files Sébaldes. Cette reffemblance de pofition 
» &de figure nous les fit prendre d’abord pour 
» elles ; mais enfuite ayant découvert auprès 
» d’elles quelques files plates & prefqu’à fleur 
» d’eau , nous jugeâmes que ces trois files n’é- 
» toient pas les' Sébaldes , mais des files un 
« peu avancées de la grande des Malouines , 
» & nous eûmes lieu de nous confirmer dans 
» cette opinion. Si ces trois files étoient en 
» effet les Sébaldes, elles ne feroient éloignées 
» de la grande file que de deux lieues , & non 
» de 7 à 8 , comme le dit Frezier. Voyez la 
» Carte de notre route le long de la côte. Ce- 
» pendant , dans les deux voyages de l’Aigle, 
» & defla flûte du Roi l’Etoile , qui ont recon- 
» nu après nous ces trois files, en allant des 
» files Malouines au détroit de Magellan , les 
» Capitaines n’ayant pas trouvé d’autres files 

dans 


PRELIMINAIRE. 17 

dans la belle Carte du détroit de 
Magellan , dreffée par M. de Vau- 
gondy , pour l’intelligence de l’hif- 
toire des Terres Auftrales. 

L’Amiral Roggewin paroît un 
des Navigateurs qui avant Dom 
Pernetty , a jette le plus de lumiè- 
res fur la vraie pofition des Ifles 
Malouines (c) ; il reconnut que 
ce qu’on avoit pris pour un vafte 
continent, n’étoit qu’une grande 
Ifle d’ environ deux cens lieues de 


» que ces trois , ils les ont regardées depuis 
» comme étant les Sébaldes ». 

(c) Son voyage a été écrit en François par 
un Allemand , embarqué fur fa flotte , & fut 
imprimé à la Haye en 1739 » en 2 vol. in- 12. 
La flotte qu’il commandait étoit deftinée par 
la Compagnie hollandoife des Indes Orien- 
tales , à la découverte du Monde Auftral. Le 
voyage de Roggewin eft peut-être le plus cu- 
rieux de tous ceux qui ont été entrepris pour 
reconnoître ce troifieme Continent. 

Tome I. B 


iS- DISCOURS 

circuit. I! cotoya toute la partie 
Orientale , la jugea inhabitée , pa~- 
ce qu’il n’y vit ni feu ni navire; & 
s’il n’avoit craint de perdre le 
temps favorable pour doubler le 
Cap de Horn, il feroit defcendu 
dans cette contrée pour la vifî- 
ter; l’unique a£le de louveraineté 
qu’il exerça, fut de lui donner le 
nom de Belgie , parce qu’elle fe 
trouve dans une latitude corref- 
pondante à celle des Pays-Bas ; 
mais cet événement ne parut pas 
à la Compagnie de Batavia un titre 
fufEfant pour envoyer fes Ami- 
raux prendre pofleffion des Ides 
Malouines. 

Les Anglois ont aufli partagé 
avec les Hollandois la gloire de 
reconnoître les Ifles Malouines ; 
ils paroiflent tous y avoir été con- 


PRELIMINAIRE. i 9 * 

duits en cherchant une prétendue 
îfle Pepys, que Cowley en 1686 
crut découvrir (d ) , où il y a , dit- 

(u') Toute la relation du Capitaine Cov/ley 
paroît erronée à Dora Pernetty , & il eft aifé, 
dit-il , de 9’en convaincre par la leûure de fon 
voyage. Cet Anglois dit que « le gros temps 
» L’empêcha de dej cendre , & quilne put mettre 
» fa chaloupe à la mer. S’il a vu cette terre , en 
» effet, ce n’eft donc qu’en paffant, comme 
» plufieurs Navigateurs ont fait de beaucoup 
«d’autres Ifles & Terres qui nous font encore 
« inconnues , tant pour la qualité & les pro- 
« duûions du terrein , que pour la véritable 
« pofition de leurs côtes. Piiifque ce Capitaine 
« n’y eft pas defeendu , comment peut-il dire 
« que c’eft un lieu commode pour faire de 
» l’eau ? Il n’y a peut-être point d’eau douce. 
« Quant au bois, nous y avons été trompés 
» fur les apparences; en courant la Côte des 
» Mes Malouïnes , nous avons cru en voir , 
« 6 C après y être defeendus , ces apparences 
« ne nous ont donné en réalité que desglajeux; 
« efpece de jonc ou plante à longues feuilles, 
» plattes & étroites , qui s’élève en motte de 
« trois pieds au moins , & dont les feuilles en 
» touffes font , en s’élevant au-deffus de la 
» motte , une hauteur de fixa fept pieds. » 


20 


DISCOURS 

on, des bois & de l’eau douce en 
abondance , & dont le principal 
port eû. alTez vafte pour conte- 
nir raille vaiffeaux (<?), Me que 
les meilleurs Navigateurs font ten- 
tés de mettre dans le rang de l’Me 
Atlantique de Platon & du beau 
pays d’El-Dorado. 

Woods Rogers, dès le com- 
mencement de ce iiecle , comman- 

(e) Cette Ifle Pepys , fuivant l’Amiral An- 
fon , ell à quarante-fept degrés de latitude 
Sud ; &, fuivant le Doéleur Halley, à qua- 
tre-vingts lieues du Cap-Blanc fur la Côte des 
Patagons. Le Capitaine Cowley la nomma 
ljlidi Pipys en l’honneur de Samuel Pepys, 
Secrétaire du Duc d’Yorck , qui fut depuis 
Jacques II, & qui pour lors étoit grand Amiral 
de l’Angleterre. Le Chefd’efcadre Biron , dans 
fon voyage autour du Monde ; & M. de Bou- 
gainville , dans deux voyages aux Mes Ma- 
louines , ont vainement cherché cette Ifle Pe- 
pys , qui ne fut probablement , pour le Capi- 
taine Cowley , qu’un nuage ou un grand banç 
de glace, 


PRELIMINAIRE, it 

<da une petite efcadre chargée de 
reconnoître la mer du Sud ; il 
avoit pour fécond Capitaine le cé- 
lèbre Médecin Dower, & pour 
Pilote Williams Danîpier , qui s’é- 
toit déjà immortalifé par deux 
voyages autour du monde ; Ro- 
gers courut la côte N. O. des Ifles 
Malouines, & détermina leur por- 
tion ; mais il jugea mal de leur 
étendue (J"). 


(/) Suivant le récit de l’Amiral Anfon , 
« Rogers courut la Côte de N. E. de ces Ifles en 
» 1708 ; il vit qu’elles s’étendoient environ la 
» longueur de deux degrés , qu’elles étoient 
» compofées de hauteurs qui s’abaifloient en 
» pente douce les unes devant les autres ; que 
» le terrein en étoit bon 8c couvert de bois ; 
» 8c que , fuivant les apparences , il n’y man- 
» quoit pas de bons ports. » 

Dom Pernetty redrefle ici le Capitaine Ro- 
gers. « Si cet Anglois , dit-il , n’a couru que 
» la Côte N. E. des Ifles Malouines , comment 
» peut-il favoirfi cçs Ifles ne s’étendent qu’en- 

Biij 



22 


DISCOURS 

George Anfon, mort comblé 
de gloire en 1762, & dont la cen- 
dre auroît dû être placée à Weft- 
minfter, à côté de celle des grands 
hommes & des Rois , navigea fort 
près des Ides Malouines; l elégant 
rédaèleur de fes Voyages propofa 
même au Gouvernement Anglois 
un plan de commerce fur ce fujet , 
qui prouve letendue de fes vues 


» viron la longueur de deux degrés ? Nous n’a- 
» vons couru qu’une partie des côtes de la 
» grande Ifle , & nous avons trouvé qu’elle 
» s’étendoitdeplus de trois degrés, depuis l’Eft 
» jufqu’au Nord-Oueft. Nous avons remarqué 
» qu’elle eft en effet compofée de hauteurs qui 
» s’abailfent en pente douce les unes devant les 
» autres ; mais le terçein ne nous a jamais paru 
» couvert de bois , quoique nous l’ayons co- 
» toyé de fort près : nous avons même tou- 
» jours douté qu’il y en eut, parce que nous 
» n’avons pu en découvrir pendant le féjour 
» que nous y avons fait , tant au premier 
» voyage qu’aux deux fuivans », 


PRELIMINAIRE. 23 

politiques (g - ), 6ç le Chef d’Ef- 
cadre Byron dans fon voyage au- 

(g) « J’ai prouvé , dit-il , que toutes nos en- 
» treprifes dans la mer du Sud courent grand 
» rifque d’échouer , tant qu’on fera obligé de 
» relâcher au Brefil ; ainfi tout expédient qui 
» pourroit nous affranchir de cette nécefiité , 
» eft sûrement digne de l’attention du Public ; 
» & le meilleur expédient à propôfer , feroit 
» donc de trouver quelqu’autre endroit plus 
» au Sud , où nos vaiffeaux pufl’ent relâcher , 
» & fe pourvoir des chofes néceffaires pour 
» leur voyage autour du Cap Horn. Nous 
» avons déjà quelque connoiffance imparfaite 
» de deux endroits , qu’on trouveroit peut- 
» être , en les faifant reconnoître , fort pro- 
» près à cet effet. L’un eft l’Ifle Ptpys ; le fe* 
» coud eft aux Ifles de Falkland , fituées au 
»> Sud de l’Ifle Pepys. L’un & l’autre de ces 
» endroits eft à une diftance convenable du 
» Continent ; & à en juger par leurs latitudes , 
» le climat y doit être tempéré. Il eft vrai qu’on 
» ne les connoît pas affez bien pour pouvoir 
» les recommander comme des lieux de ra» 
» fraîchiffement à des vaiffeaux deftinés pour 
la mer du Sud : mais l’Amirauté pourroit les 
» faire reconnoître à peu de frais; il n’en coû- 
» teroit qu’un voyage d’un leul vaiffeau : ôc. fi 

Biv 


■14 DISCOURS 

tour du Monde en 1 764 , a été fur 
le point de l’exécuter (/z), 

» un de ces endroits fe trouvoit, après cet exa- 
» men , propre à ce que je propofe , il n’eft 
« pas concevable de quelle utilité pourroit être 
» un lieu de rafraîchiflement, auffi avancé vers 
» le Sud, & auffi près du Cap Horn. Le Duc& 
» la Duchefle de Brijlol ne mirent que trente- 
» cinq jours , depuis qu’ils perdirent la vue des 
» Ifles de Falkland , jufqu’à leur arrivée à l’Ifle 
-> de Juan Fernandez , dans la mer du Sud ; & 
» comme le retour en eft encore plus facile , à 
** caufe des vents d’Oueft qui régnent dans ces 
» parages , je ne doute pas qu’on ne puiffe faire 
*> ce voyage des Ifles de Falkland à celle de 
*> Juan Fernandez , aller revenir , en un peu 
» plus de deux mois ». 

(Ji) Voici ce qui efl: dit dans la relation de By- 
ron , au fujet des Ifles Malouines. « L’Ifle la 
» plus confidérable eft fituée au Nord du Port 
» Egmont. Nous y defeendîmes , attirés par 
» fa fituation , & nous eûmes le plaifir, du 
» haut d’une montagne fort élevée, de jouir 
» d’un point de vue admirable : on a beaucoup 
» de peine à monter fur le fommet de cette 
» montagne ; mais on en eft bien dédommagé 
» par la vue agréable de toute l’étendue du 
» Port, des trois palfages qui viennent y abou» 


PRE LIMINA IRE. 'if 

Ce voyage deByron eft pofté- 
rieur à celui de Dom Pernetty 
qu’on va lire. LesAngloisavoient 
pris des précautions extraordinai- 
res pour les préparatifs de cet ar- 
mement , qui a excité l’attention 


» tir, de nosvaiffeaux que nous voyions à l’an- 
» cre , & de toute la mer qui environne cette 
» Ifle & les Mes voifines , jufqu’au nombre de 
» cinquante , tant petites que grandes , & qui 
» nous parurent toutes tapiffées de verdure. 

» Le 23 Janvier , le Commandant , accom- 
» pagné des Capitaines & des principaux Offi- 
» ciers , defcendit dans l’Me ; on fixa auflltôt 
» un poteau fur le rivage, au haut duquel on 
» attacha le pavillon de l’Union ; & dès qu’il 
» fut déployé , le Chef d’efcadre déclara que 
» toutes ces Mes appartenoient à Sa Majefié 
» Britannique , & qu’il en prenoit pofl'ef- 
» fion au nom de la Couronne d’Angleterre. 
Voyage autour du Monde , fait fur le vaijftau 
de guerre le Dauphin , &c. page 1 3 1 , &c. 
L’Auteur , dans tout le cours de cette relation , 
ne nomme point les Mes Malouines ; & j’aime 
mieux le croire un mauvais Géographe, qu’un 
Politique mal-intentionné. 


25 DISCOURS 

de toute l’Europe ; mais il eft dé- 
montré que M. de Bougainville 
avoir pris pofleftion des Ilîes Ma- 
louines , dans le temps que le Dau- 
phin , monté parByron, étoit en- 
core fur le chantier ; & il n’y eut 
peut-être jamais de droit plus in- 
conteftable que celui de la France 
fur cette région : car fes Armateurs 
font les premiers qui y aient abor- 
dé ; fes Hiftoriens font les pre- 
miers qui l’aient décrite ; & ce qui 
eft encore plus intéreffant pour 
l’humanité, elle ne l’a point enle- 
vée à des hommes , mais à des in- 
feéles malfaifans ou inutiles , à des 
araignées & à des grelots. 

D om Pernetty, qui a obfervé 
en Philofophe les Ifles Malouines, 
eft perluadé qu’elles faifoient au- 
trefois partie de la contrée des 


PRELIMINAIRE. 27 

Patagons& de la Terre de Feu. Je 
penfois comme lui même avant de 
l’avoir lu ; il efl certain qu’on voit 
dans toutes les parties de l’U ni vers 
t des traces de ces grandes révolu- 
tions du globe : la Sicile a été au- 
trefois unie à l’Italie , l’Efpagne à 
l’Afrique , & la France à la Gran- 
de-Bretagne : l’Ifle de Finlande pa- 
roît clairement avoir été féparée 
du Groenland , & récemment le 
Profeffeur RufTe Kracheninnikow 
a démontré que le continent de l’A- 
mérique tenoit autrefois à l’Afie 
par le Kamfatka ( i ) : des érup- 


(i) Suivant le récit de cefçavant Etranger, 
le Continent de l’Amérique s’étend du Sud- 
Oueft au Nord-Eft prefque partout à une 
égale diftance des côtes du Kamfatka , & les 
deux côtes femblent parallèles, fur -tout de- 
puis la pointe des Kouriles , jufquV, 
Tchoukotfa. Il n’y a que deux degrés e-:. du mi 


i$ DISCOURS 

tions de volcan , des tremblement 
de terre , quelquefois même le feul 
effort des eaux de la mer fuffifent 
pour déchirer ainfi la terre , & fé- 
parer violemment les hommes que 
l’intérêt tend fans ceffe à réunir. 

Cette obfervation convient par- 
ticuliérement au continent Auf- 
tral ; la Terre de Feu tirefon nom 
de fes volcans : cette région auffi- 


entre ce dernier Cap & le rivage de l’Amé- 
rique correfpondant. On voit , par l’afpeft des 
côtes, qu’elles ont été féparées avec violence , 
& les Ides , qui font entre deux , forment line 
efpece de chaîne comme les Maldives. Les 
habitans de l’Amérique correfpondante à l’ex- 
trémité Orientale de l’Alie , font de petite 
taille , bafanés & peu barbus , comme les 
Kamtfckadales , &c. Voyez les preuves de 
cette opinion dans l’ouvrage même de Krache- 
ninnikow , traduit au fécond volume î/2-4 0 . du 
Voyage en Sibérie de l’Abbé Chappe. Ces 
preuves font trop fortes , pour ne fervir qu’à 
î’appui d’un fyftême. 


PRELIMINAIRE. 29 

bien que la Terre des Etats femble 
entièrement compofée de roches 
inaccefïibles , fufpendues prefque 
fans bafe , entourées d’aby mes af- 
freux, & couronnées d’une neige 
éternelle. D’un autre côté , à quel- 
ques lieues de l’endroit de la gran- 
de Ifle Malouine où a abordé M. 
de Bougainville , on voit par la 
pofition des montagnes, par les 
crevaffes qu’on y rencontre , & 
par le défordre des lits de pierre 
de taille , que cette contrée n’eft 
devenue une Ide que par l’effort 
d’un tremblement de terre (A ) ; 


(k) « Un autre motif m’engage encore à 
» croire que les Ifles Malouines tenoient jadis 
» à la Terre des Patagons. On ne voit point 
>> d’arbres aux Ules Malouines, 8c toute la 
» côte de l’Eft des Patagons , 8c de la Terre de 
»Feu, en eft dépourvue jufqû’à environ 2.5 
# lieues en avant dans les terres , où l’on com- 


3 o DISCOURS 

ce grand événement n’a pu être 
configné dans des Hilloriens ; 
mais pour le Philosophe il eft écrit 
dans le livre de la Nature. 

Au refte nous ne connoidons 
les Ides Malouines que depuis le- 
poque où elles ont été arrachées 
avec violence du continent ; ainfi 
ce que les Navigateurs nous ont 
appris jufqu’ici ne fert tout au plus 
qu’à perfeéhonner la théorie de la 
terre ; mais que l’Efpagne y en- 
voie une Colonie , que les Arts 


» mence à trouver des arbres. Depuis-là juf- 
» qu’à la côte , on ne rencontre que quelques 
» arbuftes & des bruyères. On en trouve de 
» femblables aux Ifles Malouines. Les décou- 
» vertes que les Anglois , qui s’y font établis 
» plus à l’Oueft , pourront faire dans cette 
» partie , nous éclaireront davantage fur tous 
» ces articles. Les Efpagnols fubftitués à nos 
» François dans l’établiffement de l’Eft, nous 
» mettront au fait de l’autre partie ». 


PRELIMINAIRE . 3 * 

naiflent dans Ton fein , que cette 
contrée ferve de point d’union 
entre le Nouveau Monde & le 
Monde Auftral , & alors commen- 
cera Ion Hiftoire. 

DES GEANTS 

de la Patagonie. 

Les Ifles Malouines ne font ré- 
parées que par un détroit de cette 
pointe de l’Amérique Méridio- 
nale qu’habitent les Patagons , con- 
trée finguliere où la nature s’aba- 
tardit dans les végétaux, & fe re- 
levé avec avantage dans l’efpece 
humaine ; qui produit des Géants , 
des Plantes fans vigueur & des 
quadrupèdes dégénérés. " 

C’eft un phénomène aflez fin- 
gulier , que depuis qu’il y a des 


p DISCOURS 

hommes policés &.des livres, on 
ne fe Toit jamais accordé fur l’exif- 
tence des Géants ; c’eft fur-tout 
par rapport aux Patagons que ce 
problème a paru long-temps info- 
luble aux Philofophes ; pendant 
cent ans les Navigateurs de toutes 
les Nations s’accordèrent à dire 
que la pointe de l’Amérique Mé- 
ridionale produifoit des Colofies: 
dans le fiecle fuivant les Marins 
n’y virent plus que des hommes 
ordinaires ; & des Naturalises , du 
fond de leur cabinet , aflurent au- 
jourd’hui que les Patagons, comme 
voifins du Pôle ne doivent être 
que des pygmées. 

Cette queftion fi curieufe pa- 
roît maintenant décidée par la 
relation autentique du Commo- 
dore Byron, & par celles qu’on 

lira 


PRELIMINAIRE. 3Î 

lira à la fuite du Voyage de Dom 
Pernetty : mais pour fatisfaire tou- 
tes les claffes d’hommes qui rai- 
fonnent , voici d’autres preuves 
qui ferviront à juftifier la nature 
contre les idées étroites de fes dé- 
îraâeurs ; Il après cela , dit le cé- 
lébré F ontenelle ? '2e P. Baltus veut 
croire encore que le diable rend 
des oracles, il ne tiendra qu’à lui. 

De temps immémorial on croit 
en Amérique qu’il y a dans fa 
partie Méridionale une race de 
Géants redoutable par fes violen- 
ces & par fes crimes ( /) : car dans 

( / ) Voyez fur -tout YHifioire du Pérou. 
de l’Ynca G'arcilaffo , liv. 9 , chap. 9. Je fçai 
qu’il fe trouve dans fon récit bien des fables : 
par exemple , il dit que ces Géants avoient les 
yeux larges comme le fond d’une affiette ; que 
chacun d’eux mangeoit autant que cinquante 
hommes ; qu’ils tuoient les femmes dont ils 

Tome ï. C 


34 DISCOURS 

tous les fîeeles on aobfervé qu’or« 
dinairement être le plus fort figni- 
fie être le plus injuftei 

Magellan , le premier Marin qui 
navigea fur les côtes de la Pata- 
gonie , vit de fes propres yeux 
quelques-uns de ces Géants fi re- 
doutés dans le Nouveau Monde 
(tfz), mais fon artillerie les con- 


vouloient jouir , &c. L’Ynca n’a pas mieux 
obfervé les proportions de fes Géants , que 
Mahomet, celui de fon ange qui avoit loi- 
xante-dix mille têtes : mais de ce que les Pé- 
ruviens ont exagéré , il ne s’enfuit pas qu’ils 
n’ont rien vu. 

( [m ) Le récit du Chevalier Pigafetta , qui 
étoit fur le vaiffeau de Magellan , & qui a ré- 
digé fon Voyage, eft trop bien circonflancié , 
pour qu’on puiffe croire fon Auteur dupe ou 
fripon. « Un Géant vint à nous , chantant , 
» danfant & jettant de la pouffiere fur fa tête. 
» Le Capitaine ordonna de faire la même chofe. 
» Ces geftes raflurerent le fauvage. Il vint à 
» nous dans une petite Ide, donnant à notre 
» vue les plus grandes marques de furprife ; 


PRE LIMINAIRE. 35 

tint, & le tonnerre des Européens 
fufîît pour faire trembler les Ti- 
tans de l’Amérique* 


*> il levoit un doigt vers le Ciel $ voulant dire 
» que. nous en venions. Nos gens lui alloient 
» à peine à la ceinture. Magellan lui fit donner 
à manger & à boire* On lui préfenta un mi- 
h roir , il fut fi effrayé d’y voir fa figure , que 
» d’un faut qu’il fit en arriéré , il jetta quatre 
» de nos gens par terre. Ses compagnons pa- 
b roiffoient avoir dix palmes , environ fept 
» pieds ; on leur fit figne de venir aux vaif- 
» féaux : alors ils firent remonter leurs femmes* 
» dont ils paroiffoient jaloux , fur des animaux 
» faitS comme des ânes , & les renvoyèrent* 
» Une autre fois fix de ces fauvages parurent 
» fur le rivage , faifant figne qu’ils vouloient 
» venir aux vaiffeaux ; ce qui nous fit grand 
» plaifir. On envoya l’efquif pour les prendre* 
» Ils montèrent fur la capitane, où le Général 
» leur fit fervir une chaudière de bouillie affez 
» grande pour raflafier vingt matelots. Ils la 
» mangèrent toute entière ; auffi le plus petit 
» d’entr’eux étoit-il plus haut que le plus grand 
» de nous. Dès qu’ils eurent mangé , ils de- 
» mandèrent qu’on les remît à terre. Ces peu- 
» plesn’ont point de maifons fixes : ils font des 

Cij 


I 


DISCOURS 

Un demi-fiecle après Magellan, 
Drake, Je premier Anglois qui fit 
le tour du Globe , & le même qui 
fut dévoré tout vivant par des 
Crabbes , vit fur la côte de la Pata- 
gonie huit Géants, près de,qui les 
Européens les plus grands ne pa- 
roilfent pas plus hauts que des 
Lapons (ri). 


» cabanes de peaux , qu’ils tranfportent à leur 
» gré d’un lieu à un autre. Ils vivent de chair 
» crue & d’une racine, nommée en leur langage 
V w/j^.Leprifonnier que nous avions fur’ notre 
» bord, mangeoit en un repas une pleine cor- 
» beille de biicuit , & buvoit tout d’un trait 
v> un demi feau d’eau. Ils ont les cheveux 
» coupés en rond comme des Moines & la tête 
» liée d’une corde de coton , dans laquelle ils 
» paflent leurs fléchés. » Voyez la traduflion 
françoife du Journal de Pigafetta , Chevalier 
de Rhodes , adreflée au Grand-Maître Villiers 
de l’Ifle- Adam. 

(«) Du moins tel eft le récit d’ArgenfoIa 
dans fon Hijloire des Moluqucs , livre 3. Cet 
Auteur ajoute que le volume du corps des Pa- 


PRELIMINAIRE. 37 

Vers l’an 1592, , le Chevalier 
Cavendish traverfa le détroit de 
Magellan , il attefta avoir vu fur 
la côte Américaine deux cadavres 
de Fatagons qui avoient quatorze 
palmes de long ; il mefura furie ri- 
vage la trace du pied d’un de ces 
Sauvages , & elle fe trouva qua- 
tre fois plus longue qu’une des 
fiennes ; enfin trois de fes Mate- 
lots manquèrent à être tués juf- 
ques dans la mer par les quartiers 
de rochers qu’un Géant leur lança 
(0) : voilà le Polyphème de l’O- 


tagons ne faifoit point tort à leur agilité ; ils ne 
couroient pas , ils voloient. 

(0) Voyez la relation d’Antoine Knivet 
dans la colleftion de Purchafs , tome IV , liv.6. 
L’Auteur des Recherches philofophiques fur les 
Américains dit , tome z , page 105 , que , 
du temps de Cavendish , l’opinion fur l’exif- 
tence des Géants étoit tiniverfelle, & que Kni- 

C iij 


DISCOURS 

dyflee rajeuni ; maisheureufement 
pour le Patagon , il ne fe trouva 
point d’UlyiTe dans le vailTeau. 

Tous les Voyageurs qui, dans 
le feizieme fiecle, parcoururent la 
mer du Sud, parlèrent de l’exif- 
tence des Géants du cercle An- 
tar&ique comme d’une vérité re- 
connue. Le Corfaire Efpagnol 
Sarmiento (y) s’accorde fur ce 


vet ne l’adopta que par la crainte des Autoda- 
fés, Je ne vois pas d’abord comment une opi- 
nion cefferoit d’être vraie , parce qu’elle eft 
reçue des Inquiliteurs. De plus , la crainte des 
Jacobins pou voit bien empêcher Knivet de 
dire ce qu il avoit vu, mais non le forcer à 
dire ce qu’il n’avoit pu voir. L’Hiftorien du 
voyage de Cavendish n’avoit befoin que de 
taire la vérité , &non de dire un menfonge. 

00 « L’équipage vit bientôt paroître une 
» troupe de Géants fans armes ; ils s’appro- 
» cherent de notre chaloupe , & aufïitôt l’en- 
« feigne defcendit à terre avec des foldats . . . 
» Dix Efpagnols environnèrent adroitement 


PRELIMINAIRE. 39 

fujet avec le Capitaine Anglois 
Richard Hawkins & avec les 

» un des fimvages & le prirent , malgré fa réfif- 
» tance ; les autres coururent auffitôt à leurs 
» armes, & revinrent fi promptement fur nous, 
» que nous eûmes à peine le temps de rentrer 

» dans la chaloupe L’Indien , que nos 

» gensavoit pris , étoit Géant entre les autres 
» Géants , & refl’embloit à un Cyclope. Ses 
» compatriotes étoient hauts de trois aulnes , 

» gros & forts à proportion On fit , quel» 

» ques jours après , une autre defcente ; mais 
» l’artillerie effraya les Géants: ils s’enfuirent 
» avec légèreté , & on auroit cru qu’ils alloient 
» aufli vite que la balle d’une arquebufe. Hif. 
toire de la conquête des Moluques de Léonard 
d’Argenfola , liv. 3. Il faut cependant fe dé- 
fier deSarmiento , qui vivoit dans le fiécle de 
la Chevalerie , & qui avoit l’efprit vifionnaire 
de Dom Quichotte. 

( q ) « Il faut fe défier des habitans de la Côte 
» de Magellan : on les appelle Patagons : ils 
» font cruels , perfides , & de fi haute taille, 
» que plufieurs voyageurs leur donnent le titre 
» de Géants. » Voyez l’abrégé de fa relation 
dans le Compilateur Purchafs , tome 4, liv. 7. 
chap. 5. 


4 o DISCOURS 

Amiraux Hollandois Olivier de 
Noort (?) & Sebald de Wert(/*); 


♦ 

( r ) « Nous prîmes fur la Côte du Détroit de 
» Magellan quatre fauvages & deux filles que 
» nous menâmes à bord : l’un d’eux apprit 
» bientôt le Hollandois , 8c nous inflruifit de 

» l’Hiftoire de fon pays Il y a dans l’in- 

» térieurdela Patagonie une Nation nommée 
» Tirerncnen , dont les individus ont dix à douze 
» pieds de hauteur : ils viennent faire la guerre 
» aux peuples voilins , parce qu’ils font man- 
» geurs d’autruches: pour les Géants , nous 
»> conje&urâmes qu’ils font Antropophages. » 
Voyez le recueil de Purchafs , tome i, liv. 2, 
chap. 5. 

. (/) « Le Vice-Amiral rencontra près de la 
» baie Verte, fept canots avec des Sauvages 

» qui avoient dix à onze pieds de hauteur 

» On les laiffa venir jufqu’à la portée du fufil ; 
» enfuite les Hollandois ayant fait une déchar- 
» ge , on en tua quatre ou cinq , & le relie 
«épouvanté s’enfuit vers la terre ; là ces 
» Géants arrachèrent de leurs mains des arbres 
>> qui paroilïbient de l’épaiffeur d’un empan , 

» &c en firent des retranchemens Mais le 

» Vice- Amiral abandonna ces hommes fangui- 
» naires à leur propre fureur , 8c aima mieux 


PRELIMINAIRE ; 4 t 

8 c on ne voit pas même que le 
petit nombre des Philofophes de 
ce tems-là , révoquaient en doute 
.cette fingularité de la nature ; le 
peuple citoit fur ce fujet les Na- 
vigateurs de toutes les Nations ; 
les Théologiens, Goliath ; & les 
beaux efprits, qui de tout temps 
ont voulu concilier l’Hiftoire avec 
la Mythologie , Polyphème 8 c les 
Titans. 

Du feizieme fiecle il faut fauter 
tout d’un coup au dix-huitieme , 
pour trouver des témoignages fur 
la dature coloifale des Patagons. 
En 1704, les Capitaines Haring- 


» s’en retourner à bord que d’aller les combat- 
» tre ». Voyez la traduûion françoife du voya- 
ge de Simon de Cordes 8c de Sebald deAVert 
dans le Recueil de la Compagnie des Indes , 
Tome 2 , 


42. DIS COURS 

ton & Carman , commandant 
deux Vaifleaux François , l’un de 
S. Malo, & l’autre de Marfeille , 
virent une fois fept Géants dans 
une baie du détroit de Magellan , 
une fécondé fois fix , & une troi- 
fieme une troupe de deux cents 
hommes, mêlée de Géants & de 
Sauvages d’une taille ordinaire ; 
les François eurent une entrevue 
très-pacifique avec ces Géants ( 7 ) a 
Le judicieux Frezier qui fit en 
1 7 1 z le voyage de la mer du Sud , 
rapporte pour confirmer ce trait , 
le témoignage d’une multitude 
d’anciens Navigateurs ( u ), & il eft 


.(0 Voyez PHiftoire des Navigations aux 
T erres Auftrales du favant Préfidentde Broffes, 
tom. z, pag. 329. 

(«) Et il termine fes citations par cette ré- 
flexion fi fimple tk fi naturelle. « On peut 


PRELIMINAIRE. 45 

difficile detre Pyrrhonien quand 
ce célébré Marin ne l’eft pas. 

Le Capitaine Shelwock qui fit 
en 17191e tour du Monde, con- 
firma les récits de Magellan , de 
Cavendish , & de Frezier : quel- 
ques années auparavant un Capi- 
taine de Vaiffeau Marchand nom- 
mé Raynauld , avoit vu fur une des 


♦> croire fans légéreté qu’il y a dans cette par- 
» tie de l’Amérique , une Nation d’hommes 
» d’une taille très - fupérieure à la nôtre ; le 
» détail des temps & des rlieux , & toutes les 
» circonftances qui accompagnent ce qu’on en 
» dit , femblent porter un caradere de vérité 
» fuffifant pour vaincre la prévention naturelle 
» qu’on a pour le contraire : la rareté du fpec- 
» tacle a peut-être caufé quelqu’exagération 
» dans les melures de leur taille ; mais fi on doit 
» les regarder comme eftimées , plutôt que 
» comme prifes à la rigueur , on verra qu’elles 
«different très-peu entr 'elles». Voyez le Voya- 
ge de M. Frezier, édit, de 1731, pag. 76 &C 
fuiv. 


44 DISCOURS 

côtes du détroit de Magellan des 
hommes de neuf pieds de haut , 
qu’il avoit mefurés lui-même auffi- 
bien qu’une partie de fori équipa- 
ge : le Lieutenant de Frégate , 
Duclos-Guyot,& le Commandant 
d’une flûte de Roi , la Giraudais , 
revirent encore en 1766 ces 
Géants , dont ils mefurerent le 
plus petit qui avoit au moins cinq 
pieds fept pouces (V); mais per- 
sonne n’a porté cette vérité hido- 
rique jufqu’à la démondration , 
comme le Chef d’Efcadre Byron 
(y), qui en 1764 & 1765 fit le (*) 


(*) L’extrait des voyages de ces Naviga- 
teurs François fe trouvera dans cet ouvrage. 

(y) Voici quelques traits de la relation 
de cet Officier Anglois ; on obfervera en la 
lifant qqe le pied dont on fe fervoit pour me- 
furer les Patagons , étoit le pied d’Angleterre 


PRELIMINAIRE. 45 

tour du Globe fur les traces des 

* 


qui a près d’un pouce de moins que notre pied 
de roi. « En approchant de la côte , des mar- 
»* ques fenfibles de frayeur fe manifefterent 
» fur le vifage de ceux de nos gens qui étoient 
» dans le canot , lorfqu’ils apperçurent des 
» hommes d’une taille prodigieufe. Quelques- 
»uns d’entr’eux, pour encourager peut-être 
» les autres, obferverent que ces hommes gi- 
» gantefques paroiffoient auffi étonnés à la vûe 
« cîe nos moufquets , que nous l’étions de leur 
» taille. 

» Le Commodore dépendit à terre avec in- 

» trépidité fit affeoir ces Sauvages , & leur 

» diftribua des colifichets Leur grandeur 

» étoit fi extraordinaire, que même alîîs , ils 
» étoient prefque auffi hauts que l’Amiral de- 

» bout Leur taille moyenne parut de huit 

» pieds , & la plus haute de neuf pieds & plus.... 
»La ftature des femmes eft auffi étonnante 
» que celle des hommes , 8c on remarque dans 
» leurs enfans les mêmes proportions. 

» Leur langage n’eft qu’un jargon confus 

» fans mélange de Portugais 8c d’Efpagnol 

» Ils regardoient fréquemment lefoleil enfigne 

» d’adoration Leurs chevaux a voient en- 

» viron feize palmes de haut,& paroiffoient fort 
» rapides ; mais leur grandeur n’étoit point 


■ 4 6 DISCOURS 

Dampier , des Gemelli & des 
Anfon* 

» proportionnée à celle des cavaliers qui les 
*» montoient ». V oyage autour du Monde * 
traduction Françoife , pag. 73 6c fuiv. juf- 
qu’à 86. 

L’Editeur du Voyage de Byron , confirma 
ces anecdotes par le témoignage de deux Offi- 
ciers de fon vaiffeau qui lui permirent de pu- 
blier leurs relations. « Les Patagons , difent 
» ces Officiers dans la préface de l’Ouvrage que 
» j’analyfe , ont pour la plupart neufpieds;ils 
»> font bien faits , quarrés , 8c d’une force pro- 
»digieufe. Les deuxTexes ont la peau cou- 
» leur de cuivre , portant de longs cheveux 
» noirs, 6c font vêtus de peaux de bêtes fau- 

» vages Us paroiffoient voir avec plaifir 

» le Lieutenant Cummins , à caufe de fa gran- 
it de taille, qui eft de fix pieds dix pouces; 
» quelques-uns de ces Indiens lui frappèrent 
» fur l’épaule, 6c quoique ce fût pour le catef- 
» fer , leurs mains tomboient avec tant de pe- 
» fanteur que tout fon corps en étoit ébranlé ». 

Les femmes des Patagons carefferent auffi le 
Commodore Byron ; mais lespoliteffes qu’el- 
les lui firent efluyer , furent encore plus ex- 
preffives ; elles badinèrent , dit l’Hiflorien An- 
glois ,Ji férieufement avec moi , que j'eus beau - 


PRELIMINAIRE. 4 f 

Je 11e cherche à en impofer 
à perfonne ; je fçais que la plu- 
part des Voyageurs qui traverfe- 
rent le détroit de Magellan dans 
le dix-feptieme fiecle, ne virent 
dans la Patagonie que des hom- 
mes d’une taille ordinaire ; ils en 
conclurent alors que leurs prédé- 
ceffeurs avoient été des fourbes 
ou des vifionnaires ; les Scepti- 
ques s’empreflererït d’adopter une 
opinion qui les difpenfoit de- 
tre crédules , & l’exiftence des 
Géants fut bientôt mife au rang 
des menfonges imprimés * 

Il me femble qu’on s’eft trop 
prefle de déclamer dans le dix- 
feptieme fiecle contre les Voya* 


coup de peine à ni en dêbarrajfer. Ce trait n’eft 
point dans la tradu&ion Françoife. 


48 DISCOURS 

geurs du feizieme ; Wood & Nar- 
borough qui ne virent en Patago- 
nie que des hommes comme eux, 
peuvent très-bien être véridiques, 
fans que Pigafetta , Hawkins , & 
Knivet foient des impofteurs : on 
n’a jamais foutenu que tous les 
peuples de la pointe de l’Améri- 
que Méridionale euffentune taille 
cololfale. Que diroit-on d’unHif- 
torien qui ne voyant en Laponie 
que des Suédois, des Danois & 
des Ruffes, traiteroit de vifion- 
naires les Voyageurs qui alïurent 
que les Lapons font les nains de 
l’efpece humaine ? 

Les Géants de la Patagonie ne 
forment qu’une Nation particu- 
lière , qui fans doute n’ed: pas fort 
étendue , parce que tous leurs voi- 
fins femblent intéreffés à les exter- 


miner ; 


PRELIMINAIRE . 49 

.miner ; il eft même probable qu’ef- 
frayés par les defcentes des Euro- 
péens dans leurs contrées , ils fe 
retirèrent au fiecle dernier dans 
l’intérieur du pays , ce qui empê- 
cha nos Navigateurs de les ren- 
contrer ; Narborough & les au- 
tres Marins ennemis des Géants , 
ont beaucoup d’autorité quand ils 
racontent leurs avantures , mais 
fort peu quand ils critiquent celles 
des autres ; ils ont bien obfervé , 
& mal raïfonné ; ils peuvent être 
.d’excellens Pilotes , mais à coup 
fur ils font de mauvais Logiciens. 

Ajoutons qu’un témoin. qui dit 
j’ai vu , eft plus croyable que cent 
autres qui difentye ti ai rien vu ; 
ce principe eft vrai toutes les fois 
qu’il ne s’agit pas de faits évidem- 
ment contradictoires avec les loix 
T drne 1 . D 


5 o DISCOURS 

éternelles & invariables de la na- 
ture. 

L’Auteur plus ingénieux qu’e- 
xaft des Recherches Philofophi - 
ques fur les Américains , a été la 
dupe de Ton imagination i quand 
il a confacré un chapitre entier 
de Ton Ouvrage , à répandre Ton 
pyrrhonifme fur l’exiftence des 
Géants ; on voit que la crainte de 
parler comme le refte des hom- 
mes, a conduit fa plume. Il pafle 
en revue tous les Voyageurs qui 
ont traverfé le détroit de Magel- 
lan , aftoiblit le témoignage des 
uns par des plaifanteries (f ) 9 ce- 


({) La plupart au refte portent à faux; on peut 
en juger par celle-ci. « Corneille deMaye , qui 
» a rédigé le routier de la navigation de Spil- 
» berg , crut diftinguer de loin fur les collines 
» de la terre del Fuego un feul homme coloflal, 



PRELIMINAIRE, ji 

lui des autres par des injures ( a ) ; 
ôc quand le Leâeur fe trouve au 


» occupé à iauter d’une hauteur à l’autre avec 
» une adreffe inimitable: . . . .on peut l’accufer 
» d’avoir eu une illufion d’optique en regardant 
» les collines ; il aura pris la pointe d’un rocher, 
» ou le tronc d’un arbre pour un homme , faute 
» de s’être muni de bonnes lunettes ». Rech. 
phil. tom. i , pag. 298 & 299, comme fi on 
pouvoit fe tromper au mouvement des Géants! 
Comme fi la pointe d'un roc , ou. un tronc d'arbre 
pouvoient fauter d’une hauteur à L'autre avec une 
adrejje inimitable. 

(a) « L’Italien Pigafetta, qui fans fonélion 
» &c fans caraûere , avoit fait la courfe fur le 
» navire de Magellan, donna à fon retour les 
» plus grands détails fur les prétendusTitans de 

» cette contrée On ne fçauroit être ni plus 

» crédule, ni moins éclairé que cet Ultramon- 
» tain , 8 c ce feroit faire tort à fes lumières , 
» que d’accorder la moindre confiance à des 
» fables fi groffieres ». Rech. philof. tom. 1 , 
pag. 289 & 290. 

« L’héroïque Sarhiiento étoitun vifionnaire 
»....& l’homme de fon tems le plus ignorant 
» en Géographie ». Ibid. pag. 293. 

« On peut juger après cela du crédit que mé- 
» rite le Journal du Commodore Byron , qui 

Dij 


5 i DISCOURS 

bout de fa r déclamation , il efl: tout 
furpris qu’à la place d’un calcul 
de probabilité , on lui ait donné 
une fatyre ; & au lieu de recher- 
ches philofophiques , un recueil 
d’épigrammes. 

Je voudrois bien fçavoir par 
quelle bizarerie on voudroit que 
dans les trois continents, l’efpece 
humaine fût néceffaireinentrédui- 


» pour fe prêter aux vues du Miniftere anglois, 
» a bien voulu fe déclarer auteur d’une Rela- 
» tion que le moindre Matelot de fon efcadre 

» n’auroit ofé publier Ce conte de Gar- 

» gantua fut débité à Londres en 1766. Le Doc- 
» teur Maty , lï connu par fa petite taille & fon 
» Journal Britannique , fe hâta extrêmement 
» d’y ajouter foi , 6 c de divulguer cette fable 
» dans les pays étrangers ». Ibid. pag. 306 & 
307. Voilà à peu près de quelle façon raifonne 
l’auteur des Recherches Philofophiques : on 
s’apperçoit qu’il a cherché non à éclairer, mais 
à fe faire lire. 


PRELIMINAIRE. 55 

te à la plus exa&e uniformité? N’y 
a-t-il pas à l’embouchure du Séné- 
gal des Albinos qui ne reffemblent 
prefque en rien aux hommes d’Eu- 
rope ? Le Hottentot, avec Ton ta- 
blier ; le Ceylanois,a vec Tes groffes 
jambes;leNegredeManille,avecfa 
queue , doivent-ils être rangés dans 
la même claffe qu’un Perfan ou un 
Géorgien? Pourquoi n’yauroit-il 
pas des Géants en Patagonie, com- 
me il y a des Pigmées en Laponie 
& à la baie d’Hudfon ? 

La Nature n’a peut-être qu’une 
loi ; mais cette loi lui fuffiü pour 
régir l’efpece humaine des trois 
Mondes, pour produire des co- 
lofles'ôc des nains , pour faire naî- 
tre un Kalmoukôc une femme de 
Géorgie ; pour ôrganifer un Ne- 

Diij 


5 4 . DISCOURS 

gre dupide d’Angola & un Mom 
tefquieu. 

Cette vade plage qui borde le 
détroit de Magellan, aufîi-bien que 
la Terre de Feu qui lui répond, 
femblent au rede former une ef- 
pece de Monde à part ; le fol y 
ed nud &,mêlé de talc , de nitre & 
de coquillages fodiles ; l’amas de 
toutes ces matières hétérogènes y 
compofe des collines en pic, qui 
ne font jamais tapiffées de verdure. 
D’énormes rochers couronnés de 
glaçons , paroiffent fufpendus dans 
les airs, & forment un tableau fu- 
blime , mais affreux ; quand le ciel 
n’ed pas ferein, il n’ed voilé que 
par d’affreux nuages ; tous les 
vents y font impétueux ; les cal- 
mes de la mer n’y font inter- 


PRELIMINAIRE. 55 

rompus que par les tempêtes. 
Pourquoi dans des climats qui dif- 
ferent fi fort des nôtres , chercher 
des hommes qui nous reflemblent? 

Il feroit abfurde de nier qu’on ne 
voie de temps en temps dans l’Eu- 
rope même des individus dé taillé 
coloflale ; les Tranfaffions Philo- 
fophiques de la Société Royale de 
Londres-, parlent du crâne d’un 
Géant de douze pieds l’Abbé 


( b ) Voyez numéro 168&169. Ilya dans 
le Roman philofophique de Telliamed un trait 
bien plus extraordinaire. Le Conful de Mail- 
let prétend que , dans le fiecle dernier , on 
trouva àfix lieues de Salonique, dansunvafte 
tombeau , un corps humain de quarante- cinq 
coudées de longueur. Duïquenet, alors Con- 
ful de France , avec l’agrément du Pacha de la 
Province , fit enlever les offemens du Géant, 
& on en tranfporta une partie à Paris dans la 
Bibliothèque du Roi. La tête du cadavre co- 
loflal fut fufpendue à Salonique au haut de la 

Div 


5<5 DISCOURS 

de fa Caille prétend avoir mefuré 
au cap de Bonne-Efpérance un 
Hottentot , haut de fix pieds fept 
pouces & dix lignes ; & on a vu 
à Paris en 175 6 un homme de fept 
pieds cinq pouces. Il eft vrai que 


porte delà marine, pour perpétuer la mémoire 
de ce prodige ; mais fort grand poids la fit tom- 
ber quelques années après , & elle fut brifée. 
Le crâne feul étoitfivafle, qu’avant qu’on ex- 
pofât la tête , il pouvoit contenir dix-feptcens 
livres de bled. Telliamed , tom. 2 , pag. 220. 

Au relie , il faut beaucoup fe défier de ces 
fquélettes énormes qu’on donne pour des ca- 
davres humains. Le Chevalier Hans Sloane a 
prouvé dans une excellente differtation , que 
ces prétendus Géants n’étoient que des débris 
d’éléphants, de baleines & d’hyppopotames; 
c’efl ce qu’il penfe en particulier du fquélette de 
quarante-fix coudées qu’on rencontra , fuivant 
Pline , dans une caverne en Crete , & d’un au- 
tre de foixante coudées trouvé , à ce que dit 
Strabon , en Mauritanie , & que le peuple prit 
pour le corps de cet Anthée qui fut étouffé 
entre les bras d’Hercule dans les temps hé- 
roïques j c’eft-à-dire dans le tems des fables. 


PRELIMINAIRE. 57 

parmi nous ces variétés de l’efpece 
humaine font accidentelles; on ne 
voit point de famille entière dont 
laflaturefoitcoloffale;&un Géant 
Européen , eft moins regardé com- 
me un individu d’une race particu- 
lière, que comme un monftre. 

M aïs qu’eft-ce qu’un monftre ? 
Eft-ii bien vrai que la nature trou- 
ble elle-même l’ordre invariable 
de fes loix ? Les combinaifons des 
ëlémens de l’animalité , qui nous 
paroiffent vicieufes , le font-elles 
en effet ?• & la variété des formes 
change-t-elle l’effence des êtres ? 

Dès qu’un être refpire , dès qu’il 
croît , dès qu’il peut fe multiplier , 
il ne doit point être placé hors de 
la grande échelle des êtres ; mais 
le peuple des Philofophes, qui fait 
le Monde, aime à le déranger. Il eft 


58 DISCOURS 

probable qu’un monftre n’eft ja- 
mais l’ouvrage de la nature , mais 
feulement celui des Naturalises. 

Un Géant fur-tout ne fut jamais 
tin monftre; la taille duPatagon, 
plus élevée du double que la nôtre; 
le volume de fon corps huit fois 
plus confidérable ,n’occafionnent 
aucun defordre dans fon économie 
organique. Qu’un homme de dix 
pieds s’uniffe à une femme de 
même taille, voilà un peuple, & 
la nature eft juftifiée. 

On pourroit même porter plus 
loin les co-njeâures ; on pourroit 
foupçonner que la puiffance géné- 
ratrice eftdans fa vigueur chez les 
Patagons, tandis que chez nous 
elle effc dans fa décrépitude: mais 
cette opinion ne paroît point à fa 
place à la tête d’un Voyage ; on 


PRELIMINAIRE. ^ 

efl tenté de Te défier de la vérité 
quand on la voit appuyée par des 
fyftêmes. 

DU MONDE AUSTRAL . 

J’entends fous le nom de Monde 
Auftral , toute la partie du globe 
fituée au-delà des trois pointesMé- 
ridionales du Monde connu : c’eft- 
à-dire au-delà du Cap de Bonne- 
Efpérànce, des Ifles Molucques, & 
du détroit de Magellan , contrées 
immenfes qui renferment huit à 
dix millions de lieues quarrées , Ôt 
qu’on connoît moins par les rela- 
tions des Voyageurs que par les 
conjeâures des Philofophes. 

Tous les hommes qui ont étu- 
dié avec foin la théorie de laTerre, 
fçavent que cette vafle étendue 
du globe qu’on nomme le Monde 


&> DISCOURS 

Auflral , ne peut être occupée feu- 
lement par l’Océan ; la terre efl 
prefque une fois fpécifiquement 
plus pefante que l’eau ; & s’il n’y 
avoit pas dans l’hémifphere An- 
tarâique une mafTe de terre incon- 
nue , qui répondît à celle de l’hé- 
mifphere Ar&ique, le mouvement 
de rotation du globe feroit gêné , 
& notre planeteperdroitfon équi- 
libre. 

Il efl difficile de croire que les 
Anciens n’aient pas foupçonné l’e- 
xiflence du Monde Auflral ; les Af- 
tronomes d’Egypte & de Baby- 
lone , les grands Navigateurs de 
la Phénicie , & les Sophifles de la 
Grece , parlent fans ceffe du globe 
de la Terre, & de fa diflribution 
en cinq zones ; ils avoient une 
notion confufe d’un hémifphere 


PRÉLIMINAIRE. Si 

Auftfal qu’ils nommoient Antich - 
thon , & qu’ils croyoient féparé 
de nous par un Océan imperméa- 
ble. Voilà à peu près fur quoi nous 
fondons nos raifonnemens fur l’é- 
quilibre de la Terre : l’efprit phi- 
lofophique depuis deux cents ans , 
n’a ajouté que très-peu de chofes 
à la ruade des idées anciennes fur 
cette partie de l’Adronomie. 

Audi quand le célébré Mau» 
permis , dans fa lettre au Roi de 
Fruffe fur le progrès des Sciences , 
propofa la découverte du Monde 
Audral , perfonne ne prif fon idée 
pour un paradoxe ; on rit du 
Géomètre qui après avoir applati 
le Pôle , donnoit un plan pour 
percer le noyau de la Terre (V) , 

( c ) Œuvres de Maiïpertuis , tome z } 
page 365. 


6i DISCOURS 

mais on approuva (es vues ingé- 
nieufes pour en parcourir la fur- 
face. 

Le Préfident de Brodes , échauf- 
fé d’abord par la leâure de cette 
lettre , & enluite par fon patrio- 
tifme , donna quelque temps après 
fa fçavante Hiftoire des Terres 
Auftrales ; & on ne lui oppofa 
point ce doute de l’ignorance que 
j’appelle le pyrrhonifme de la cré- 
dulité. On ne remplit pas, il eft 
vrai , fes projets ; mais il en ed de 
même de toutes les grandes entre- 
prifes ; il y a ordinairement des 
îiecles d’intervalle entre le génie 
qui propole & le hazard qui exé- 
cute. 

Le Monde Audral femble com- 
pofé aujourd’hui d’une prodigieu- 
se quantité d’IHes grandes ou pe- 


PRÉLIMINAIRE. 63 

tites *, mais il eft aflez probable 
qu’auîrefois il ne formoit qu’un 
feul continent. La Nouvelle Hol- 
lande, qui eft au Sud des Moluc- 
ques , eft féparée des Ifles de Sa- 
lomon, moins par une mer que 
par des rochers, des bancs de fa- 
ble & un archipel ; il y a une au- 
tre chaîne d’Ifles entre celles de 
Salomon ôc la Terre de Quiros ; 
enfin Ferdinand Gallego a recon- 
nu une fuite de côtes , inconnues 
avant lui, depuis la terre de Qui- 
ros jufqu’à la Terre de Feu : or s’il 
y a eu un temps où la Terre de 
Feu étoit réunie à la Nouvelle 
Hollande , on peut hardiment en 
conclure que le continent Auftral 
étoit plus étendu que nos deux 
Mondes. 

Il feroit encore plus aifé de 


<S 4 DISCOURS 

prouver que le Monde Auflraî 
tint autrefois à l’Amérique par le 
pays des Patagons : on voit par 
îinfpeéHon du détroit de Magel- 
lan, par le parallélifme des deux 
côtes , & par la. conformité des 
deux climats , qu’il fut un temps 
où la Terre de Feu faifoit partie 
du Nouveau Monde; elle en a été 
féparée fans doute par une de ces 
révolutions phyfjques qui chan- , 
gent la face du globe,. & en dé- 
îruifant les Nations anéantiffent 
la trace de leurs défaftres 

L’Amérique d’un autre côté tint 
probablement autrefois à l’ Afie par 
le Kamfâtka : ainfi au berceau du 
Monde les trois continents purent 
n’en faire qu’un ; & fi jamais la 
Terre , par l’irruption de l’Océan , 
fe trouve partagée en une multi- 
tude 


PRÉLIMINAIRE . 6 $ 

tude innombrable d’Ifles , ce fera 
un ligne manifefte de fa décrépir 
tude. 

Il eft prouvé que le premier 
Navigateur moderne qui ait péné- 
tré aux T erres Auftrales , eft Amé- 
rie Vefpuce, qui parut dans ces pa- 
rages en 1501; par une bizarrerie 
finguliere des événemens, ce Flo- 
rentin qui avoit donné fonnom au 
Nouveau Monde trouvé par Co- 
lomb , ne put le donner au Monde 
Auftral, dont perfonne ne lui dil- 
putoit la découverte. 

Vers 1 5 04, un Normand nom- 
mé BïnotPaulmyer de Gonnevüle 
(</), cherchant Tur les traces de 


( d ) La date de l'année eft fixée par ce dil- 
tique qu’on grava fur une croix plantée aux 
Terres Auftrales , &C dont toutes les lettres nu- 

Tome I. E 


66 DISCOURS 

Gama la route des Indes Orien- 
tales , fut affaiili d’une terrçpête vio- 
lente qui le jetta dans le continent 
Auftral. Il relia fix mois dans ce 
pays inconnu, & emmena enfuite 
en France Effomerik, fils du Roi 
Arofca : c’eft l’arriere-petit-fils de 
cet Effomerik qui a compofé la 
relation finguliere du Capitaine 
Gonneville ; ainfi ce voyage efl 
un double monument en faveur 
de T exiilence du Monde Aullral. 

Depuis cette époque Magel- 
lan, Saavedra , Drake, Cavendish, 
Mindana, Quiros , Spilberg , Bou- 
vet, Anfon, & une multitude d’au- 


mérales réunies forment le nombre de 1 504. 

hIC faCra paLMarlUs posUIt gonIVILLa blrtotUs , 
greX , foCIUs , parlterq. UtraqUe progenles. 

Hiftoire des Terres Auftrales , tome 1 , 
page u 2 , 


# 

PRÉLIMINAIRE. 67. 

très Marins de toutes les Nations, 
découvrirent différentes parties 
des Terres Auftrales (c); & les 
Rois mêmes qui ont refufé de s’y, 
établir , n’ont pas ofé les contre- • 
dire* 

Comme dans ce fiecle il n’y a 
prelque plus d’étincelles de cà 
génie ardent qui , du temps des 
Colomb & des Gama , faifoit exé- 
cuter les grandes chofes, & ne 
voyoit dans le péril que la gloire 
• de le furmonter, on n’a pas man- 
qué d’exagérer beaucoup les diffi- 
cultés de la navigation aux Terres 
Auflrales ; & cette opinion effi 


( e ) L’analyfe dé tous eés voyages formé 
les deux tiers des deux volumes irz-4 0 . du Pré- 
fident de Broffes fur l’Hiftoire des Terres Aiif- 
traies. Il y en a de très-curieux , &c ceufê 
qui ne le font pas font encore utiles. 

Eîj 


68 DISCOURS 

maintenant la plus répandue , par- 
ce quelle favorile la pareffe de 
l’efprit , & le difpenfe de la peine 
de l’examen. 

Mais ce font les hommes qui 
font timides , & non la. nature qui 
efl: infurmontable ; malheureufe- 
ment comme homme de Lettres, 
je ne puis que faire foupçonner 
cette vérité qui feroit démontrée 
par lesDrake , les Magellan & les 
Anfon. 

On oppofe pour la Nouvelle 
Guinée , le péril de naviger dans 
un archipel entrecoupé de dé- 
troits, & embarraffé de courans, 
comme fi les mêmes difficultés ne 
s’étoient pas rencontrées, & n’a- 
voient pas été furmontées dans 
l’archipel des Maldives. 

On fe récrie contre la férocité 


PRÉLIMINAIRE. 6 9 

des Auftraliens ; cette accufation 
efl-elle fondée ? n’avons-nous pas 
vu les Efpagnols égorger les Amé- 
ricains , & dire enfuite qu’ils 
étoient antropophages. Les Auf- 
traliens féparés de nous de temps 
immémorial par d’immenfes aby- 
mes , n’ayant ni notre luxe , ni nos 
befoins , doivent être d’autant plus 
humains qu’ils font plus près de la 
nature. 

Le plus grand obdacle qu’on 
oppofe , regarde ces hautes mon- 
tagnes de glace qui arrêtent les 
navires , & les empêchent de na- 
viger proche du pôle. On a re- 
connu en effet que le froid efl plus 
grand dans la partie Antar&ique 
du globe que dans la nôtre ; les 
mers y font glacées à des latitudes 
tempérées dans notre Europe , & « 

Eiij 



DISCOURS 


en particulier la Terre des Etats, 
efl impraticable neuf mois de l’an- 
née , quoiqu’elle fort aufïi éloi- 
gnée de fon pôle qu’Edimbourg 
l’eft du fien ; mais il eft prouvé 
qu’il ne gele point dans la haute 
mer, & les glaces même qu’on 
rencontre , doivent être un nou- 
vel encouragement pour le Navi- 
gateur , parce qu’elles annoncent 
le voilinage des Terres & l’embou- 
chure des grands Fleuves . au refie 
fi l’hyver dans ces parages efl plus 
froid que dans notre zone tempé- 
rée , l’été y efl aufii beaucoup plus 
ardent ; ainfi il ne faut que cinq 
ou fîx jours pour faire Tondre les 
glaçons & rendre la mer libre, 
jL’unique attention des Marins de- 
vroit être de partir à propos des 
*dcux Mondes connus , pour arri-* 


PRÉLIMINAIRE. 7 s 

ver à celui qui ne l’eft pas. Mau- 
pertuis propofoitde partir en dif- 
férentes faifons du cap de Bonne- 
Efpérance ; M. de Buffon vou- 
droit qu’on tentât d’arriver aux 
terres Auftrales par la mer Pacifi- 
que, en partant de Baldivia ; mais 
il me femble que depuis la décou- 
verte des Ifles Malouines, le nœud 
gordien a été coupé , & qu’il n’y 
a plus de conje£fures à propofer. 

Cette navigation conduiroit 
peut-être à une des plus belles en- 
treprifes de l’efprît humain : ce fe- 
roit de faire le tour du globe non 
dans la dire&ion de l’Equateur 5 
mais dans celle du Méridien (jQ. 


(/) En traverfant le pôle , on découvriroit 
les phénomènes les plus finguliers fur la figure 
de la terre , fur l’ofcillation du pendule, fur 
la pefanteur, & fur la variation de l’aimant : nu 

E iv 


7 1 DISCOURS 

Je ne parle point ici du com- 
merce avantageux qu’on pourroit 
faire dans les terres Âuftrales, dont 
les végétaux , les fofïiles , & les ani- 
maux même , font probablement 
d’un ordre nouveau pour nous. 
Il s’agit ici d’être utile au genre 
humain, & non à quelques Né- 
gociais d’une Compagnie des 
Indes. 

Ne feroit-il pas infiniment avan- 
tageux pour l’humanité d’étudier 
la Philofophie des Auflraliens ; de 
voir fi cett^ indolence animale 
qu’on leur reproche eft l’effet d’un 
fyftême raifonné ou du tempé- 
rament ; & d’examiner fi le titre 


tel voyage fait par des Philofophes pourroit 
bannir à jamais les qualités occultes , qui , mal- 
gré les Boyle &c les Newton , régnent encore 
dans noire Phyfique. 


PRÉLIMINAIRE. f 3 

de Sauvages que nous leur don- 
nons , doit désigner leur férocité 
plutôt que l’énergie de leur na- 
ture. 

• L’entiere découverte du Monde 
Auftral eft donc de la plus grande 
importance , pour la plus faine 
partie des hommes. Les Philofo- 
phes ontpropofé l’entreprife, les 
Marins en ont rendu le fuccès au- 
moins vraifemblable ; mais c’eft 
aux Rois à l’exécuter. 



m 


HISTOIRE 



AUX ISLES MALOUINES 


INTRODUCTION. 

A paix ayant été conclue au 
moyen de la ceflion que la 
France avoit faite du Canada 
à F Angleterre , Moniteur de Bou- 
gainville , Chevalier de S. Louis , & Co- 
lonel d’infanterie , fe pf opofa de dédom- 
mager la France de cette perte, par la 
découverte des Terres Auftrales , & des 
Mes qui fe trouveroient fur la route. La 
lefture du Voyage de T Amiral Anfon , 
autour du Monde , fixa fes idées pour la 
reçonnoiflance des Mes Malouines. 11 fit 
part de fon projet au Miniftere, qui l’ap* 



j6 His toire d’un Voyage 
prouva. Pour l’exécuter, M. de Bougain- 
ville fit conftruire à fies frais , une frégate 
& une corvette à S. Malo , fous la direc- 
tion des fieurs Guyot du Clos , & Ché- 
nart de la Gyraudais, qui dévoient les 
commander fous fes ordres; & quand il 
fut fur le point de partir, je reçus les ordres 
du Roi , par une lettre de M. le Duc de 
Choifeul , Miniftre de la Marine , pour 
m’embarquer avec lui ; un tel choix ne 
pouvoit que me flatter, & je faifis avec 
empreflement cette occafion de me ren- 
dre utile à ma patrie. 

Je partis de Paris le 17 Août 1763. Le 
15 , nous nous tranfportâmes au Port de 
. Saint-Servant ( a ) pour affifter à la céré- 
monie du baptême de nos frégates : elle 
fe fit avec tout l’appareil ufité dans de pa- 
reilles circonflances; & les deux navires, 
pendant la Meffe , firent deux falves gé- 
nérales , une pour Dieu , & une autre 
pour le Roi. 

Le premier Septembre, nos équipages 
& nos provifions furent tout-à-fait embar- 
qués ; & , dès cinq heures du matin , un 


(a) On le nomme Solidor ; c’eft le lieu où l’on c»i#f 
truit les navires. 


AUX ÏSLES MaLOUINES. 77 
vent du Nord-Oueft s'étant élevé , nous 
quittâmes la rade de Solidor. La frégate 
F Aigle, fur laquelle je montai , étoit de 
vingt canons & renfermoit cent hommes 
d’équipage. Elle étoit commandée par 
le fieur Duclos-Guyot , de Saint-Malo , 
Capitaine de brûlot : ce navire avoit à fa 
fuite la corvette le Sphinx , de quarante 
hommes d’équipage , montée de huit ca- 
nons & dë fix pierriers, & commandée par 
le fieur Chénart de la Gyraudais, de Saint- 
Malo , Lieutenant de frégate : la petite 
efcadre étoit fous les ordres de M. de 
Bougainville. 

Nous n’attendions qu’un vent favorable 
pour appareiller , lorfqu’on forma des dif- 
ficultés à l’Amirauté de Saint-Malo fur 
notre départ. M. de Bougainville fit à l’inf- 
tant partir un courier , pour informer le 
Miniftre de la guerre : ce courier , qui 
étoit fon domeftique , fit tant de diligence , 
qu’il fut de retour à Saint-Malo avec la ré- 
ponfe , la cinquante -neuvième heure 
après fon départ. Libres alors de toute in- 
quiétude , nous profitâmes d’un vent de 
Sud-Sud-Oueft, & le 8 de Septembre , 
nous fîmes voile pour les Illes Maiouines. 


78 Histoire d’unVoyagë 


t- .... ’..i n.- 1 :.. 

CHAPITRE PREMIER. 

Route fur Mer jufquau pajfage de la ligne . 

D ès le troifieme jour de notre départ, 
la mer devint grofle -, la pluie & la 
grêle tombèrent avec violence ; cepen- 
dant il n’y eut point de vraie tempête, 
8c le navire ne fut point endommagé. 

Je profitai de mon loifir pour tenter une 
expérience fur une drogue de M. Seguin, 
deftinée à préferver l’eau de corruption 
dans les voyages de longcours. Un Chi- 
mifie avoit donné une autre compofition 
à M. de Bougainville pour la même fin. 
C’étoit une pâte grifâtre , qui fembloit être 
compofée de terre glaife & de poudre 
d’antimoine crud. Quelques-uns difoient 
qu’il y entroit un mélange de Mercure. 
M. de Bougainville , ne me l’ayant mon- 
trée qu’à bord de la frégate , je n’ai pas 
effayé d’en faire l’analyle. Pour celle de 
M. Seguin , comme je fçavois que l’efprit 
de felen formoit l’effence, & quelle ren- 
doit l’eau propre à prévenir le fcorbut, ou 


J 


AUX ÏSLES MaLOUINES. 
même àle guérir, je n’héfitaipasà en faire 
l’effai : on verra dans la fuite ce qui ré- 
fulta de cette expérience. 

Il y avoit dans le vaiffeau , fous le titre 
de palfagers , deux Acadiens qui furent 
fur le point de mettre la difcorde dans 
notre petitefociété ; ils refufoient , fous 
les plus mauvais prétextes , d’aider à la 
manœuvre ; 8c dans un moment d’orage , 
lorfque le péril rend tout le mondé aéhf 8c 
induftrieux , on en trouva un qui fetenoit 
les bras croifés fur le gaillard , 8c regar- 
doit tranquillement l’embarras des Mate- 
lots 8c des palfagers. M. de Bougainville 
ne put s’empêcher de lui en faire des re- 
proches. L’Acadien fe retira fous le pont 
lans répondre , 8c ayant ralfembléfon 
époufe , fon pere 8c deux autres familles 
Acadiennes , il voulut leur faire palfer fon 
mécontentement j il leur fit entendre qu’ils 
ne s’étoient embarqués que fous le titre 
de palfagers, 8c non pour faire la manœu- 
vre, 8c qu’il eût mieux valu pour eux être 
refiés en France , que d’être expofés fans 
celfe à fubir de pareilles vexations. 

Les familles Acadiennes , qu’un efprit 
turbulent 8c faélieux cherchoitainfi à fou- 


$b Histoire d’un Voyage 
lever, étoient établies à Saint-Servant &c 
à Saint-Malo , depuis que les Anglois nous 
avoientenlevé l’Acadie. Le Roi leurdon- 
noit une Tomme par tête, à-peu-près comme 
aux troupes réglées ; & ces familles n’a- 
voient guères d’autre reffource que cette 
efpece de folde & le travail deleursmains. 
M. de Bougainville leur avoit propofé de 
les prendre à fon bord , de les tranfporter 
dans un pays où il leur donneroit des terres 
en propriété , & mille autres avantages’ 
qu’ils ne pouvoient efpérer en France. 11 
leur avoit même fait faire des avances en 
effets & en argent. Sur le rapport qu’on 
lui fitdes difcours du fougueux Acadien , 
il dit : il n’y a qu’à les remettre tous à terre, 
& les renvoyer à Saint-Servant ; puifque 
la mifere leur plaît , qu’ils aillent y vivre 
miférables. 

L’Acadien & fon pere , inftruits des in- 
tentions du Chef d’efcadre demandèrent 
à retourner à Saint-Servant -, & dès l’après- 
midi , on débarqua près de Saint-Caft.le 
pere, le fils & fon époufe , avec tout ce 
qui leur appartenoit : M. de Bougain- 
ville eut même la générofité de leur laiffer 
les avances d’argent qu’il leur avoit obte- 
nues 


aux Isles Mal ouin ès. 8* 
nues du Roi. Les deux autres familles de- 
mandèrent avec inftance de refier dans 
le vaiffeau : on remarqua même qu’elles 
furent ravies d’être délivrées de ces efprits 
inquiets & remuants. La femme avôit une 
humeur un peu acariâtre ; le mari en étoit 
fi jaloux, qu’ilnelaquittoit prefque pas un 
inflant ; il obfervoit jufqu’àfes moindres 
gefles , & auroit infailliblement troublé la 
bonne intelligence dont dépendoit notre 
bonheur. Cette union fi defirée s*efl main- 
tenue entre lesdeuxfamilies qui ont fait le 
voyage avec nous , & que nous avons 
débarquées & établies aux Ifles Maloui- 
nes. Elles étoieut compofées , l’une du 
mari, defonépoufe, de deux enfans, l’un 
garçon âgé de trois ans , l’autre fille âgée 
d’un an , & des deux fœurs de la femme , 
l’une âgée de vingt ans , l’autre de dix- 
fept. La fécondé famille confifloit dans le 
mari , la femme , un garçon de quatre ans , 
&lafœur de la femme, âgée de feize ans. 

La femme étoit prête d’accoucher , 
lorfque nous fommes partis de ces Mes , 
pour retourner en France. Jamais Colo- 
nie ne fut fondée fous de meilleurs auf- 
pices. 

Tome I. F 


8z Histoire d’un Voyage 

Le i 8 Septembre , les vagues étant 
calmées , & le vent ridant à peine la fur- 
face de la mer , nous defcendîmes à Fille 
Agot pour y tuer des lapins; mais les chaf- 
feurs parcoururent en vain la plaine pen- 
dant trois heures. Pour moi qui ne pou- 
vois aller qu’à la découverte des plantes , 
je m’occupai à herborifer. Vers l’heure 
de midi, lafaim commença à fe faire fen- 
tir ; comme on n’avoit encore rien tué , 
on pritie parti d’aller demander à dîner au 
Prieur de i’Abbaye de Saint Jacut : on 
nous reçut avec magnificence; & , après 
le repas , nous eûmes encore la liberté de 
charger notre canot cle» légumes du jar- 
din. 

Le lundi 25 , on tendit un hameçon à 
deux crochets , & à peine l’eut-on jetté à 
la mer, qu’on prit un poifïon du poids de 
trente livres C[ui avoit la forme & la cou- 
leur d’un Maquereau. Sa chair étoitfolide 
comme celle du Thon; elle.en avoit auffi le 
goût. Nous trouvâmes ce poifîon excel- 
lent ; il eft un peufec , mais moins que la 
Bonite : on le nomme Grande-Oreille . 

L’hameçon avec lequel on le prit efi: 
d’uneformeparticuliere. lleftcompofé de 


AUX ÏSLES MaLOUINES. 83 
deux crochets de fer de la grofleur d’utl 
tuyau de plume à écrire , accollés l’un à 
l’autre. On Couvre la tige de ces deux 
crochets réunis avec de l’étoupe , en lui 
donnant la forme d’un fufeau : on couvre 
cette étoupe d’une toile blanche , forte, 
& d’une plaque de plomb; on y ajufte 
enfuite deux ou quatre plumes blanches ; 
de maniéré qu’ellesfoient placées comme 
des nageoires étendues. Ën cet état > l’ha- 
meçon repréfente à-peu-près un poiffon 
volant. Le bout de la tige efl tourné en 
anneau, dans lequel on paffeun fil de lé- 
ton un peu moins gros, & long d’environ 
deux pieds & demi ; on jette le tout à la 
mer , attaché à une ficelle grofie comme 
le petit doigt , & longue d’environ fix 
braffes.Cette ficelle efi attachée d’un côté 
à barrière du navire & de l’autre à l’hame- 
çon qui fuit le fillage du vaifieau. 

L’ennui du voyage étoit charmé de 
tems en tems par la vue de quelques 
vaiffeaux. Le 26 , nous en apperçûmes 
de loin quelques-uns ; mais ils n’appro- 
cherentpas affez de nous , pour que nous 
puflions diftinguerà quelle Nation ils ap- 
partenoient ; on jugea feulement qu’ils 

Fij 


S 4 Hi s toi re d’un Voyage 
revenoient de la pêche de la morue au 
grand bancde Terre-Neuve. 

Le lendemain , nous en découvrî- 
mes un autre qui s’approcha du Sphinx : 
il étoit du port d’environ trois cens ton- 
neaux, fans batterie , & monté d’un équi- 
page de cinquante hommes ; il alloit à 
Bayonne &revenoit de Terre-Neuve. 

Le x O (Sobre , la mer étant fort groffe, 
nous apperçumes un navire démâté , & 
cette humanité que le befoin rend encore 
plus néceffaire aux marins qu’au refte des 
hommes, nous engagea à aller au-devant 
de lui , pour lui donner tous les fecours 
qui dépendroient de nous. Nous lui avons 
parlé à dix heures. C’étoit un navire mar- 
chand Hollandois qui venoit de Curafol , 
& qui ayant reçu un coup de vent à cent 
lieues des Bermudes , avoit été obligé de 
couper fon mât d’artimon & fon grand 
mât. Nous lui demandâmes s’il avoit be- 
foin de quelque chofe -, il nous répondît 
qu’il avoit cinq dames Françoifes à fon 
bord qu’il menoit en France $ mais qu’il 
ne pouvoit mettre fon canot à la mer. 
Alors nous lui fîmes entendre que nous 
en partions , que nous n’y retournerions 
pas de plufieurs mois& que nous ne pou- 


AUX ISLES MALOUINES. 85 
vions pas nous charger de ces dames ; 
mais que fi on avoit befoin d’agrêts , ou 
d’autres provisions , on pouvoir en four- 
nir. L’interprete a répété qu’on ne pou- 
voit mettre le canot à la mer. Elle étoit en 
effet affez grofie; & n’ayant pas ofé y 
expofer le nôtre , nous avons eu le regret 
de ne pouvoir être utile à ce navire qu’en 
lui Souhaitant un plus heureux voyage. 

Le 5 Octobre , la vue d’un autre vaif- 
feau nous jetta dans de juftes allarmes. 
Nous étions dans les parages où les Sale- 
tins font quelquefois leurs courfes , &nous 
fçavions qu’ils avoient en mer une frégate 
nommée YOiféau, de trente-fix canons & 
de trois cens hommes d’équipage, que les 
AngloisavoientvendueauxSaletins.Ceux- 
ci en avoient donné le commandement à 
un Capitaine Provençal, renégat, homme 
de mer & brave. Ils avoient auffi une cor- 
vette de douze canons & de cent hommes 
d’équipage. En conféquence , le Com- 
mandant de nos deux frégates donna 
fes ordres , pour quelles puffent agir de 
concert , en cas d’attaque. L’ordre du 
combat étoit défigné; les canons & les 
armes étoient en état ; chacun fe mit au 

F iij 


%6 Histoire d’un Voyage 
pofte qui lui étoit marqué , & nous vo- 
guâmes avec confiance. On étoit convenu 
que , fi c’étoit la frégate Saletine, le Sphinx 
arboreroit pavillon Anglois , & paroîtroit 
faire tous fes efforts pour fe retirer fous le 
canon ennemi. Nous devions en confé- 
quence arborer pavillon François, & faire 
piine de pourfuivre le Sphinx en lui tirant 
descoupsde canon , comme pour lui dire 
d’amener. Lorfque la frégate Saletine fe 
feroit trouvée entre le Sphinx & nous , 
le Sphinx devoir arborer pavillon Fran- 
çois , & lâcher toute fa bordée ; de façon 
que les corfaires fe feroient trouvés entre 
deux feux. On efpéroit, par cette ma- 
nœuvre , fuppléerau nombre & maltraiter 
les Saletins par un combat vigoureux , 
au point de les ohliger à fe rendre. 

Nos équipages montroient un air* gai 
& déterminé. Ils avoient en effet beau- 
coup de confiance dans la fcience & la 
bravoure de nos Capitaines & des autres 
Officiers , avec lefquels ils avoient fait 
des co.urfes dans la guerre derniere, & en- 
levé, à l’abordage, quelques navires An- 
glois. 

A mefure que nous approchions du na- 
vire que nous avions découvert, oh ‘ crut 


AUX ISLES MALOUIN ES. 87 
reconijoître qu’il étoit de conffru&ion An- 
gloife. Mais nous fçavions que les An- 
glois en avoient vendu plufieurs auxSale- 
tins ; & comme il ne mettoit point de pa- 
villon, nous crûmes que ce pouvoit être 
un navire Saletin qui venoit à la décou- 
verte. Alors nous lui tirâmes deux coups 
de canon à différents intervalles & nous 
avançâmes fur lui : enfin quand il fut 
proche de nous , il arbora pavillon An- 
glois , & on reconnut que le Capitaine 
étoit de Guernefey , & qu’il avoit fervi de 
Pilote-côtier aux Anglois , lorfque dans 
la derniere guerre , ils avoient fait leurs 
defcentes à Cancale & à Saint-Caft. On 
lui fit, en langue Françoife , les queffions 
ordinaires ,fçavoir d’où il étoit, d’oùil ve- 
noit , où il alloit , & comment il nommoit 
fon navire. Il ne répondit rien. M. de Bel- 
court prit le porte-voix , lui fit les mêmes 
queffions en langue Angloife , affaifonna 
fon difcours de termes énergiques , en 
ufage chez les Marins , & dit au Capi- 
taine qu’il auroit mérité qu’on l’eût coulé 
à fond , pour avoir tant tardé à mettre 
fon pavillon. Poifr-lors, l’Anglois répon- 
dit, & s’excufa fur ce que ion pavillon 

Fiv 


88 Histoire d’un Voyage 
s’étoit trouvé embarraffé dans fes raar- 
chandifes. C’étoit un navire marchand à 
deux mâts qui venoit de Lisbonne , & 
alloit aux Açores. Pour celui-là , nous ne 
lui fouhaitâmes pointun heureux voyage. 

Le 1 3 , nous prîmes un Pilote & trois 
Bonites. On en trouvera la figure au natu- 
rel , Planche I , fig. 8 . Le premier de 
ces poifl'ons n’avoit que huit pouces de 
long; les autres pefoient chacun aumoins 
vingt livres. 

[ Le poifîon qu’on connoît fous le nom 
de Pilote , eft une de ces efpeces de Ré- 
mora , célébré chez les Poètes de l’anti- 
quité ( je ne dis pas chez les Naturalises ) 
par la propriété d’arrêter un vaiffeau , 
lorfqu’il vogue à pleines voiles. Pour la 
Bonite , c’eft un poifTon fort fain & fort 
délicat dans les mers d’Europe. Il n’en eft 
pas de même fur les côtes d’Afrique. Sa 
chair eft un aliment très-dangereux. Ce- 
pendant les Negres de la côte d’Or ado- 
rent la Bonite qui les empoifonne ]. 

Les Naturaliftes prétendent , fans doute 
fur le rapport ‘de quelques marins , que 
le Pilote précédé toujours le Requin , & 
que c’eft pour cette raifon qu’on a donné 


aux Isles Mal O’UINES. 89 
à ce poiffon le nom de Pilote , comme s’il 
dirigeoit la route de l’autre. J’ai obfervé 
quelquefois un ou deux Pilotes devant 
ou auprès de chaque Requin que nous 
avons pêché -, mais nous avons vu fou vent 
des Pilotes fans Requin , comme des Re- 
quins fans Pilotes. 

Le Pere Feuillée, page 173 , confond 
le Pilote avec le Succet , & ne fait qu’un 
poilfondes deux. « Les Requins , dit-il, 
» font accompagnés de petits poiffons , 
» qui leur font inféparables , & qui aiment 
» mieux périr avec eux que de les aban- 
» donner ; ils font toujours placés fur leur 
» corps , à une telle diftance , que les 
» Requins ne les fçauroient prendre -, ce 
» qui leur a fait donner le nom de Pilotes. 
» Nous ne prîmes aucun Requin , fans 
» avoir trouvé de ces petits poiffons col- 
» lés fur leur dos, parle moyen d’une pel- 
» licule jaunâtre, cartilagineufe , de figure 
» ronde qu’ils ont au-deffus de leur tête , 
» laquelle a une infinité de petits trous rem- 
» plis de fibres , qui leur fervent , félon 
» toutes les apparences, à tirer de la peau 
» du Requin quelque fubftance pour leur 
» nourriture ». 


ço Histoire d’un Voyage 

Ce voyageur ne donne que trois rangs 
de dents au Requin , dont l’un , dit-il , efl 
compofé de dents triangulaires, & plus lon- 
gues que les autres ; j’ai compté fept rangs 
de dents toutes mobiles & triangulaires 
dans la gueule de tous les Requins que 
nous avons pris. Les Succets n’avoient 
pas non plus le fuçoir rond , mais de 
figure longue arrondie , tel qu’il eftdans 
la Planche. [ On voit dans la fig. n le 
côté du fuçoir qui efl furda tête. La 
fig. iz repréfente le poilfon du côté du 
ventre. Le Succet, qui a fervi de mo- 
dèle à cette gravure , étoit long de fept 
pouces ]. 

Le 14 , la corvette le Sphinx réveilla 
notre attention en mettant pavillon blanc 
au mât de mifene * ce qui étoit un lignai 
convenu, de connoilfance de Terre. Ou 
reconnut en effet bientôt fille de Palme, 
la plus feptentrionale &la plus occiden- 
tale des Mes Canaries. Elle nousparoilfoit 
à environ quinze ou dix-huit lieues de dis- 
tance , telle qu’elle eft repréfentée dans 
la figure de la première Planche. 

Nous en découvrions en même temps 
une autre plus auSud Ouefi préfentant à*r 
peu-près la figure B. 


AUX ÏSLES MaLOUINES. 91 

La connoiffance de ces terr s fe, vit à 
corriger nos points. Nous reconnûmes 
que nous étions d’environ vingt lieues plus 
à l’Oueftque notre eilime , &le Journal 
de notre navigation fut réformé. 

Cependant nous nous appercevions de- 
puis long-temps que le Sphinx n’étoit pas fi 
bon voilier que nous -, fa marche lente & 
mefuréeavoit retardé notre route au-moins 
de cent lieues. Nous n’avions pas voulu 
nous en féparer plutôt , pour nous prêter 
unfecoursmutuel,encas que nouseuffions 
rencontrédes Saletins -, mais dès que nous 
nous vîmes hors des parages omis croifent, 
nous prîmes le parti d’aller devant , foit 
pour arriver plutôt au rendez-vous , foit 
afin que tous les rafraîchiffemens dont la 
corvette pourroit avoir befoin , fe trou- 
vaffent prêts à fon arrivée , & que notre 
féjour ne fût pas prolongé. Nous donnâ- 
mes un lignai au Sphinx. Aufiitôt nous 
fîmes force de voiles , & , fur le foir 
nous l’avions déjà perdu de vue. 

Il y avoit déjàlong-tems que nous étions 
arrivés audégré de latitude , où , fuivant 
tous les Navigateurs , on doit trouver les 
vents alizés -, & , au lieu d’eux , nous ne 


$2 Histoire d’unVoYage 
voyions régner que des vents foibles & 
variables ; quelquefois même nous étions 
furpris par des calmes. M. de Bougain- 
ville fe récrioit beaucoup fur la confiance 
avec laquelle les Hydrographes affurent 
que les vents alizés ne manquent jamais 
dans ces parages : il fe promettoit bien 
à fon retour à Paris de donner un Mé- 
moire à l’Académie des Sciences , pour 
démontrer leur non-exiftence. Pendant 
qu’il formoit ces projets , nous étions ar- 
rêtés par un calme faftidieux -, le ciel n’é- 
toit pas troublé par le moindre nuage , ni 
lafurface de la mer par lè vent le plus lé- 
ger: ces tems , fi vantés par les Poètes, 
font ledéfefpoir des Navigateurs. 

Nous tâchâmes de nous confoler , en 
pêchant des Bonites , des Dorades & des 
Thons. Le 22 , on nous préfenta environ 
une dixaine de poiffons volans , qui , en 
voulant paffer fur la frégate , avoient 
donné dans les voiles, &étoient tombés 
dedans le navire. On lesfervità dîner , & 
nous'les trouvâmes très-délicats. J’en ai 
confervé un pour le peindre au naturel ; 
on en trouvera la figure , PL I^fig . 4. 

Cepoiffon eft, dans ces parages , d’un 


AUX ISLES MaLOUINES. 93 
beau bleu fur le dos , qui s’affoiblit ou 
s’éclaircit infenfiblement jufqu’au bas du 
ventre , quieft d’un bleu argenté. Ses deux 
ailes font deux nageoires allongées qui 
s’étendent en longueur, dans le plus grand 
nombre , jufques à la queue , dans d’autres 
jufqu’à la moitié du corps feulement , 
quoique tous les poiffons de cette efpece 
foient de même forme , de même grof- 
feur & de même longueur : celui dont on 
voit ici la figure , avoir environ dix pouces 
de l’extrémité delà tête à celle de la queue. 

[ Cet être amphibie , que la nature fem- 
ble avoir fi fort avantagé , en lui procu- 
rant la facilité de vivre dans deux élé- 
mens , eft par lui-même très-malheureux. 
Il compte pour ennemis tous les oifeaux 
de proie , tous les poiffons voraces & les 
hommes. Il ne peut ni voler , ni nager 
fans péril de la vie -, aufli fon efpece fe dé- 
truit tous les jours , & maintenant on ne 
le trouveplus qu’entre les Tropiques ]. 

Un Thon de foix ante-douze livres que 
nos Matelots péchèrent vers ce tems-là , 
me donna occafionde faire une remarque 
finguliere d’Hiffoire naturelle. En l’exa- 
minant de près , j’apperçus fur fes oreilles 


9 4 Histoire d’u n Vo y a g e 

quelques animaux quiy étoient pour ainfi 
dire collés. On en voit la figure de gran- 
deur naturelle dans la Planche I , fig. 5 & 
6. La figure D eft la furface du corps de 
l’animal , qui étoit comme un compofé 
de cordesà boyaux prefque tranfparentes. 
Deux petits points noirs, placés au-deflus 
de la gueule B, formoient fies yeux. 11 fie 
tient cramponné au moyen de deux jam- 
bes C , & de deux autres beaucoup plus 
menues D. 

Jepuifaidel’eaude mer, & je la mis 
dans un gobelet de verre bien lavé, pour 
y conferver cet animal en vie , & y voir 
Tes mouvemens J’apperçus dans cette eau 
un point noir que je pris d’abord pour un 
atômede pouffiere.Lorfque je voulus l’en- 
lever avec le bout du doigt, jevisl’atôme 
prétendu fuir mon doigt & nager entre 
deux eaux. J’obfervai fes mouvemens , 
& je reconnus un être vivant , dont la 
fixuélure extérieure étoit, dans fa gran- 
deur naturelle , telle qu’on la voit dans la 
PL I , fig. y. C’étoit une efpece de cy- 
lindre formé par dix anneaux fi légers & 
fitranfparens', qu’il falloit placer le gobe- 
let entre la lumière & l’œil de l’oblerva- 


AUX ISLES MALOUINES. 9^ 
teur pour l’appercevoir. Il nageoit au 
moyen de deux filets alongés BB , & de 
deux autres prefque imperceptibles C,qui 
en fe raccourcifîant &reprenant leur lon- 
gueur naturelle, imprimoient au cylindre 
annelé le mouvement d’un appeau de 
caille ou d’un foufflet à poudre. Le corps 
A étoit violet vers C & d’un brun clair 
vers BB. 

Enfin, le 24, nous trouvâmes ces vents 
alizés , fi nécefîaires à ceux qui navigent 
dans ces parages. Ce font les plus favo- 
rables pour les vaifleaux quipartent d’Eu- 
rope pour l’Amérique méridionale , les 
Ifles du Vent & le Golfe du Mexique. 

Le lendemain , nous eûmes connoifi 
fance d’iine terre ; c’étoit une des Ifles du 
Cap -Verd, nomméeBona-Viftaou Bonne- 
Kifîe , ou Bonn&-Vye ( a ). Elle efl: fituée 
aüNord-Eftde celle de San-Jago , 1 a plus 
grande & la plus peuplée de toutes -, fa 


( a ) Elle eft comme les autres , abondante en che- 
vaux fauvages , en chevres , & en plufieurs autres ani- 
maux, malgré fon terrein pierreux 8c ftérile. Elle fe 
montre de fort loin , à caufe de fes montagnes blanches j 
6c voilà l'étymologie de fon nom. 


o 6 Histoire d’u n V o y a g ë 

forme nous a paru , de l’endroit où nous 
l’obfervions , telle qu’on la voit , Plan- 
chel,fig. 9 . 

Le z 6 , nous apperçûmes l’ïfle de Mayo, 
ou de May ; le terrein en eft pierreux & 
ftérile : on y voit cependant quantité de 
taureaux , de vaches , d’ânes & de chè- 
vres ; elle produit aufii beaucoup de fel: 
fon air eft chaud &mal fain. 

Le 30, nous perdîmes par un accident, 
un des gens de l’équipage. Sur les huit 
heures du.matin , Pierre Lainez, Mouffe 
de Saint-Malo , âgé d’environ douze ans , 
ayant paffé à l’avant du navire , tomba à 
la mer, fans que l’on s’en apperçût. Nous 
filions alors quatre nœuds , &nous avions 
ventlargue. Dès qu’on foupçonna l’acci- 
dent , onjetta à la mer un grand banc de 
bois , qui étoit fur le gaillard d’arriere , & 
plufieurs planches., pour donner à ce 
Mouffe la facilité de s’accrocher & de 
pouvoir fe foutenir fur l’eau, en attendant 
que l’on pût aller le chercher. Tout l’é- 
quipage fe mit en mouvement ; on car- 
gua une partie des voiles ; on mit les au- 
tres vent deffus vent dedans , & l’on fit 
toutes les manœuvres pour mettre en tra- 


vers 


AUX ISLES MALOUINES. 97 
«vers & arrêter le navire dans fa courfe. 
Les uns montèrent au grand mât , d’au- 
tres fur nos dunettes , pour obferver & 
découvrir l’endroit où pourroit être ce 
Mouffe. On mit enfuite le canot à la mer, 
quoiqu’elle fût fort agitée. Six Matelots 
robulles & le Maître delcendirent dans 
le canot , & cherchèrent ce Mouffe juf- 
qu’à une demi-lieue du navire , mais 
inutilement. Après environ trois quarts 
d’heure , on rappella le canot, qui revint 
à bord avec beaucoup de peine. On le 
rembarqua , & nous continuâmes notre 
route. 

On fit enfuite l’appel de l’équipage 
pour fçavoir quel étoit l’homme qui man- 
quoit ; car on ignoroit encore que c’étoit 
Lainez. Il fut lefeul qui ne fe montra pas* 
On procéda alors à l’inventaire de fes 
hardes ; la vente monta à une cinquan- 
taine d’écus. M. de Bougainville acheta 
prefque tout , & en fit préfent aux Mouf- 
fesles plus pauvres & les plusinduftrieux. 

Le même jour , une centaine de Mar- 
fouins, dont on trouve la: fi gu re , Planche II, 
fig. 1 , s’approchèrent de nous à une par- 
lée de piftolet. Ils fembloient n’être ve- 
Tome 1% G 


«)8 Histoire d’un Voyage 
nus que pour nous divertir. Ils faifoient* 
des bonds finguliers hors de -l’eau. Plu- 
heurs , dans ces cabrioles , fautoient au 
moins de trois à quatre pieds de haut , 
& tournoient jufqu’à trois fois en l’air , 
comme font fur les théâtres de la foire les 
Italiens les plus exercés aux voltiges. On 
;er delà quelle eft la force de ce 

Marfouin eft mis par les Natura- 
lises dans la claffe des Baleines. Cepen- 
dant il y a un peu loin d’un poiffon de 
cinq à Sx pieds à ces coloffes organilés qui 
ont deux cens pieds de long & qui régnent 
fierement dans les mers glaciales. Tous 
les êtres feroient-ils fujets à des dégéné- 
rations qui formeroient dans la fuite des 
variétés confiantes : parexemple , le Per- 
fan eft-il un Patagon abatardi , & le La- 
pon un Perfan dégénéré ? ]. 

Il y a de différentes efpeces de Mar- 
fouins j les uns ont le dos gris prefque 
noir , 8de ventre d’un gr;s beaucoup plus 
clair ; d’autresfontd’un gris prefque blanc , 
ce qui leur a fait donner le nom de Mar- 
j'ouins blancs. Nous en prîmes dans la fuite 
un du poids de cent livres : il avoir la tête 


peur jug 
poiffon. 
f Le 


aux Islès Mal oui ne s. 99 
faite, non comme le grouind’un cochon, 
mais prefque femblable à la tête d’un oi- 
feau : elle étoit revêtue d’une peaii épaiffe 
& grife , & le bec étoit armé d’un bout à 
l’autre de dents aigues , blanches & de 
la forme de celles du brochet. Ce poiffon 
a voit une ouverture fur la tête [ Planch. II j 
fig. i ; A , par laquelle il lançoit de l’eau , 
après quoi il en fortoit de l’air qui rendoit 
un fon femblable au grognement d’un co- 
chon : fa queue étoit difpofée horifontale- 
ment * contre l’ordinaire des autres poif- 
fons , chez qui elle eft perpendiculaire $ 
quand ils font pofés furie ventre. Ellefert 
fans doute de point d’appui au Marfouin , 
pour s’élancet fi haut hors de l’eau & lui* 
donner la facilité de faire en l'air fes toùrs 
de voltige. 11 lui fuffit pour cela , de s’ap- 
puyer plus fur un côté de la queue que fur 
i’autre , en s’élançant. De cette difpo- 
fïtion de la queue vient apparemment 
auffi. fa maniéré de nager , comme s’il 
fortoit de l’eau , & s’y replongeoit à 
l’alternative. Celui dont je donne ici la 
defcription , [ & tous ceux que nous avons 
pris lui reffembloient ] eft , je penfe, de 
i’efpece de ceux que l’on nomme Moiné 

Gij 


ioo Histoire d’ünVoyage 
de mer ,• car la partie antérieure de la tête fe 
termine enbourletprèsde laracine dumu- 
feau,&y forme comme les bords d’un co- 
queluchon. lia le dos noirâtre & le ventre 
d’un gris de perle , un peu jaunâtre , mou- 
cheté de taches noires & d’autres gris de 
fer 5 il a trois nageoires arquées & très- 
épaiffes , une furie dos , deux autres fous 
le ventre. Elles font, ainli que la queue , 
recouvertes d’une membrane fous laquelle 
paroilfent cinq cartilages blancs , dilpo- 
les comme les doigts de la main , & arti- 
culés en phalanges. 

Les Marfouins vontprefque toujours en 
troupes & nagent de front , comme s’ils 
étoient rangés en ordre de bataille. Ils 
femblent aller chercher le vent. Nous 
avons remarqué qu’ils prenoient toujours 
leur route du côte d’où le vent s’élevoit. Il 
n’eft point de poiffon qui ait peut-être au- 
tant de force que le Marfouin , proportio- 
nellement à fa groffeur. Dans le nombre 
de ceux que nous avons harponnés , deux 
ou trois fe font débarraffés du harpon, foit 
en fe déchirant le dos , foit en brifant le 
harpon même -, quoique la barre de fer 
dont il étoit compofé ? fût groffe comme 


AUX ÏSLES MALOUINES. IOï 
le pouce. Ceux que nous avons pris ont 
toujours forcé cette barre , & l’un d’eux 
l’avoit tordue, comme le commencement 
d’une vis. La chair de ce poiffon exhale 
une odeur fi forte & fi tenace, que mes 
mains, après l’anatomie que j’en ai faite, 
ont confervé cette odeur plus de trois 
jours, quoique je les eufle lavées bien 
des fois avec du vinaigre. Il en efl: de 
même de celle du Requin. 

Le 3 de Novembre , un Requin de 
moyenne grandeur & du poids d’environ 
cent-cinquante livres , vint fe promener 
fur l’arriere du navire. Il mordit à l’émé- 
rillon , aufiitôt qu’on le lui préfenta. Lorf- 
qu’il étoit déjà enlevé hors de l’eau , il le 
donna une fecouffe qui le dégagea de l’é- 
merillon , moyennant un morceau de fa 
mâchoire qu’il laiffa pour gage. Sans s’é- 
tonner nife rebuter de cet échec , le Re- 
quin ayant apperçu le même morceau de 
lard , qu’on lui avoit tendu pour appât 
la première fois , s’élança fur lui , & dévora 
& le lard , &ie morceau de là mâchoire , 
fans être accroché par l’émerillon. On 
mit un autre morceau de lard ; le Requin 
avoit fans doute bon appétit -, car il revint 
* Giij 


io2 Histoire d’un Voyage 

pour le faifir. Mais , comme ce poiffon 
p’eftpas d’une nourriture faine, ni appé- 
tiffante , aulieude chercher à leprendre, 
on s’amufa près d’une heure à lui laiiïer 
flairer l’appât.Lorfqu’il vouloitl’ avaler, on 
le retiroit promptement de l’eau , expé- 
rience qu’on répéta une douzaine de 
fois au moins , fans qu’il arrivât au Re- 
guin de s’élancer hors de l’eau pour faifir 
fa proie , ce que difent cependant les Na- 
turalises. 

Je ne l’aipas vu non plus fe tourner fur 
le dos pour avaler l’appât, mais feule- 
ment tant foit peu furie côté. M. de Bou- 
gainville , pendant cet amufement , lui 
tira deux coups de fufilà balle ; mais , foit 
qu’il l’eût manqué, foit que la balle n’eût 
pu pénétrer la peau du poiflon , le Requin 
ne s’en émut pas davantage j il continua 
de roder autour de l’appât, & enfin avala 
ce fécond, fans avoir été accroché.Un grain 
étant furvenu , on laifla le Requin pour 
s’occuper de la manœuvre. 

[ Le Requin , dit-on , a une gueule 
afîez vafie pour dévorer un homme en- 
tier. Le Voyageur Dampier rapporte 
qu’un de fes Matelots , étant tombé dans 


4 


AUX ÏSLES MALOUINES. IO3 
la mer , fut avalé par un de ces monftres. 
L’équipage , pour venger fa mort , jetta 
au Requin un harpon avec l’appât; ce poif 
fon vorace l’engloutit auflitôt,&le harpon 
s’étant accroché dans fes entrailles , on le 
tira à bord ; on fe hâta de lui fendre le 
ventre , & on y trouva l’infortuné Mate- 
lot prefqu’entier. Sur l’expofé de Dam» 
pier , on ne manqua pas de conclure que 
Je Requin étoit le monftre qui engloutit 
autrefois le Prophète Jouas. ] 

Le 7 de Novembre , le foleil fe leva 
affez beau , mais au milieu de quelques 
nuages. Avant que de paroître , fes rayons 
dardés fur ces nuages , préfentoient un 
des plus beaux afpeéfs du monde , par la 
variété & l’éclat des couleurs. J’ai été très» 
mortifié de ne pouvoir peindre une aurore 
femblable , qui auroit fait un des plus 
brillans tableaux. Je n’ai pu conferver 
qu’une très-foible elquilfe d’unfoleil cou» 
chant, que nous avions admiré tous, peu» 
dant près d’une demi-heure ; mais il n’efl: 
pas poflible d’en préfenter avec des cou- 
leurs à la gomme , un tableau fur lequel 
ou puiffe s’en former une idéeexaéfe. Ces 

G iv 


ic>4 Histoire d’un Voÿage 
couleurs font trop mattes , & ne fçau- 
roient exprimer le brillant & l’éclat que 
les rayonsdufoleilrépandentfur les bords 
des nuages : les couleurs à l’huile l’expri- 
meroient fans doute beaucoup moins mal ; 
mais je n’en avois pas, & d’ailleurs il fau- 
drait un habile Peintre pour faire un tel 
tableau ; & je ne fuis ni un Veruet ni un 
Lourherbourg. 

Le beau tems continuant , on en pro- 
fita pour faire fécher les hardes de l’équi- 
page quiavoient étémouilléespendantles 
orages des jours préeédens. Cette humi- 
dité des hardes eft une caufe prochaine du 
fcorbut & de plufieurs autres maladies , 
bien plus que la nourriture faline que l’on 
donne aux équipages. Un Capitaine ne 
fçauroit avoir trop d’attention à entretenir 
la propreté parmi l’équipage , & à faire 
prendre l’air aux hamacs, au . quadres, &c. 
s’il veut prévenirles maladies. Notre Ca- 
pitaine m’a fait faire cette obfervation fur 
fa propre expérience dans les divers voya- 
ges qu’il a faits à la Chine, aux Indes , au 
Pérou & en Canada. Il a toujours eu, me 
difoit-il, cette attention, & il lui attribuoit. 


AUX ISLES MaLOUINES. JOf 
Suffi-bien qu’au choix des aliments , le 
peu de maladies dont fes équipages ont 
été affligés pendant des voyages de fi 
long cours. 

Le 9 , un oifeau à-peu-près gros comme 
un pigeon, mais plus alongé, étant venu 
fe percher fur la vergue du mât de mifène, 
un Matelot le prit à la main. Cet oifeau 
que j’ai peint, moitié grandeur naturelle, 
& dont on voit la figure , PL II , fig. 2 , 
eft d’un brun clair-rougeâtre , prelquede 
couleur de noifette. Les plus'grandes plu- 
mes des ailes & de la queue font d’un brun 
plus foncé , même un peu noirâtre. Son 
bec ell noir , droit, percé de part en part 
au milieu , menu avec une petite greffe ur 
endelTous , auffi long que la tête de l’oi- 
feau. Le deffiis de la tête eit blanc près 
du bec , & d’un blanc perlé de plus 
en plus foncé jufqu’au cou qui eit affez 
long pour la groifeur. Ses pattes font 
d’un gris noir, palmées comme celles de 
la poule d’eau. Je le mis dans une petite 
armoire de ma dunete, où je le trouvai le 
lendemain bien vivant , & fi peu effarou- 
ché de fe voir pris , que l’ayant pofé fur 
ma table , il s’y plaça dans l’attitude où je 


jo6 Histoire d’unVoyage 
l’ai peint. Je lui préfentai delà nourriture , 
ilmangea, toujours accroupi, & demeura 
ainfî pendant trois jours , ce quime donna 
tout le tems de le peindre au naturel. Quel- 
ques-uns de nos marins dirent que c’étoit 
un Fou i mais il n’avoit point , comme 
l’oifeau de ce nom , le bec étroit du Ca- 
nard , ouïe bec recourbé du Perroquet. 

[ Il eft probable que le nom de Fou 
qu’on a donné à toutes ces efpeces d’oi- 
féaux , vient de ce qu’ils ont la folie de fe 
pofer fur les vergues des vaiffeaux qu’ils 
rencontrent , & de fe laiffer prendre à la 
main fans faire de réliftance. Ce nom me 
paroît plus heureux que celui d o. Pirates de 
mer , queleur ont donné quelques Natura- 
liftes ]. 

Le Jeudi , io Novembre , fur les cinq 
heures du matin, nouspalfâmesla ligne. 



AUX ÏSEES Ma^OUINES, IQ7 


CHAPITRE II, 

Baptême de la Ligne. 

£ T es anciens qui n’avoient point de 

J ibouffole, qui ne s’écartoient point 

des côtes dans leurs plus longs trajets , & 
qui navigeoient rarement fous les Tro- 
piques, ne connurent pas la cérémonie bi-? 
zarre qu’on va décrire. C’eft un ufage qui 
ne remonte pas plus haut que ce voyage 
célébré de Gama , qui a fourni au Ca- 
moëns le fujet de la Lufiade. L’idée qu’on 
ne fçauroit être un bon marin, fans avoir 
traverfé l’équateur , l’ennui inféparable 
d’une longue navigation , un certain ef- 
prit républicain qui régné dans toutes les 
petites^fociétés, peut-être toutes cescau- 
fes réunies , ont pu donner nailfance à ces 
efpeces de faturnales ; quoi qu’il en foit , 
elles furent adoptées en un inftant dans 
toutes les Nations , & les hommes les plus 
éclairés firent obligés de fe foumettre à 
une coutume dont ils reconnoilfoient l’ab-; 


io8 Histoire d’un Voyage 
furdité ; car partout , dès que le peuple 
parle , il faut que le fage fe mette à l’uni£ 
Ion ]. 

Je vais décrire cette cérémonie avec 
fimplicité , cela note rien du mérite de 
la relation. 

Ce font les Maîtres , les Contremaîtres 
Sdes Matelots, quiont déjà pafîe la ligne, 
qui baptifent fans diftinèlion de grade, de 
fexe & de qualité , tous les nouveaux 
Navigateurs. Ils fe donnent un Préfîdent 
pour la cérémonie , & ils l’appellent le 
bonhomme la Ligne. 

Il étoit près de fept heures , & nous 
étions à fouper , lorfque nous entendîmes 
claquer un fouet qui nous annonça l’arri- 
vée du courier du Bonhomme la Ligne ; 
ce courier étoit le maître Canotier, & on 
l’avoit habillé très-proprement. Il heurta 
à la porte de la chambre ; on demanda 
qui heurtoit ? C’effc , répondit-il, t un en- 
voyé du Bonhomme la Ligne , Seigneur 
& Préfîdent de ces parages. Qu’on lui 
ouvre , dit M. de Bougainville. On ou- 
vrit , l’Envoyé mit pied à terre , entra , & 
fa monture reftaàla porte. Cette monture 
étoit formée de deux Matelots attachés 


AUXÎSLES MaLOUINES. I09 
l’un à l’autre & marchant à quatre pattes. 
L’un avoit fur la tête un faubert ( a ) pour 
repréfenter la queue de l’animal -, l’autre 
en avoit auffi un pour former fa crinière , 
& de plus un mafque de carton figuré en 
tête de cheval. Les harnoisétoient le pa- 
vois du grand canot, c’eft-à-dire , une 
grande bande d’étoffe bleue , parfemée 
de fleurs de lys jaunes. 

L’envoyé ayant été introduit , adrefîa 
la parole à notre Commandant en cés ter- 
mes : « LePréJîdentde ces P aràges^le Bon- 
» homme la Ligne , ayant appris que le 
» brave Chevalier de Bougainville, Com- 
« mandant de- la frégate l'Aigle , y étoit 
» arrivé, m’a ordonné de venir le faluerde 
» fa part, de lui témoigner la joie qu’il reff 
» fent de fa venue, & deluiremettre une 
» lettre , dans laquelle fes fentimens font 
» fidèlement exprimés ». 

M. de Bougainville lut la lettre qui étoit 
conçue en ces termes: Brave Chevalier , 
vos hauts jaits ont rendu le nom François 


(a) Le faubert cft une efpece de balai , compofé de 
fils de carrct , pris des vieux cordages ; ils repréfentent 
à-peu-près une groffe &. longue queue de cheval. 


no Histoire d’un Voyage 

très-célebre dans le Canada: votre réputadort 
ejl parvenue dans les parages de ma domina- 
tion fur les ailes de la renommée , & votre 
nom ejl en telle vénération dans le cœur de 
mes jujets , que les Dorades , les Bonites i 
Les Thons & les Marfouins , ayant apperçu la 
frégate l’Aigle que vous commande ç , font 
venus én bande m annoncer dès-hier votre ar- 
rivée. Ils ont exprimé la joie que votre pré- 
fencé a répandue dans leurs coeurs par les 
bonds & les fauts multipliés quils ont faits, 
en pajfant auprès de votre navire. Je vous 
envoie cet Ambaffadeur pour vous témoigner 
la mienne j il vous remettra la préfente , & 
j’ejpere vous dire moi-même demain combiett 
je fuis charmé de la vif te que vous me rende 

Signé Le Bonhomme la Ligne* 

11 y avoit à la place de la date ; 

A la 54 minute du I dé gré de latitude i 
longitude 2c> degrés J min. de ma domination 
feptentrionale , le g Novembre de! an y y 6 3 
de mon régné. 

M. de Bougainville dità l’Envoyé qu’il 
comptoit avoir l’honneur de fe préfenter 
le lendemain devant le Bonhomme, & de 
lui faire fa réponfe de vive voix. Que l’on 


AUX ÏSLES MaLOUINES. IIï 
donne un coup à boire au courier, ajouta- 
t-il , & que l’on ait foin de fon cheval : 
il doit être beau , qu’on le faffe entrer, je 
fuis curieux de le voir. On lyrtroduifit : 
ilfit des cabrioles , il battit du pied & hen- 
nit. Comme il’pouvoit être fatigué du 
voyage , on lui préfentaun verre de vin : 
il le but. Le courier dit alors que fon che- 
val avoit deux têtes, l’une à l’avant, l’au- 
tre à l’arriere ; on donna donc un verre 
de vin à la tête de l’arriere. 

Sur le point de fe retirer , le courrief 
préfenta de la part du Bonhomme la Li- 
gne , unoifeauau Commandant, comme 
un témoignage de la bienveillance de l’il- 
luftre Préfident de ces parages. On le prit 
d’abord pour un oifeau artificiel. Il fit voir 
en pinçant avec fon bec qu’il étoit plein 
de vie. C’étoit en effet un oifeau d’eau , 
& la furprife n’en fut que plus grande. 

Après fouper, on monta fur le gaillard 
d’arriere, on ydanfaau fon du tambourin ; 
puis au fonde deux violons , des menuets,^ 
des contredanfes , & c. jufques à près de' 
dix heures que l’on fe retira. 

. Toutes ces cérémonies n’étoient que 


îiî Histoire d’un Voyagé 
le prélude du baptême ; auffi elles fe 
firent la veille. Le jour de la fête fe célé- 
bra avecfoiemnité -, oncommençapar dif- 
pofer fur le.gaillardd’ arriéré une baignoire 
pleine d’eau de mer & des féaux ; enfuite 
on tendit des deux côtés du vaiffeau une de 
ces cordes qui fert à jetter la fonde , Ôc 
qu’on nomme la ligne.Qn plaça auprès de 
l’efcalier qui defcend à 1^ chambre, un 
banc couvert du pavois , qui avoit fervi , 
la veille de caparaçon à la monture du 
Courier ; & l’on difpofa ainfi une efpece 
de thrône , au Préfident de la ligne , à 
fon Chancelier & au Vicaire qui devoit 
adminiftrer le baptême. 

Tous ces préparatifs achevés, on bat- 
tit du tambourin , pour alfembler tout 
le monde fur le gaillard. Quand l’é- 
quipage fut réuni , on demanda de la 
grande hune, avec un porte-voix ; Com- 
ment nomme-t-on le navire que je vois là-bas 
dans mes parages? on le nomme l’ Aigle , ré- 
pondit le Capitaine. — Qui le commande ? 
— M. le Chevalier de Bougainville. — Ben 
fuis charmé ; je le verrai avec plaijîr dans ma 
fociété , avec les cérémonies accoutumées. Je 

reçus 

* 


aux Isles Mal ou in es. 113 
vécus hier de Jes nouvelles , & je vais lui en 
marquer ma Jaiisj action en defcendant dans 
fon navire avec toute ma Cour . 

Dans le moment, parut un Matelot 
ayant pour tout habillement une culotte 
gaudronnée & fur les épaules une peau 
de mouton avec fa laine , le vifage bar- 
bouillé de rouge & de jaune par placards , 
un bonnet fur la tête furmonté de deux 
cornes de bœuf & parfeméde plumes de 
dindes & de poules -, la poitrine , les bras', 
le ventre & les jambes également enlumi- 
nés de couleurs détrempées à l’huile , & 
le menton couvert d’une grande mouf- 
tache. Ce Matelot ainli accoutré defcen- 
dit de la grande hune , ayant une chaîne 
de fer autour du corps , en façon de cein- 
ture. 

Six Moufles le précédoient nuds , peints 
de jaune & de rouge depuis les pieds 
jufqu’à la tête , les uns par placards , les 
autres par bandes croiféesàla maniéré des 
Sauvages. 

Arrivés fur le gaillard , le Matelot les 
arrangea , leur fit mettre le pouce fur la 
corde tendue, & les contraignit de danfer, 
au fon du tambourin , pendant un demi- 
Tome I, H 


ï 1 4 Histoire d’un Voyage 
quart d’heure. Us s’approchèrent enfuite 
de la baignoire , & le matelot leur jetta 
quelques féaux d’eau fur la tête. 

Alors on annonça la defcente du Sei- 
gneur Préfident de la Ligne , par des ha- 
ricots blancs que l’on jetta en guife de dra- 
gées , de la grande hune fur le gaillard. 
Le Bonhomme la Ligne prit la même route 
que le Matelot & les Moufles ; il defcen- 
dit lentement & majeftueufement. Sa 
Cour étoit compofée du fécond Maître , 
des Contremaîtres, du Pilote & du Cano- 
nier. Celui qui jouoitce premier rôle étoit 
le premier Maître. Il étoit couvert de 
peaux blanches de mouton avec leur laine , 
coufues enfemble pour former un ha- 
billement d’une feule piece. Son bonnet 
de même étoffe lui defcendoit jufques fur 
les yeux. Un paquet d’étoupes mêlées 
avec la laine lui fervoit de perruque & de 
barbe. Il avoit un nez pofliche de bois 
peint. En guife de cordon , ilportoit d'une 
épaule à l’autre un chapelet de pommes 
de racage , groffes comme des œufs 
d’oies. 

Les gens de fa fuite étoient affublés à- 
peu-près de' même. L’un portoitune maffe 


âüxïslesMalouines. I i f 
bu caffe -tête à la Sauvage ; l’autre un arc , 
celui-lâ une hache ^ celui-ci un calumet. 
Auprès du Préfident étoit fon Chancelier , 
& il tenoit fonfceptre à la main. Le Maî- 
tre Canotier, habillé en femme & fardé 
avec du gros rouge à l’huile , fe tenoit au- 
près du Bonhomme qui l’appelloit fa fille; 
Le Vicaire à fon côté étoit vêtu d’une ef- 
pece de robe de toile gaudtonnée ; une 
corde groffe comme le pouce j lui fervoit 
de ceinture. Il portoit un bonnet quarré 
de carton noirci , un mafque de même 
fine étole de toile peinte en rouge ,*• & 
tenoit un livre à la main. Quatre Mouf- 
les l’efivironnoient , & portoient un en- 
cenfoir , un réchaut , un arc j & un 
baffin plein d’eau de mer pour fervir au 
baptême. 

T oiit l’équipage étant ralfemblé , lé Pré- 
fident s’adrefîa au Commandant : Soyeç 
le bieti venu ,• dit-il , M. le Chevalier , ex- 
cufe^-moi ji je ne vous jais pas de longs 
complimens ; j’ai la poitrine jifoible , qu’à 
peine puis-je parler i N’en foyeq pas furptis ; 
je fuis âgé de fept mille Jépt cent foixante- 
trois ans / j’ai chargé mon Secrétaire dé écrire y 
& mon Chancelier de parler pour mou je 

Hij 


ii 6 Histoire d’un Voyage 

Juis defcendu de mon Palais exprès pour 
vous recevoir dans ma fociété. J’efpere que 
vous ne jere? l pas difficulté de vous Joumettre 
à la cérémonie du baptême , ujîtée dans ces 
parages. M. de Bougainville prit la lettre , 
la lut & applaudit au compliment -, il fa- 
lua enfuite la fille du Bonhomme ; & 
après l’avoir félicité d’avoir une fille fi jo- 
lie , il s’approcha de la corde tendue. Les 
nouveaux Officiers l’y accompagnèrent , 
& le Préfident alla s’afîeoir fur fon thrône 
pavoifé , ainfi que fa fille & fon Chance- 
lier. 

Les Officiers lièrent le pouce de. la 
main gauche de M.de Bougainville fur la 
ligne avec un ruban rouge ; & nous nous 
plaçâmes à fa fuite , Meilleurs de Ner- 
ville, de Belcourt , Lhuillier& moi. 

Le Vicaire affeéfant un air grave , & 
fon livre à la main , s’approcha de M. de 
Bougainville. Il étoit accompagné d’un 
Moufle qui portoit une affiette couverte 
d’une ferviette pliée , pour recevoir le 
tribut qu’ils appellent rachat ; car on fe 
contente de verfer un peu d’eau de mer 
fur la tête de ceux qui fe rachètent , au 
lieu de les plonger dans la mer, comme l’on 


AUX ÏSLES MâLOUIÜTES. 117 

fait quand on donne la cale ( a ) . Au refte. 


(< 2 ) La cale eft une punition que l’on fait fubir à ceux 
de l’équipage , qui font convaincus d’avoir volé , blaf- 
phêmé , ou excité quelque révolte. Il y a deux fortes de 
cale, l’ordinaire & lafeche. La cale ordinaire confifte à 
conduire le criminel au-deffous delà grande vergue. Là 
on lui paffe un bâton entre les jambes fur lequel on le 
fait affeoir, pour le foulager, Il em brade un cordage atta- 
ché à ce bâton , & qui paffe par une poulie fufpendue à 
un des bouts de la vergue. Trois ou quatre Matelots 
hiffent cette corde, le plus promptement qu’ils peuvent, 
jufqu’à ce qu'ils aient guindé le patient à la hauteur de la 
vergue. Ils lâchent enfuite le cordage touu-à-coup, ce qui 
précipite le criminel dans la mer. Quelquefois pour 
augmenter la peine en augmentant la rapidité de la chiite; 
on lui attache un boulet de canon aux pieds. Ce fup» 
plice fe réitéré fouvent jufques à cinq fois. 

On l’appelle cale feche , quand le criminel eftfufpendu 
à une corde raccourcie de maniéré que , dans fa chûte , 
il ne defcend que jufqu’à la furface de l’eau , 8c n’eft pas 
plongé dans la mer. C’efl: une efpece d’eftrapade. Ce 
châtiment èft rendu public par un coup de canon , pour 
avertir tous ceux de l’Efcadre d’en être les fpeflateurs. 

Les Hollandois pratiquent une autre cale , qu’ils appel- 
lent la grande cale. Pour la donner , on conduit le cou- 
pable au bord du navire , on lui lie une corde au milieu 
du corps. Un bout de cette corde eft attaché au bord 
du vaiffeau , ou au bout de la vergue amenée ; l’autre 
bout paffe fous la quille , 8c eff tenu de l’autre côté du 
navire par quelques-uns des Matelots les plus robuftes. 
On met quelque chsfe de pefant autour du corps , ou 
aux pieds du criminel , pour le faire enfoncer davantage 
dans l’eau. 

Le coupable étant jetté à la mer , à l’ordre qu’ en donne 


1 1 S Histoire d’u n Y o y a g e 
pn ne plonge plus maintenant dans la met 
pour donner le baptême, parce qu’on a fait 
réflexion que cette cérémonie devien- 
droit très-dangereufeà caufe des Requins 
qui pourroient roder autour du navire, & 
emporter une cuiffe ou un bras à celui 
qui auroit le malheur d’en être mordu. 
On a fubftitué à ce baptême celui de la 
baignoire , fur le bord de laquelle on 
fait affeoir celui qui ne s’efl: pas racheté , 
pu à qui on veut jouer quelque tour. 

Le Vicaire s’approcha de M. de Bou- 
gainville & lui dit : « Promettez-vous d’ê- 
» tre bon citoyen , & pour cet effet de tra- 
» vailler à la population , & denepaslaif- 
» fer chômer les filles, toutes les fois que 
>> Foccafion s’en préfentera ? — Je le pro- 


ie Quartier-Maître , ceux qui tiennent la corde au bord 
oppofé , la tirent le plus vite qu’ils peuvent , de forte 
que le'patient paffe rapidement fous la quille. On réitéré 
ce fupplice autant de fois que la fentence le porte. 

Ces châtimens font rudes , & dangereux pour la vie 
même ; fur-tout la grande cale. Car le moindre défaut 
de diligence ou d’adrelfe , de la part de ceux qui tirent 
la corde , peut être caufe que celui que l’on tire fe rom- 
pe un bras ou une jambe , & même la tête. Auffi met- 
on cette cale au nombre des peines capitales. Nos Ma- 
telots. François regardent les. deux autres au-moins com- 
jne infamantes. 


AUX ISLES MaLOUINES. 119 
» mets. — Promettez-vous de ne jamais 
» coucher avec la femme d’un Marin ? 
» — Je le promets. — Promettez-vous de 
» faire prendre les mêmes engagemens , 
» & d’employer les mêmes cérémonies , 
» à l’égard de ceux qui n’auront pas paffé 
» la Ligne , quand ils s’y trouveront avec 
» vous ? — Je le promets. Mettez donc la 
» main fur ce livre facré en témoignage 
» de vos engagemens ». M. de Bougain- 
ville toucha alors une eftampe, qui repré- 
fentoit un Génie &une jeune fille quis’em- 
braffent tendrement. Au bas de cette ef- 
tampe étoit écrit : Quis mihi det te fratrem 
meum fugentem ubera matris mece , '& inve-. 
veniam te foris , & deo feuler te. Cantique 
des Cantiques , ch. 8. Le Vicaire alla ren- 
dre compte au Préfident des engagemens 
de M. de Bougainville ; & le Bonhomme 
répondit : Dignus ejlintrare innojlro dodo 
corpore ; admit tatur. Alors le Vicaire re- 
tourna à M. de Bougainville & lui dit : 
« Le Préfident de la Ligne vous juge di- 
» gne d’etre admis dans la fociété dont il 
» efi: le Chef, & m’a chargé de vous y 
» recevoir parFadminifirationde fon bap- 

Hiv 


i 


120 Histoire d’unVoyage 
» tême. Comment vous nommez-vous? » 
Louis , répondit M. de Bougainville. Hé 
bien ; Ego , nomine Reverendifjimi Do- 
mini Do mini & Serenijjimi Prccfidentis 
Æquatoris , te^Ludovice , admittoin jocietate 
ejus. En prononçant ces paroles, il luiverfa 
fur la tête quelques gouttes d’eau de mer. 
On délia le pouce de M. de Bougainville, 
qui mit de l’argent dansl’affiette fous iafer- 
viette , on retira le bâton, & le Vicaire 
l’encenfa. On paffa à M.. de Nerville à 
qui le Vicaire fit les mêmes queftions , & 
ainfi fucceffivement aux autres Paffagers 
& Officiers avec les mêmes .cérémonies. 

Quand on fut parvenu à un Garde-Ma- 
rine , affez mauvais fujet & haï de tout le 
monde , le Vicaire lui dit que le Préfi- 
dent ordonnoit qu’il fût reçu avec toutes 
les cérémonies en ufage. Enconféquence, 
il lui pofa un bout de fon étole fur la tête, 
marmotta quelques paroles , & puis lui 
fit baifer cette étole peinte à l’huile. On 
le délia de la ligne , & on le fit affieoirfur 
un bâton pofé tranfverfalemènt fur la 
bagne. A peine s’y fut-il placé , que le Pi- 
lotin tomba dans l’eau. On avoit de plus 


AUX Is LES MALOUINES. lit 
ajufté dans la bagne un lacet' -, de maniéré 
que, quand le Cathécumene tomba, il fe 
trouva faifi par le milieu du corps & affu- 
jetti fans pouvoir fe débarralfer. On pro- 
fita de fa fituation pour lui barbouiller le 
vifage de noir & de rouge. On lui verfa 
au moins cinq ou fix féaux d’eau fur la tête , 
puis on le laiffa aller. 

On en vint enfuite à deux Demoifelles 
Acadiennes , & le Vicaire leur demanda 
naïvement fi elles étoient pucelles ? Elles 
répondirent, oui. Promettez- vous , ajoû- 
ta-t-il de ne pas manquer à la foi conju- 
gale , fi vous époufez un Marin ? La 
promelfe faite , il la baptifa à-peu-près 
comme nous. La fœur de cette Demoi- 
felle s’étoit cachée pour n’être pas expo- 
fée à fubir cette cérémonie. Qn la trouva , 
& on voulut la contraindre à venir rece- 
voir le baptême ; mais le Vicaire, averti 
qu’il y avoit des raifons , pour qu’elle ne 
s’exposât pas au baptême de l’eau , lui dit 
.qu’il fe contenteroit de lui mettre des 
mouches au vifage. Elle fe préfenta , & 
il tint parole. Deux femmes mariées ne 
furent pas baptifées , parce que leurs en- 


i22 Histoire d’un Voyage 

fans en bas âge , & quelles ne pouvoient 
abandonner , jettoient des cris par la 
peur que leur infpiroient les figures gro- 
tefques des gens de lafuite du Préfidentde 
la Ligne. 

Quelques Pafîagers furent enfuite bap- 
tifés & barbouillés de noir & de rouge , 
maison ne les fit pas placer fur la bagne , 
parce qu’ayant commencé à jetter quel- 
ques féaux d’eau fur les baptifés, ceux-ci 
pour avoir leur revanche en jetterent aux 
Matelots. Ceux qui a voient été mouillés, 
voulurent mouiller les autres ; le défordre 
augmenta , & tous ceux quife trouvèrent 
fur le gaillard furent aufii humeêfés que 
s’ils étoienttombés dans lamer. Ainfi finit 
ordinairement cette farce , & on efi en- 
core trop h.eureux quand on en efi: quitte 
pour de l’argent & quelques féaux d’eau. 

Le baptême dans les navires qui pafi 
fent la ligne , efi en ufage chez toutes les 
Nations de l’Europe ; mais il n’y a pas d’u- 
niformité dans les cérémonies. Chaque 
Nation en imagine de conformes à fon 
génie & à fon caraftere , & la fête de- 
vient plus ou moins gaie , fuivant le plus 


AUX ISLES MaLOUINES. I 23 
ou moins d’efprit de ceux qui y prëfident. 
Quelquefois celui qui baptife donne au 
Cathécumene le nom d’une ville , ou d’un 
cap , ou.d’une mer , & on tâche d’affor- 
tir ce nom de maniéré qu’il exprime le 
caraêtere , l’humeur , la figure ou l’incli- 
nation du baptifé. On appelle cette céré- 
monie le Baptême ou le rachat : le baptê- 
me , à caufe de l’eau dont on inonde ceux 
qui paflent la Ligne pour la première fois j 
le rachat , à caufe du tribut que paient 
ceux qui ne veulent pas être inondés. Ce 
tribut eft ordinairement volontaire de la 
part de celui qui paie. Quelquefois ce 
font les farceurs même qui l’impofent, en 
gardant néanmoins la proportion conve- 
nable aux facultés des tributaires. 

Lorfque le navire dans fa route ne doit 
pas palier la Ligne , mais feulement le 
Tropique , les Matelots ne voulant pas 
perdre leur tribut , fuppofent que leTro- 
pique eft le fils aîné du Bon-homme la Ligne, 
& héritier préfompdf de fies droits. Us jouent 
en conféquence , au palfage du Tropi- 
que , la même farce que les autres fous 
l’Equateur. On a même imaginé de faire 


H 4 Histoire d’unVoyage 
cette cérémonie , quand un navire dou- 
ble , pour la première fois , le cap Saint- 
Vincent, pour paffer le détroit de Gibral- 
tar. Les navires qui vont à la pêche de la 
Morue , obfervent la même pratique , 
lorfqu’ils approchent du grand banc de 
Terre-neuve. 


S *••*•-*"* u 

^ K *•**-*•••*• J* cÿ* 

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AUX ÏSLES MaLOUINES. 12$ 


CHAPITRE III. 


Voyage, depuis l’Equateur juf qu’aux côtes 
du Bréjîl. 


A Près avoir paffé la Ligne , nous 
avons rencontré plufieurs de ces 
oifeaux qu’on nomme Frégates ; on le 
trouve communément à quatre cens lieues 
de terre, & cependant on prétend qu’il ne 
peut fe repofer fur l’eau , fans y périr. Ses 
jambes font courtes, grolfes & ramalfées. 
Ses pieds ne font pas palmés, mais armés 
de griffes fort aiguës. On voit des Fréga- 
tes qui ont neuf pieds d’envergure quand 
leurs ailes font étendues. Au moyen de 
la grandeur de ces ailes déployées , cet 
oifeau fe foutient facilement en l’air, & y 
plane. Il s’élève quelquefois fi haut que 
l’œil le plus pénétrant le perd de vûe. 
Lorfqu’il s’approche des navires, il vol- 
tige autour des girouettes, s’en éloigne & 
s’en rapproche bien des fois ; mais fans 
fe pofer. Sa groffeur eft à-peu-près celle 
d’une poule. Son regard eft perçant & 


n6 Histoire d’un Voyage 

affuré. Il fond fur fa proie avec üne yî- 
telle incroyable. Les mâles ont une mem- 
brane rouge & boutonnée , qui leur def- 
cend du bec jufques vers le milieu du 
cou. Les plumes du ventre font d’un gris 
blanc ; celles du dos & des ailes font bru- 
nes. Il vit de poiffons volans , qu’il faifit 
adroitement en rafant la furfacede la mer* 
lorfqu’ils volent , pour éviter d’être la proie 
des Bonites. On dit qu’il pourfuit auffi les 
Goëlans, & les autres oifeaux de mer * 
pour leur faire dégorger les poiffons qu’ils 
ont avalés, & pour s’en failîr lui-même 
(«)* 


( a ) Je ne fçai, trop pourquoi on a nommé frégate cet 
oifeau , à moins que ce ne foit par comparaifon de la vîteffe 
de Ton vol avec la légèreté des navires qui portent’ le 
même nom j & qui ordinairement font meilleurs voiliers 
que les autres. 

N’ayant pu en voir de plus près que le haut du mât ,• 
je ne puis en donner la defcription que d’après ceux qui 
en ont vus & touchés. Le Pere Labat ( Nouveaux Voyages ,■ 
Tome VI ,pag. fpf) , ajoute àce que j’en ai dit, que cet 
oifeau a les yeux noirs & grands. Il defcend rarement à 
terre , & fe tient perché , parce que la grandeur de fes 
ailes , & l’efpace qu’il lui faut pour les mettre en mouve- 
ment , lui donneroient trop de difficultés pour s’élever 
de terre. Il dit que les plumes du dos & des ailes de cet 
oifeau font noires , greffes & fortes ; que celles qui cou- 
vrent l’eftomac & les cuiffes , font plus délicates & 


AUX ÏSLES MaLOUINES. 1 27 
Notre féjour dans les mers de la zone 
Torride m’a fait naître bien des doutes 
fur les relations du commun des Navi- 
gateurs -, voici avec la plus grande exac- 
titude les phénomènes dont j’ai été le té- 
moin. 

Le mois de Novembre nous a parti 
dans ces parages , avoir la même tem- 
pérature que le mois de Mai en France 5 
les matinées &. les foirées étoient fraî- 
ches , nous n’avons effuyé aucunes de ces 
chaleurs brûlantes, dont tant de Voya- 
geurs fe plaignent dans leurs relations. Il 
eft vrai que depuis que nous eûmes paffé la 
Ligne Equinoxiale, nous ne fûmes point 


moins noires : celui que j’ai décrit , eft peut-être la fe- 
melle ou un jeune. J’en tuai , ajoute-t-il , quelques-uns 

dans l’ifle où nous étions , pour avoir leur graifle On 

dit que cette graifle eft admirable pour les douleurs de 
la goutte-fciatique , pour les engourdiflemens des mem- 
bres , & autres accidens , qui arrivent par des humeurs qui 
ne circulent pas. On doit faire chauffer la graifle ; & pen* 
dantqu’elle eft fur le feu, faire de fortes friétions fur la par- 
tie affligée; afin d’ouvrir les pores, & mêler de bonne eau- 
de-vie, ou de l’efprit de vin avec cette graifle, au moment 
que l’on veut en faire l’application. 

On peut met#e un papier brouillard imbibé de ce 
mélange , fur la partie malade , avefc des comprefles & 
une bande , pour les tenir en état. 


m8 Histoire d’un Voyage 
furpris par des calmes, & que les nuages 
nous garantirent des rayons du foleil. La 
propreté, ou le bon état de notre fré- 
gate , nous garantirent auffi des infeéfes j 
il n’y eut aucun malade dans l’équipage. 
Pour contribuer à entretenir la fanté , tous 
lesfoirs après fouper, on faifoitdanferles 
Matelots fur le gaillard d’arriere. C’eft 
l’ufage ordinaire quand le temps n’oblige 
point à manœuvrer ; ils jouent alors 
à quelque jeu qui donne de l’exer- 
cice & nourrit la gaieté. Quelques-uns , 
aflez comiques de leur naturel , s’ha- 
billent*, fe mafquent fous des figures 
les plus grotefques , & fe préfentent fuc- 
cefîivement, ou entrent par bandes furie 
gaillard, où ils danfent des menuets, des 
contredanfes , des gavotes allemandes , 
angloifes, & des matelotes. La plûpart des 
nôtres avoient appris ces danfes, pendant 
qu’ils étoient prifonniers de guerre dans 
les ports de la Grande-Bretagne. Le plus 
grand nombre s’en étoit échâppé au péril 
de leur vie , dans des vaifieaux neutres , 
dans des bateaux de pêcheurs, & même 
dans des petits canots qu’ils* avoient en- 
levé des ports. Plufieurs m’ont afîùré que 

les 


AUX ISLES MaLOUINES. 1 29 
les Anglois favorifoient ces fuites, tantôt 
en traitant pour le paflage de ces prilon- 
niers avec les Capitaines des vaifleaux 
neutres ; tantôt en leur vendant leurs ba- 
teaux. Quelques-uns prêtoient des ha- 
^bits pour le déguifement ; d’autres avan- 
çaient de l’argent; d’autres en donnoient 
par bienfaifance ; il y en afoit enfin qui les 
chargeoient de lettres de recommandation 
pour leurs amis de Londres, ou pour ceux 
des ports où ils penfoient que ces prifon- 
niers pourroient s’embarquer avec moins 
de rifques. Ils faifoient plus encore; pour 
leur faciliter un certain bien-être dans les 
prifons où ils étoie'nt détenus , ils les en- 
courageoient par des libéralités, payoient 
très-généreufement les petits ouvrages de 
main, que quelques-uns de ces prifon niers 
faifoient, jufqu’à acheter d’eux fort cher 
des petites figures de la Vierge & deSaints, 
faites de bois , & fculptées aufli mal qu’on 
peut le faire avec un couteau ou un canif, 
quand on n’efl: pas artifte. De fi beaux 
traits ne doivent point être enfevelis dans 
l’oubli : c’eft le triomphe de la bienfaifance: 
ils font moins à la gloire des Anglois qu’à 
celle' de la nature humaine. 

Tome /. 


I 


130 Histoire d’un Voyage 

La gaieté & la propreté font des chofes 
auxquelles les Capitaines devraient don- 
ner beaucoup d’attention. Elles ne con- 
tribuent pas peu à prévenir toutes les ma- 
ladies , qui affligent ordinairement les 
Marins. 

11 eft bon d’obferver que l’eau que nous 
avoirs embarquée à Saint-Malo n’a pas 
foulfert la moindre altération , comme il ; 
arrive ordinairement entré les deux Tro- 
piques. Le bifcuit s’eit également très-bien 
confervé. Il n’y a eu que quelques choux 
marinés & quelques petits tonneaux de 
daubes de veaux qui ayent été un peu 
gâtés ; ce qui vraifemblablement doit être 
plutôt attribué au défaut d’apprêt qu’au 
climat des «Tropiques. 

Le 20 de Novembre , nous apperçû- 
mes un changement de couleur dans l’eau 
de la mer ; alors on prit le parti de jetter 
la fonde : précaution d’autant plus nécef- 
faire dans ces parages , que l’on ne peut 
guères compter fur les cartes. Les Hol- 
landoifes rapprochent les côtes du Breffl à‘ 
l’Eft près de foixante lieues plus que les 
cartes Fjançoifes. Nous nous trouvions 
d’ailleurs ,, fuivant notre eftime , bien 


AUX ISLES MaLO.ÜINËS. Ï31 
près des bancs de rochers &. de gravief 
nommés lôs Abrolhos , dont la longueur , 
fa largeur & le giflement ne font pas allez 
exaêlement connus, ni déterminés dans 
les cartes , pour que l’on puilfe s’y fier. 

. Onjetta donc la fonde, fur les fept heures 
& demie du foir , & nous filâmes cent- 
f rente-cinq braffes de ligne , fatistrouvêf 
de fond. 

Un moment après , un de ces oifeaux, 
dont j’ai donné la figuré dans la PL II , 
fig. 2 , & que je crois être un de ceux 
que l’on nomme oifeaux du Tropique, fit le 
tour du Navire , & s’étant pofé fur le 
gaillard d’avant , un Matelot l’y prit à la 
main. On l’enferma dans ünecage , dans * 
le deffein de lui attacher le lendemain un 
ruban au col , fur lequel en fe propofok 
d’écrire : J’ai été pris fur la frégate Fran-> 
çoife l’Aigle le 2 .0 Novembre 1-63, à la 
hauteur de 16 deg. 44 min. longitude 
35 = 10, & remis en liberté le 21 au 
matin.. Mais un Obfervateur peu vigilant, 
l’ayant tiré de fa loge , il nous écnâppa» 

Le 22 , nous crûmes appercevoir la 
corvette le Sphinx ; c’étoit un navire qui 
fembloit venir à nous & faire route OuefU 

lij 


132 Histoire d’un Voyage 
Sud-Ouelt ; mais il ne répondit point à . 
notre lignai , & comme nous ne lui comp- 
tâmes que deux mâts, nous jugeâmes que 
c’étoit un Negrier qui alloit à Rio-Ja- 
neyro. 

C’eftle 23 que nous apperçûmes pour , 
la première fois la terre au Brefil , envi- 
ron à quinze lieues de diftance ; cepen- 
dant nous ne pûmes mouiller que le 29 
dans la baie qui forme un canal autour 
de l'Ifle Sainte-Catherine. 



AUX ÏSLES MaLOUINES. 133 



CHAPITRE IV. 


Defcente à t Ijle de Sainte- Catherine, 

I L y a dans la baie où nous mouillâmes, 
trois forts qut en défendent l’entrée ; 
le premier eft placé fur la pointe de rifle 
& fe nomme le Fort de la GroJJe Pointe ; 
vis-à-vis eft le fécond , & on l’appelle le 
Fort de l' IJle Sainte- Croix. Son afpeft efl; 
très-avantageux , parce qu’il efl: bâti en 
terrafles foutenuespar des arcades : c’eft- 
là que réfide le Commandant. Le troi- 
fieme fort eft plus avancé du côté de la 
Ville. On lui, donne le nom d eFort de l'IJle 
■Ratonne. On voit les plans de ces forts 
dans la PL IV. Nous étions mouillés entre 
les trois ; & le Commandant nous fit en- 
tendre par des fignaux que c’étoit le meil- 
leur mouillage : il avoit fes vues ; car le 
mouillage un peu plus avancé du côté de 
la terre ferme , efl beaucoup plus com- 
mode. 

En entrant dans la baie , nous apper- 
eûmes le pavillon Portugais fur une hau- 

I üj 


ï 3 4 Histoire d’un Voyage 
teur de fille. On le retira, après que nous 
eûmes mouillé & falué le fort de Sainte- 
Croix. 

Dans le même moment nous mîmes 
notre canot à la mer , pour conduire au 
fort M. Alexandre Guyot , notre fécond 
Capitaine, qui fçait la langue Portugaife, 
faluer le Commandant lui demander 
s’il nous rendroit coup pour coup le falut 
de notre canon. Le Commandant fit ac- 
compagner M. Guyot à fon retour par un 
Officier de la garnifon, pour nous rendre 
la politeffe & voir qui nous étions, Dès 
qu’il fut à bord , nous mouillâmes , & fa- 
luâmes le fort de neuf coups de capon , 
qui nous furent rendus en même nombre. 

Le lendemain , notre même député fut 
chargé encore d’aller faluer* le Gouver-, 
neur de Sainte -Catherine , qui réfide 
dans une petite ville , fituée au fond d’une 
anfe & àcinq UeuesauSud denotremouil- 
lage. Il devoit auffi lui demander la per- 
miffion défaire de l’eau & du bois. 

Ce Gouverneur étoit Don Antonio Fran- 
cifco de Cardofo y Menezes y .Souza , 
Colonel , Chevalier de Chrifl: , & d’une 
très-illuflre famille de Portugal. Il fit un 


AUX ISLES MaLOUINES. 135 
accueil très-gracieux àM. Guyot, & lui 
accorda toutes Tes demandes. 

Dès que les habitans de la côte eurent 
apperçu notre frégate à l’ancre , trois ou 
quatre vinrent à bord dans des pirogues 
( a ), nous apportèrent des citrons , des 
oranges & des rafraîchiffemens. Le Com- 
mandant du fort de Sainte-Croix s’en 
étant apperçu , envoya une défenfe ex- 
prelfe dans toutes les cafés ( b) de porter 
quoi que ce fût à notre, frégate , & même 
d’en approcher. Il envoya auffi des fol- 
dats dans la plaine , pour obferver la con- 
duite des habitans à notre égard, & nous 


(a) C’eft une forte de bateau fait d’un feul arbre creu- 
fé , dont les Sauvages de l’Amérique méridionale ont ac- 
coutumé de fe fervir. On ajoute au derrière des grandes, 
des planches pour en élever les bords. Quelquefois on y 
peint des figures de Sauvages ou des grotefques. J’ai vu 
jufqu’à douze hommes dans une de ces pirogues. On dit 
qu’il y en a de grandes, qui portent jufqu’à cinquante per- 
lonnes, avec leurs munitions de guerre & débouché. 

(b) Les cafés dont je parle , font des bâtimensqui n’ont 
que le rez de chauffée, comme les maifonsdenos Payfans 
de France. Us font ordinairement couverts de cannes & 
de feuilles de bananiers, ou d’autres grandes feuilles d’un a 
efpece de canne ou de rofeau. On n’y voit pas communé- 
ment de cheminée. Les Négreffes Efclaves apprêtent les 
mets fur un feu allumé au milieu de leur appartement , & 
elles vivent fans inquiétude au milieu de la fumée. 

I iv 


13 6 Histoire d’un Voyage 
empêcher de nous répandre dans les en- 
virons. Cette conduite n’empêchoit pas 
qu’il ne nous fît à l’extérieur mille protef- 
tations de bienveillance, & qu’il ne nous 
accablât de politelfes. 

Sans doute que dès le moment de notre 
■arrivée , il avoit dépêché une pirogue au 
Gouverneur pour lui en donner avis ; car 
le lendemain matin , l’Oïdor , ou Chef de 
lajuftice , arriva à bord de notre frégate, 
pour faire un pjocès-verbal de notre 
mouillage , de la qualité de notre navire , 
& des motifs qui nous a voient amenés. 
M. de Bougainville le fatisfit fur tous ces 
articles , & il repartit environ à midi. 
Nous le faluâmes, à fon départ, defept 
coups de canon , que le fort de Sainte- 
Croix nous rendit auffitôt. 

Après le dîner , M. de Bougainville , 
accompagné de Meilleurs de N erville , de 
Belcour't & Lhuillier de la Serre, alla voir 
le Commandant de ce dernierFort. Ils y 
trouvèrent un Officier Général deRio-Ja- 
neïro , détenu prifonnier depuis quatre 
ans, pour n’avoir pas exécuté ponftuelle- 
ment les ordres qu’il avoit reçus de la 
Cour de Lisbonne , au fujet de l’expulfion 


AUX ISLES MaLOUINES. 137 
desJéfuites duBréfil. Ce Prifonnier avoit 
pour Secrétaire , un Portugais , homme 
d’efprit, qui avoit été Page d’un Ambaffa- 
deur de Portugal en France, & avoit de- 
meuré quatre ans à Paris. Il fut charmé 
de revoir des François, & fe fit un plaifir 
de fervir de truchement à M. de Bou- 
gainville. Dans le récit qu’il nous fit des 
caufes de la détention du Prifonnier , il le 
difculpa autant qu’il put , & nous dit qu’il 
étoit coupable à la vérité de n’avoir pas 
exécuté à l’inftant les ordres de fa Cour ; 
mais que l’Archevêque , quifavorifoit les 
Jéfuites , l’en avoit empêché , affinant 
qu’il avoit reçu de fon côté des ordres 
contraires. Soit par refpeft pour l’ Arche- 
vêque , foit par d’autres motifs que j’igno- 
re, le Commandant mit trop de délai dans 
l’exécution , & il en fut puni par la perte 
' de fa liberté. 

MM. de Bougainville, de Nerville, de 
Belcourt , Lhuillier , Alexandre Guyot , 
& moi , nous allâmes dîner chez le Gou- 
verneur le i er Décembre, & nous nous 
rendîmes pour cet effet dans la petite ville 
où il fait fa réfidence , & dont le nomPor- 


138 Histoire d’unVoyage 
tugais s’interprete en François , Notre- 
Dame de L'exil , ou la Vierge exilée . 

Prefque tous les Officiers de la Garni- 
fon étoient venus au-devant de nous fur le 
bord de la mer , pour nous recevoir. Ils 
nous accueillirent à la defeente de notre 
canot, avec toute la politeffe imaginable, 
& nous accompagnèrent jufqu’au Gou- 
vernement. 

Le Gouverneur vint nous recevoir à la 
porte extérieure, & nous introduifit dans 
une grande falle , où nous trouvâmes le 
couvert mis, & la table fervie. Outre lui 
& fon fils (a) , le Major de la Place , l’Oï- 
dor, deux autres Officiers & un Pere Fran- 
cifcain, dînèrent avec nous. Beaucoup 
d’autres Officiers de laGarnifon fe tinrent 
de bout , & quelques-uns nous fervirent. 


(<;) Ce fils étoit Capitaine clans le Régiment du pere , 
& l’un des quinze enfans qu’il nous dit avoir eus , non de 
fon époufe légitime, car il n’a jamais été marié, mais d’une 
ou plufieurs maîtrefies.Ses autres enfans vivans font à Lis- 
bonne , où ils ont , fuivant les loix, les mêmes honneurs 
& les mêmes prérogatives que les enfans nobles & légi- 
times. Les bâtards y font , dit-011 , Gentilshommes nés. 
Une des filles de ce Gouverneur a époufé un des Minif- 
tres de la Cour de Portugal, & un autre de fes fils y oc- 
cupe une des premières places du Gouvernement. 


AUX ÏSLES MALOUINES. 139 
Ces Officiers jouent ce rôle fubalterne , 
pour faire leur cour au Gouverneur ; il les 
invite tour-à-tour à manger avec lui , & ils 
fe fervent les uns les autres. 

Les mets étoient apprêtés à la mode 
du Pays , ! *mais afl’ez mal pour des Fran- 
çois.Le pain fur-rout nous parut fort mau- 
vais, la fuperficie n’étoit qu’un peu deffé- 
çÿiée, & avoit à peine fenti le feu. L’in- 
térieur n’étoit pas œilleté, & reiernbloit 
à cette bouillie confolidée de blé noir qui 
fait la nourriture de beaucoup d’habitans 
du Limofîn , & qu’on nomme gallette. 

L’entremets étoit compofé de beau- 
coup' de plats, tous apprêtés au fucre. Ils 
en tnettent prefque dam toutes les fauces, 
ainfi que du cartame, ou fleur de faffran 
bâtard. Les affiettes étoient d’étain, & 
d’une forme antique. Les couverts d’une 
très-ancienne mode , mais d’argent , & 
très-pefans , ainfi que les plats , & quel- 
ques vafes pour boire , ayant la forme d’un 
cylindre oftogone , haut de fept à huit 
pouces. Nous ne trouvâmes de bon dans 
ce repas que le vin ; il étoit de Porto. 

Je me propofai de lier converfation 
en Latin avec le Francifcain j mais il 


140 Histoire d’un Voyage 
foupçonna mon projet, & auffi-tôt après 
le diner il difparut ; le-bon pere ignoroit 
cette langue , & ©n prétend que ce dé- 
faut lui eft commun avec prefque tout 
le clergé du Bréfil. 

Pendant que l’on verfoit le caffé , une 
douzaine d’Officiers de la Garnifon en- 
trèrent, & l’on nous régala d’un petit con- 
cert de mufiqueinftrumentale. Ils avoient 
prefque toutes les pièces de nos meilleurs 
Muficiens François , & ils parurent les 
exécuter comme Corelli ou Gaviniez. 

Nous nous promenâmes enfuite dans 
la Ville , qui me parut compofée d’en- 
viron cent cinquante maifons- n’ayant 
toutes que le rez^le-chauflee ; la garni- 
fon en occupe une partie ; elle efl: habi- 
tée en partie par des Blancs, & en par- 
tie par des Nègres ou des Mulâtres ; au 
refte on voit dans l’Ifle de Sainte Catheri- 
ne des hommes de toutes fortes de nuan- 
ces , depuis le noir jufqu’au blanc. Les 
Mulâtres font le plus grand nombre des . 
deux fexes , & font généralement d’une 
figure laide , & d’un air fauvage, comme 
s’ils venoient d’un mélange de Brafiliens 
&de Négrefîes. 


AUX ISLES MALOUINES. 14! 

Ils vont prefque tous pieds nuds , tête 
nue & très - mal peignée ; leur habil- 
lement confifte en une chemife , une 
culotte , & quelquefois un mantçau 
qu’ils jettent fur l’épaule à la mode Efpa- 
gnole. Ceux qui font plus à leur aife , 
ont fur la tête un chapeau de forme très- 
haute , ayant des ailes d’environ dix 
pouces de hauteur , & rabattues hori- 
l’ontalement. Ceux-là font chauffés , & 
portent une vefte , & un ample manteau 
qui leur defcend jufqu’aux pieds, & dont 
ils relevent quelquefois les pointes fur 
l’épaule oppofée $ au-lieu de chapeau , 
quelques-uns ontun chaperon de la même 
étoffe que le manteau, & auquel il eft at- 
taché , pour fe couvrir la tête ; cet ac- 
coutrement fingulier empêche leurs amis 
même de les reconnoître. 

Le Gouverneur , les Officiers & la 
Garnifon font vêtus de drap , & à la 
Françoife. Je fus même très-furpris de 
voir , dans un pays auffi chaud , des Of- 
ficiers habillés d’un drap auffi groffier au* 
moins que celui de nosfoldats.* 

«L’Oidor & les Officiers de juftice font 
diftingués par une grande canne ou par 


142 Histoire d’un Voyage 

un rotin plié en cerceau , que les princi- 
paux portent au bras gauche , au-deffus 
du coude : les fubalternes l’attachent à 
la boutonnière de la poche gauche de leur 
habit. 

Les Efclaves vont prefque nuds ; la 
plûpart ne font couverts que d’un fimple 
pagne autour des épaules. Il eft rare d’en 
voir qui aient une chemife & une vefte. 
Mais , lorfqu’ils ont reçu leur liberté , ils 
peuvent porter l’habit & le manteau d’é- 
roffe , comme les Blancs. Les NégrelTes 
Efclaves font nues à l’exception d’une 
bande de toile , qui les couvre depuis la 
ceinture jufqu’au-deffus des genoux ; 
celles qui font libres font comme les autres 
femmes, vêtues d’une jupe , & d’une che- 
mife dont le haut eft ouvert par devant , à 

{ )eu-près comme nos chemifes d’hommes : 
orfqu’elles fortent de la maifon , elles 
mettent un grand pagne ; c’eft une 
pièce d’étoffe fine de laine , le plus fou- 
vent blanche, & bordée d’un ruban d’or , 
d’argent , de foie ou de fil , fuivant l’état 
&les facultés de la perfonne. Cette pièce 
d’étoffe a environ deux aunes de loiîg 
fur une de large. On l’ajufte de maniéré 


AUX ISLES MaLOUINES. I45 
qu’un des angles fe trouve au milieu du 
dos , & produife un effet à-peu-près fem- 
blable à celui du coqueluchon des Grands 
Carmes. L’angle oppofé s’affuble fur la 
tête -, les deux autres , après avoir con- 
verties épaules&les brasjufqu’au coude, 
viennent fe croifer fur la poitrine , comme 
le mantelet de nos Dames Françoifes. 
Quelquefois auffi , au lieu de les croifer 
fur la poitrine , elles paffent ces bouts 
fous le bras qui en eft couvert , & bif- 
fent voir leur gorge. Cette maniéré de 
s’habiller eft très-incommode, parce que 
le pagne fe dérange au moindre mouve- 
ment du corps.. 

Les Portugaifes établies , ou nées dans 
l’Ifle Sainte-Catherine , & fur les côtes 
de la Terre-ferme que nous avons par- 
courues , font très-blanches de peau , 
malgré la chaleur du climat. Elles onf 
communément de grands yeux bien fen- 
dus, mais levifage peu coloré. Les habi- 
tans vivent en général hommes & femmes 
dans une grande oiflveté , & laiffent à 
leurs efclaves le foin du ménage , & dû 
peu de travail qui fe fait dans le pays. La 
terre leur produit prefque tout ce qui 
leur eft néceffaire pour vivre, fans qu’ils 




144 Histoire d’un Voyage 
fe donnent la peine de la cultiver. 

Dans la Ville , on ne voit prefque.au- 
cunes boutiques de marchands. Je n’y 
apperçus que celle d’un Serrurier , & une 
autre d’un Apothicaire. Le Commandant 
nous avoit indiqué un endroit près du fort 
de Sainte-Croix , pour faire de l’eau & du 
bois. On y envoya l’équipage pour pro- 
céder à cette opération ; mais , après 
plufieurs tentatives , on y trouva beau- 
coup de difficultés. D’ailleurs une petite 
Baleine , depuis quelque temps échouée 
auprès du fort, exhaloit uneodeurfi em- 
peftée , que l’on prit le parti de deman- 
der au gouverneur la permiffion de faire 
eau dans fille. Il l’accorda très-gracieu- 
fement , ainlî que celle de pêcher , de 
chaffer , & de nous promener par-tout 
où nous voudrions. Un habitant, nous 
montra auprès de fa café un petit ruiffeau , 
dans lequel l’Amiral Anfon avoit fait fon 
eau , & un four bâti à quelques pas de là 
depuis fept à huit ans , par des François 
qu’il y avoit vu en relâche. L’eau en 
étoit très-bonne : nous nous en pourvû- 
mes abondamment. Quant au bois, après 

l’avoir 




AUX ÏSLES MaLOUINES. 14 J 

l’avoir coupé fur la pente de la mon- 
tagne * nous le fîmes couler jufques fur le 
bord de la mer , & nous en chargeâmes 
nos chaloupes. Prefque tout celui que 
nous coupâmes étoit du cedre , du falTa- 
firas, dmcannellier , & de ce bois de Bré- 
fil qu’on emploie pour la teinture. 

Le 4 M. de Bougainville avec quelques 
Officiers , alla dîner une fécondé fois 
chez le Gouverneur, & y fut traité fplen- 
didement -, le mauvais temps les contrai- 
gnit auffi d'y fouper. Après le repas , il 
y eut un grand bal , dont on avoit eu la 
galanterie de faire les apprêts fans les 
avertir. Nos Officiers arrivés au fallon 
d’affemblée , furent agréablement fur- 
pris d’y trouver plulîeurs Dames , dont 
ils furent parfaitement bien accueillis. 
Ils ne s’étoient pas imaginés , fur la répu- 
tation que les Portugais ont d’être extrê- 
mement fufceptibles de jaloufie , qu’ils 
euffent permis aux Dames de fe trouver 
dans de telles affemblées. On tint donc 
une efpecé de bal ,où les Dames figure-* 
rent comme les Meilleurs : & l’on fe re- 
tira fur les deux ou trois heures après mi- 
nuit , très-contents les uns des autres. 

Tome L K 


146 Histoire d’un Voyage 

Dans cette entrevue , M. de Bougain- 
ville obtint du Gouverneur une permit 
fion générale de prendre tous les arran- 
gements qu’il jugeroit convenables, foit 
pour la chafle & la pêche , Toit pour faire 
de l’eau & du bois par-tout où nous vou- 
drions. Notre Commandant l’invita en- 
fuite à venir dîner à bord avec l’Oïdor 
& ceux des Officiers qu’il voudrait ame- 
ner avec lui. 

En conféquence de cette permiffion , 
on envoya à la pêche prefque tous les 
jours notre canot revint toujours char- 
gé de poiffons de bien des efpeces,& en 
affez grande quantité pour en diftribuer 
à tout l’équipage. On voit la figure de 
quelques-uns dans la Planche II .fig. 4. 7. 
& 8 . 

On alloit auffi tous les jours à la chafle , 
ou en Terre-ferme , ou dans Tille. On 
abandonna bientôt la première , parce 
que Ton n’y trouvoit gueres que des Per- 
roquets, des Toucans & quelques Tour- 
terelles. Dans Tille , outre ces oifeaux , 
les Alouettes de mer, les Pluviers , &îes 
Bécaflines fe rencontraient en abondance. 
L’inertie du caraêlere national , & les 


AUX ÏSLES MALOUINES. I47 
périls qu’il y a à courir de la part des bê- 
tes féroces & des l'erpens , empêchoieut 
les Officiers de la garnifon & les habi- 
tants du Pays d’aller à la chaffe , & 011 
nousexhortoit à les imiter. 

Moins craintifs qu’eux , & beaucoup 
mieux armés , nous pénétrâmes plus 
d’une fois dans les endroits de fille les 
plus inacceffibles. Nous n’y allions jamais 
feuls , maistoujours deux ou trois enfem- 
ble, afin de nous fecourir l’un l’autre , en 
cas d’attaque de la part de quelque ferpent 
monlfrueux , ou dequelquebête féroce j 
nous appréhendions furtout les Onces , 
dont on nous avoit montré quelques on- 
gles enchâfles dans de l’argent, & que les 
habitansnous difoientêtre fort communs, 
& plus cruels que les Tigres mêmes. 

Un jour que nous étions allé chafler 
dans rifle , & que nous nous étions par- 
tagés en différentes bandes, je fuivis, 
avec M. de Belcourt &fon domeftique, 
le bord d’unanfe qui entre beaucoup dans 
les Terres , & que nous appellions La Ri- 
vière. En côtoyant toujours le bord , j’ap- 
perçus fur le fable les traces fraîches d’un 
animal à quatre pieds , qui me parurent 

Kij 


148 Histoire d’un Voyage 
être celles d’un Tigre. Nousfuivîmes ces 
traces jufqu’à un endroit très-maréca- 
geux , où nous n’ôfâmes pas nous enga- 
ger, n’en connoiffant ni le fond ni la 
carte. 

Il faut , me dit M. de Belcourt , que 
ces traces foient celles d’un animal que je 
n’ai apperçu qu’au moment où il s’enfon- 
çoit dans les brouffailles. Il efl haut fur 
fes pieds comme le plus grand chien Da- 
nois, & d’une couleur grifâtre. 

Il faifoit alors une chaleur étouffante. 
Nous fîmes halte , affis fur des bouts 
de branches , le dos appuyé contre un 
arbre. Nous étions étourdis par le fiffle- 
ment des ferpens , qui nous environ- 
noient , & nous fumes obligés d’avoir 
toujours lefabre nud à la main pour nous 
défendre : nous en vîmes plufieurs de la 
groffeur du bas de la jambe ; il y en 
avoit d’autres plus petits. Les uns étoient 
de couleur aurore ; les autres rouges & 
jaunes , quelques-uns gris , & reffem- 
bloient affez à de groffes couleuvres. 
Mais ces reptiles , loin de nous attaquer , 
fuy oient devant nous. 

A notre retour , M. de Bougainville 


AUX ISLES MaLOUINES. I49 
acheta une grande & belle pirogue dont 
ilcroyoit avoir befoin aux Illes Maloui- 
nes ; elle étoit faite d’un feul tronc d’un 
arbre cannelliercreufé, de dix-neuf pieds 
& quelques pouces de longueur, fur trois 
pieds de large en-dedans , & prefque au- 
tant de profondeur. Quelques-uns de nos 
Officiers de terre & de mer, qui avoient 
été en Canada , en fçavoient la manœu- 
vre. On s’en fervit pour la pêche. Mais , 
lor'fque nous relâchâmes a Montevideo , 
M. de Bougainville la céda à un Officier 
Efpagnol , pour la fomme de huit piaf- 
tres. Elle lui avoit coûté environ dix huit 
livres de France. 

Le Dimanche 1 1 de Décembre , nous 
reçûmes à bord le Gouverneur de l’ifle 
Sainte-Catherine avec fou fils , un Minifire 
du Roi de Portugal , PremierPréfident du 
Confeil fouverain de Rio-Janeyro , l’Oï- 
dor , le Major & quelques Officiers de la 
garnifon. 

Latente étoit tendue furie gaillard d’ar- 
riere , que l’on avoit dilpofé en forme de 
falle ; le navire étoit pavoifé & le pavil- 
lon François déployé. Dès que tout le 
monde y fut placé , j’y chantai la Meffe 

K ii j 


^Tp.SlTA Ri 


150 Histoire d’un Vo yage 

folemnellement ; & à midi on y fervit un 
dîner auffi. fplendide qu’il étoit pofîible 
dans les circonftances. On but à la fanté 
du Roi de Portugal , avec une falve de 
onze coups de canon, à laquelle la bat- 
terie du fort de Sainte-Croix répondit par 
un même nombre de coups. 

Après le dîner , il y eut un concert. 
Pendant cet amufement , un vent violent 


s’éleva , le tems fe couvrit , 8z il tomba 
une pluie fi abondante , qu’il fut impof- 
fîble aux Portugais de penfer à s’embar- 
quer. M. de Bougainville les engagea 
alors à coucher fur le vaiffeau. Pendant le 
fouper , je m’entretins toujours avec le 
Miniftre de Portugal, à quiilne manquoit 
que l’ufage pour bien parler notre langue , 
& qui fubftituoit des mots latins très-éner- 
giques , lorfque les termes François ne fe 
préfentoient pas à fa mémoire. Très-au- 
fait du Bréfîl qu’il parcouroit alors , pour 
y faire fa vifite ordinaire , il eut la com- 
plaifance de répondre à toutes mes quef- 
tions , & me donna fur le pays & fur 
fes habitans tous les éclairciffemens que 
^'"‘tesdétaillerai dans la fuite de cet ou 



r-/x 


AUX ISLES MalOUINES. 15I 

Meilleurs de Bougainville & de Ner- 
ville cédèrent leurs lits au Gouverneur & 
au Miniftre de Portugal ; l’Oïdor coucha 
dans la dunette de M. Duclos-Guyot , 
Capitaine , & les autres Officiers s’éten- 
dirent fur des matelats. Dès les quatre 
heures du matin , le Gouverneur & fa 
compagnie retournèrent au fort de Sainte- 
Croix. 

Cette partie de plaifîr fut fuivie de pré- 
fens mutuels entre notre Capiîaine & le 
Gouverneur. Le Portugais envoya au 
vaiffeau beaucoup d’animaux domefli- 
ques, parmi lefquels il y avoit vingt-fix 
canards du Bréfîl à grandes crêtes rouges. 
M. de Bougainville de fon côté fit prélènt 
d’une grande boëte pleine d’éventails & de 
tabatières , verniffées par Martin. 

Lesdeux j ours fuivans furent employés 
à completter notre provifîon de bois de 
chauffage , qui fut compofée de faffafras, 
decedre & de bois jaune de Brefil. Je fis 
mon poffible pour avoir du baume de Co- 
paiba , connu fous le nom de Copa/iu ; car 
j’avois appris d’un Negre affranchi que 
l’arbre qui le porte n’eff pas rare dans le 
pays 5 mais je ne pus réuffir , parce qu’on 

K iv 


i<ji Histoire d’un Voyage 
m’affura que ce baume ne couloit que pen- 
dant la pleine lune. 

Comme notre deftination étoit pour un 
pays où nos Marins n’avoient pas encore 
été , & dont les mers & le climat paffent 
pour orageux ; avant que de partir de 
Sainte-Catherine , notre Capitaine jugea 
à propos de fe munir de petits mâts de 
hune& de perroquets , pour fervir de bâ- 
tons d’hyver. Il s’adreffa pour cet effet 
au Negre affranchi dont j’ai fait mention 
plus d’une fois. Il nous rendoit tous les 
Services qui dépendoient de lui , de la 
meilleure grâce du monde , & fit même 
propofer à M. de Bougainville de l’emme- 
ner avec lui, promettant d’aller partout où 
nous voudrions le conduire. Il étoit fort, 
travailloit beaucoup 5 & M. de Bougain- 
ville auroit volontiers acquiefcé à fa de- 
mande , s’il n’avoit craint que les Portu- 
gais ne fe fuffent plaints que nous avions 
été relâcher chez eux pour débaucher 
leurs Negres , & que ce bruit n’eût fait 
tort aux navires François qui auraient 
été dans la fuite relâcher à Sainte-Cathe- 
rine. 

Ce Negre fut lui-même chercher dans 


AXJX ÏSLES MALOUINES. IJJ 
la forêt les arbres qu’il crut les plus propres 
au deflein de notre Capitaine. Lorsqu’il les 
eut trouvés, il l’en avertit , & nousycon* 
duifit à travers les halliers & les brouf- 
failles. Nous coupâmes les arbres & les 
tranfportâmes fur le bord de la mer : heu- 
reufement nous ne trouvâmes dans la forêt 
que trois gros fêrpens que nous tuâmes. 

Quand toutes nos provifions furent fai- 
tes, nous quittâmes rifle Sainte-Catherine $ 
ce fut le 1 4 de Décembre que nous en 
fortîmes , bien plus fatisfaits d’y avoir re- 
lâché que ne l’avoit été l’Amiral Anfon. 
Il me femble que cette Ifle deviendroit une 
habitation excellente , fi on fe donnoit la 
peine de la défricher $ car , excepté la 
petite ville où réfide le Gouverneur , il 
n’y a que quelques petites cafés répan- 
dues fur la cote , & l’Ifle entière neparoît 
qu’une vafte forêt. 


*1 






154 Histoire d’un Voyage 


CHAPITRE V. 

Hijloire Naturelle de l'IJle S aime- Catherine^ 
& de la Côte du Bréjll. 

[TL s’en faut bien que Fille Sainte-Ca- 
, J. therine foit un féj our enchanté comme 
cette Iile de Tinian , dont parle l’Ami- 
ral Anfon. Les Lions , les Panthères & 
les, Tigres dominent dans fes vaftes forêts. 
L’air y eft mai fain ; les hommes y font 
malgré eux dans un état fingulier d’iner- 
tie , & la nature n’y a de l’a&ivité que 
pour dévorer fes habitans]. 

L’air mal fain de ce climat eft vraifem- 
blablement la caufe de la pâleur des 
Blancs qui y font leur féjour. De ces bois 
où le foleil ne pénétre jamais , s’élèvent 
des vapeurs groffieres qui forment des 
brumes éternelles fur le haut des mon- 
tagnes dont l’Ifle eft environnée. Les bas , 
qui font fort marécageux , en font égale- 
ment couverts depuis fix à fept heures du 
foir , jufqu’au lendemain à huit heures où 
le foleil les diflipe. Ces vapeurs ont fou- 


AUX ISLES MALOUINES. I 5 5 
vent une odeur devafe , & la circulation 
de l’air n’y étant pas libre , elles femblent 
ne fe difliper que pour faire place à celles 
qui leur fucceaent. Cet air mal-fain n’eft 
qu’à peine corrigé par la quantité de plan- 
tes aromatiques dont l’odeur fuave fefait 
fentir à trois ou quatre lieues en mer , lorf- 
que le vent de terre y porte ( a ). Cepen- 
dant on eft dédommagé de cet abandon 
de la nature par la fingularité des animaux 
& des plantes que produit ce climat. 
L’ifle eft maudite par l’homme riche qui 
veut jouir , mais elle eft bien chere aux 
Naturaliftes. 

Le linge , ce quadrumane qui paroît 
remplir l’intervalle entre l’homme & les 
quadrupèdes , fe trouve dans Tille Sainte- 
Catherine j & nous dûmes la connoiflance 
de cet animal à un hazard fingulier. En 
paffant auprès d’une café lituée le long de 
la côte, nous entendîmes un bruit fem- 
blable à celui d’un Bûcheron qui abat du 

(a) Nos chiens nous annoncèrent l’approche de l’ifle 
au moins à cette diftance , en flairant de ce côté-là pen- 
dant près d’une demi-heure. Il eft à remarquer que les 
chiens font d’une grande reffource dans un navire , pour 
reconnoître les approches de terre ; pendant la nuit du- 
moins,ils tiennent lieu de lunettes. 


i Histoire d’un Voyage 
bois. Nous demandâmes à un Negre af- 
franchi ce que ce pouvoit être. C’eft , 
dit-il, un linge qui rode autour du jardin 
pour en manger les fruits , & avertit fes 
camarades de venir profiter de la décou- 
verte. Il y a trois ou quatre jours qu’il fait 
ce tintamare. Un de nos Contremaîtres 
lui prêta fon fulil; le Negre le chargea de 
gros plomb , alla au bruit , tira le linge 
deux fois , fans qu’il prît la fuite ; au troi- 
lieme il tomba mort au pied de l’arbre. 
Le Contremaître apporta le linge à bord 
de la frégate où nous eûmes tout le temps 
de le conlidérer à loilîr. Il avoit deux 
pieds & près de huit pouces de haut, 
étant debout fur fes jambes de derrière $ 
fon poil étoit long & d’une couleur 
brune-fauve par tout le corps , excepté 
fous le ventre, qui tiroit fur le fauve clair. 
Sa barbe brune lui prenoit depuis les 
oreilles , 8c defcendoit près de cinq pou- 
ces fur la poitrine ; fes pieds étoient noirs 
comme fes mains ; fes oreilles fans poil 
étoient bien détachées , & le duvet balané 
quicouvroitla face , paroiffoit li raz , qu’à 
peine on ledidinguoitdefapeau. Ses four- 
cils plus noirs étoient laillans -, fa queue 


AUX ÎSLES MalOUINES. 10 
étoit auffi longue que Ton corps , la tête 
comprife. 

Je ne fçais à quel j eu il avoit perdu l’œil 
gauche. Il fallut l’examiner de près pour 
s’appercevoir qu’il étoit borgne. Au globe 
de fon œil perdu , il avoit fubllitué une 
boule , compofée d’une gomme qui nous 
étoit inconnue, de bois pourri & d’un peu 
de mouffe très-fine , le tout paitri en- 
femble. La paupière recouvroit cette 
boule , comme elle auroit fait le globe de 
l’œil. Avoit-il imaginé cet œil pofhche 
pour paroître moins difforme , ou pour 
fe guérir de fon œil malade , ou pour 
le garantir de l’infulte des mouches & 
autres infe&es ? Je lelaiffe à deviner. Ce 
finge d’ailleurs paroiffoit vieux ; car il avoit 
lapeau duvifageaffez ridée , & quelques 
poils blancs à la barbe. Nous n’avons vu 
que celui-là pendant notre féjour à l’Ifle 
Sainte-Catherine * on nous a cependant 
dit qu’il y en avoit beaucoup , & que l’on 
mangeoitles jeunes , parce que leur chair 
eft affez délicate. On a même voulu me 
perfuader que le Gouverneur nous en fit 
fervir dans un repas , & que nous prîmes 
tous ce mets pour dulapin. 


158 Histoire d’un Voyage 

[ Ces Singes au refte , font des animaux 
malins fans être malfaifants 5 il n’en eft 
pas de même des ferpents , qui ont dans 
ce climat toute la férocité de leur nature. 
Nos François marchoient d’abord fans 
foupçon auprès d’eux , mais ils apprirent 
bientôt à les connoître par leurs morfures.] 

Un Matelot, après avoir coupé de l’her- 
be pour nos beftiaux, s’étant aflis auprès , 
les jambes nues ,fut mordu près de la che- 
ville du pied par un ferpent long d’en- 
viron un pied & demi , & dont la peau 
étoit tigrée. Il ne tint compte de cette 
morfure fî-tôt qu’il fut arrivé à bord, 
il dîna copieufement , & fans inquiétude. 
Une demi-heure après , il lui prit un mal 
de cœur ; & voyant fa jambe très-enflée 
& douloureufe , il vint m’en avertir. Je 
commençai par lui donner de la confiance, 
pour le guérir de la peur qui s’étoit empa- 
rée de fon efprit. Pendant que j’en don- 
nai avis aux deux Chirurgiens de la Fré- 
gate , il vomit , ce qu’il réitéra encore 
une ou deux fois dans l’intervalle d’une 
heure. Nous lui fîmes avaler deux gros de 
thériaque mêlée avec dix gouttes d’efprit 
volatil de fel ammoniac , dans un verre de 


AUXlSLES MaLOUINESi I 59 
vin. On appliqua fur la plaie , déjà deve- 
nue noirâtre , après l’avoir fcarifiée , un 
emplâtre de thériaque pilée avec de 
l’ail. Le mal du coeur continua néan- 
moins ; il vomit encore deux ou trois 
fois. On répéta de nouveau le remede. 
Sur ces entrefaites vint à bord un Officier 
P ortugais du F ort Sainte-Croix , à qui nous 
racontâmes ce qui étoit arrivé. Le rap- 
port du Matelot , & la defcription du 
reptile , firent juger à l’Officier que ce 
ferpent étoit une des eipeces de ceux 
que les Nationaux nomment Jararaca. 
«Son venin eft fi dangereux, dit-il, qu’il 
» caufe une mort inévitable à ceux à qui 
» il n’excite pas le vomiffement dans les 
» vingt-quatre heures. Mais , puifque vo- 
» tre Matelot a vomi , vous devez être rafi- 
» furé fur fon compte. Continuez cepen- 
» dant de lui donner le même remede , 
» & joignez-y un vomitif. Il y a plufieurs 
» autres efpeces de Jararaca , dont il faut 
» également fe défier; une fur-tout, qui efl: 
» de couleur de terre , ou de couleur cen- 
» drée , avec quelques raies plus brunes 
» fur la tête ». Le lendemain , la noir- 
ceur de la plaie n’ayant pas augmenté , 


s6o Histoire d’un Voyage 
ni l’enflure de la jambe , on donna l'émé- 
tique au malade ; & il guérit. Dans la 
fuite , il ne lui eft pas arrivé d’autres acci- 
dents $ on a traité la plaie comme une 
plaie ordinaire. On l’a aufli purgé deux 
fois , &il s’eft toujours bien porté. Aller 
dans les bois & les campagnes , c’eftprefi 
que toujours s’expofer à la morfure des 
reptiles dangereux , qui y font en grand 
nombre. Nous avons vu bien des fois des 
efpeces de filions ondoyésfur le fable du 
bord de la mer , formés par les traces des 
ferpents qui avoientpafîe. Si, lorfque l’on 
a eu le malheur d’en être mordu , on 
n’y remédie pas promptement, il faut s’at- 
tendre à mourir dans les douleurs les plus 
cruelles. Quelques efpeces , fur-tout 
celles des Jararacas , exhalent une odeur 
forte de mufc : cette odeur efl: d’un grand 
fecours à ceux qui le fçavent, pour fe ga- 
rantir de leur furprife. 

Le Serpent à Jonnettes , efl un des plus 
terribles qui naifîe dans le Bréfil $ fa lon- 
geur va jufqu’à trois pieds , rarement pafi 
fe-t-elle un demi-pied de plus. Sa couleur 
efl: un gris-de-fer cendré , & il efl ré- 
gulièrement ondé. A l’extrémité de fit 

queue 


AUX Isles Malouines. l 6 t \ 
queue , eft attaché ce que les Efpagnols 
nomment fa Cafcabelle , d’où lui vient 
le nom de ferpent Cafcabella. Cette 
Cafcabelle , qu’il nous a plu de nommer 
Sonnette , à caufe du bruit quelle fait , 
reffemble à la colTe des pois féchée fur la 
plante. Elle eft divifée de même en plu- 
fieurs articles ou monticules, qui contien- 
nent des offelets ronds , dont le frotte- 
ment produit un fon affez, femblable à ce- 
lui de deux ou trois fonnettes un peu four- 
des , ou grelots. Son lifflement tientauffi 
beaucoup du bruit que font les cigales. 
La morfure de ce ferpent eft fi dange- 
reufe , que les habitants des lieux où il 
fe trouve , font bien heureux que la na- 
ture ait donné à ce reptile un ligne qui les 
avertit de fon approche. On le nomme 
auffi B oicinininga. 

[ On ne fe fait pas ordinairement une 
idée jufte du danger qu’il y a d’habi- 
ter le climat où fe trouve le Serpent à 
jonnette ; il franchit les roches avec une 
rapidité finguliere : 1e replier en cer- 
cle , s’élancer fur fa proie , y diftiller 
fon poifon &fe retirer , font pour lui l’ou- 
vrage d’un inftant ; il nage avec légéreté 5 
Tome /. L 


i6z Histoire d’un Voyage 
& attaque les hommes dans la mer , 
comme dans les forêts ; un coup léger 
frappé fur fon dos , le tue : on effc inftruit 
de fa mort par le iilence de fa fonnette. ] 
Je n’ai vu qu’un feul Lézard à l’Ifle 
Sainte-Catherine ; il pouvoit avoir deux 
pieds de long , & trois pouces & demi 
ou quatre de large. Sa peau étoit noire , 
tachée de blanc de la tête au bout de la 
queue. Le ventre étoit à-peu-près de mê- 
me ; mais le blanc y dominoit davantage; 
au lieu que le noir & le blanc étoient dis- 
tribués prefque également par taches de fi- 
gures régulières fur tout le relie du corps; 
fa forme étoit d’ailleurs celle de nos 
Lézards verds de France. M. de Ner- 
ville * qui étoit avec moi , fe difpofoit à 
lui tirer un coup de fufil , Iorfque je re- 
connus que l’animal étoit mort. Nous 
nous en approchâmes ; mais comme il 
exhaloit une odeur fétide , nous ne ju- 
geâmes pas à-propos de l’examiner avec 
plus d’attention. Seroit-ce 1 eMaboya, ou 
le Tejuguacu , aitifi nommé par les gens 
" s , & Iguana par Pilon & Mar- 

Brafiliens éprouvent l’incommo- 



AUX ISLES MaLOUINES. 1 63 
dite de tous les pays chauds , qui efl 
d’être tourmentés par des infeéles dont la 
petiteffe empêche d’éviter la morfure. 
Un de nos Acadiens étant de retour à 
bord , Te trouva beaucoup incommodé 
d’une petite tumeur qui luiétoit furvenue 
au gros orteil du pied gauche , depuis 
quelques jours. Cette tumeur augmen- 
toit , ainlx que la douleur qu’elle caufoit. 
On reconnut que c’étoit le Nigue du Bré- 
fil , que l’on nomme Pique au Pérou. C’eft 
un infeéle û petit , qu’il eftprefque imper- 
ceptible. Voyez la defcription qu’en fait 
M. d’Ulloa , dansfon voyage du Pérou, 
& qui convient parfaitement à celui que 
nous avons vu à fille Sainte-Catherine. 
On guérit notre Acadien par l’extra&ion 
du nid , & par l’application de la cendre 
de tabac. Les jambes de cet infeéle , 
dit l’Auteur que je viens de citer , n’ont 
pas le reffort de celles des puces ; ce qui 
n’eft pas une petite faveur de la provi- 
dence, puifque s’il avoit la faculté ae fau- 
ter , il n’y a pas de corps vivant dans les 
lieux où fe trouve cet infeéle , qui n’en 
fût rempli. Cette engeance feroit périr les 
trois quarts des hommes par les accidens 

Lij 


ï6'4 Histoire d’unVoyage 
qu’elle pourroit leur caufer. Elle eft tou- 
jours dans la pouffiere , fur-tout dans les 
lieux mal-propres. Elle s’attache aux 
pieds , à la plante même & aux doigts. 

La Nigua perce fi fubtilement la peau , 
quelle s’y introduit fans qu’on le fente. 
On ne s’en apperçoit que lorfqu’elle 
commence à s’étendre. D’abord il n’elfc 
pas difficile de l’en tirer ; mais quand 
elle n’y auroit introduit que la tête , elle 
s’y établit fi fortement , qu’il faut fcari- 
fier les petites parties voiiïnes , pour lui 
faire lâcher prife. Si l’on ne s’en ap- 
perçoit pas affez tôt , l’infe&e perce la 
première peau fans obftacle , & s’y loge. 
Là il fuce le fang , & fe fait un nid d’une 
tunique blanche & déliée, quia la figure 
d’une perle plate. Il fe tapit dans cet ef- 
pace , de maniéré que la tête & les pieds 
font tournés vers l’extérieur, pour la com- 
modité de fa nourriture , & que l’autre 
partie de fon corps répond à l’intérieur de 
îa tunique , pour y dépofer fes œufs. A 
mefure qu’il les pond , la tunique s’élar- 
git ; & dans l’intervalle de quatre à cinq 
jours , elle a jufqu’à deux lignes de dia- 
mètre. Il eft très-important de l’en tirer, 


AUX ÏSLES MâLOUINES. 1 65 
fans quoi, crevant de lui-même, il ré- 
pand une infinité de germes , qui multi- 
plient les infe&es & les douleurs ; cette 
vermine pénétré quelquefois jufqu’aux 
os ; &lorfque l’on ell parvenu à s’en dé- 
livrer, la douleur dure jufqu’à ce que la 
chair & la peau foient entièrement ré- 
tablies. 

Cette opération eft longue & doulou- 
reufe.Elleconfifteàfépareravec la pointe 
d’une aiguille, les chairs qui touchent la 
membrane où réfident les œufs , fans cré- 
ver la tunique. 

Après avoir détaché jufqu’aux moindres 
ligamens , on tire la perle , qui eft plus 
ou moins groffe à proportion du féjour 
que l’infe&e a fait dans la partie. Si par 
malheur la tunique creve , l’attention doit 
redoubler , pour en arracher toutes les 
racines , & fur-tout pour ne pas laiffer la 
principale Nigue. Elle recommencerait 
à pondre avant que la plaie fût fermée , 
& s’enfonçant dans les chairs , elle don- 
nerait encore plus d’embarras à l’en tirer. 
On met dans le trou de la perle , un peu 
de cendre chaude de tabac mâché. Pen- 
dant les grandes chaleurs , il faut fe gar- 

L iij 


166 Histoire d’un Voyage 
der avec un foin extrême de fe mouiller 
les pieds. Sans cette attention , l’expérien- 
cea faitconnoître que l’on eft menacé du 
palme , mal fi dangereux , qu’il eft or- 
dinairement mortel. 

Quoique l’inleête ne fe fafte pas fen- 
tir dans le temps qu’il s’infinue ; dès le 
lendemain il caufe une démangeaifon 
ardente , & fort douloureufe , fur-tout 
dans quelques parties, telles que le deflbus 
des ongles. La douleur eft moins vive à 
la p!antedupied,oùla peau eft plus épaif- 
fe. On obferve que la Nigue fait une 
guerre opiniâtre à quelques animaux , 
fur-tout au Cerde , qu’elle dévore par de- 
grés , & dont les pieds de devant & de 
derrière fe trouvent tout percés de trous 
après fa mort. 

La petiteffe de cet infeéfe n’empê- 
che pas qu’on n’en diftingue deux efpe- 
ces , l’une venimeufe , l’autre qui ne l’eft 
pas. Celle-ci reffemble aux puces par la 
couleur, & rend blanche la membrane où 
elle dépofe fes œufs. L’autre efpece eft 
jaunâtre ; & fon nid couleur de cendre. 
Un de fes effets , quand elle s’eft logée à 
l’extrémité des orteils eft de caufer une 


AUX ÏSLES MaLOUINES. 167 
inflammation fort ardente aux glandes 
des aines , accompagnée de douleurs ai- 
guës, qui ne finiflent qu’après l’extirpa- 
tion des œufs.C’efl: à M. de Juffieu que 
l’on doit la diftinêtion des deux elpeces 
deNigues. Il eut , comme les autres Aca- 
démiciens François qui l’accompagnè- 
rent au Pérou, le chagrin d’éprouver plu- 
fleurs fois ces douleurs , qu’ils n’ont pu 
expliquer. 

Après les Nigues , l’infe&e le plus nui- 
flble du Bréfil , efl: celui qu’on noipme 
Cancrelas ,■ il efl: de la grofleur du Hanne- 
ton , mais un peu plus plat & plus alon- 
gé , ayant un corfet d’un verd noir , 
moins dur' & moins folide. Il efl: extrê- 
mement à redouter dans les Navires, 
parce qu’il multiplie beaucoup en peu de 
temps , & qu’il s’introduit par-tout ; il 
ronge le papier , les livres, les hardes, le 
bifcuit & le bois même. Il gâte tout par 
fes ordures & par fa mauvaife odeur. Aux 
Ifles Antilles on le connoît fous le nom 
de Ravet. 

[ UnNaturalifte a obfervé , que chaque 
coque que dépofe le Cancrelas , efl: tou- 
jours divifée intérieurement en trente cel- 

L iv 


168 Histoire d’un Voyage 
Iules rangées fur deux lignes parallèles ? 
dans chacune defquelles il y a un em- 
bryon: il y a dans les Antilles des Arai- 
gnées de la groffeur du poing , qui font 
les ennemies mortelles de ces infe&es j 
quand elles peuvent en faifir un , elles 
fucent fon fang & fa fubftance , de ma- 
niéré qu’il ne lui refie plus que les ailes 
& l’épiderme de la peau. Ce fervice em- 
pêche les Indiens de les tuer ; c’eû ce 
qu’on a fait de tout temps , fur les bords 
du Nil à l’égard de l’Ibis qui tue les Cro- 
codiles ]. 

J’ai remarqué très-peu de poiffons par- 
ticuliers dans la mer du Bréfil ; il y en a 
cependant un nommé Panapana , dont 
jedonneicila figure PI. III. fig. 4. il avoit 
deux pieds & demi de longueur , de la tête 
à la naiffance de la queue ; d’un ceil à 
l’autre dix pouces. Sa peau étoit rude 
& dure comme celle du Requin ; mais 
le grain en étoit beaucoup plus fin , & à- 
peu-près le même que celui de la peau 
du poilfon que nos Marins nomment De- 
moifelle. Nous en avons pêché trois ou 
quatre pendant notre relâche à l’Ifie 
Sainte-Catherine, & deux aux Maldona- 


AUX ISLES MaLOUINES. 169 

des , à l’embouchure d eRio de la P lata. 

La tête du Panapana eft plate , diffor- 
me , & faite en marteau. Ses yeux font 
fort éloignés l’un de l’autre ; car ils font 
placés aux deux extrémités de la tête. Il 
a la gueule & la queue femblables à cel- 
les du Requin , les dents font tranchan- 
tes ; mais je n’y en trouvai pas fept rangs. 
Nos Marins lui donnoient le nom de Mar- 
teau , & ce titre lui convient très-bien 
relativement à fa forme. 

Nous avons déjà eu occafion de parler 
du Requin j & quelques obfervations que 
j’ai faites fur ceux de ces poiffons qui vi- 
vent dans la mer du Bréfil , ferviront à en 
completter la defcription. Les Requins 
dont on voitla figure PL II, fîg. 5, n’étoient 
pas d’une grandeur démefurée; ils paroif- 
foient de l’efpece de ceux que Ton nomme 
Lamies. Nous avons examiné attentive- 
ment le nombre des rangées de leurs 
dents , & nous en avons compté fept , 
au lieu de fix qu’on leur donne communé- 
ment. Elles étoient plates , triangulaires , 
aiguës & découpées dans leurs bords 
comme l’eft une fcie. Elles ne paroiffoient 
pas engagées folidement dans lamâchoire, 


170 Histoire d’un Voyage 
comme celles des autres animaux. Elles 
étoient mobiles , s’ouvroient & fe fer- 
moient comme les doigts de la main , de 
façon que chaque rangée fe replioit fur fa 
voifine en recouvrement ; c’eft-à-dire , 
que celle de delfus , en fe courbant , oc- 
cupoit le vuide ou l’entre-deux des dents 
de la rangée inférieure. Les dents du Re-* 
quin font rangées dans fa gueule comme 
les ardoifes fur un toit , ou fi l’on veut , 
comme les feuilles d’un artichaux. 

On dit que le Requip efi: toujours pré- 
cédé d’un autre poilfon que l’on nomme 
Pilote. Nous pouvons affiner le con- 
traire ; au moins avons - nous vu plu- 
fieurs fois des Requins fans cet avant- 
coureur. 

Le Pilote efi: un des beaux & bons 
poifions de mer. Il efi: d’un bleu difpofé 
par bandes’; les unes d’un beau bleu très- 
foncé fur le dos , defcendent en s’éclair- 
ciflant infenfiblement jufquesfous le ven- 
tre ; elles font au nombre de fix. Quatre 
autres bandes, ainfi que la tête & la queue, 
font d’un bleu très-clair , ou d’un blanc 
lavé de bleu. Le globe de l’œil eft d’une 
belle couleur d’or , excepté la prunelle , 


AUX ISLES MALOUINES. 171 
qui eft noire ; les de,ux extrémités de la 
queue font blanches. 

Je n’ai pas reconnu ce poiffon à la de£ 
cription que l’on en trouve dansle Diêtion- 
naire d’Hiftoire Naturelle de M. Valmont 
de Bomare. Se feroit-il trompé dans cet 
article , comme il a fait dans plulieurs 
autres ? ou m’auroit on trompé moi-même, 
en me nommant Pilote un poiffon qui 
n’eft pas celui qui doit porter ce nom ? 
Voyez-en la ligure dans la Pl. I , fig. 8. 

Si nous avons vu des Requins fans être 
précédés de Pilotes , nous n’en avons 
pris aucun qui n’eût plulieurs £ uccets cram- 
ponnés fur lui près de fa tête. Les Brali- 
liens nomment le Succet Iperuquiqa & Pi- 
raquïba , les Portugais Piexepogador. Le 
plus grand que nous ayons pris avoit en- 
viron huit pouces de long , fur deux & 
demi dans fa plus grande largeur. Sa tête, 
longue de deux , elL plate dans fa partie 
fupérieure , & reffemble au palais d’un 
bœuf , cannelé en travers , qui y feroit 
collé de maniéré que lesbords n’y feroient 
pas adhérents. Ces cannelures font armées 
de pointes lî dures & li folides , qu’en les 
paffant fur le bois , elles y font l’effet d’une 


172 Histoire d’un Voyage 
lime fine. C’eft pac leur moyen que le 
Succet s’attache fi fermement aux ouies 
& au ventre du Requin , qu’il fe laifle 
prendre avec lui. On ne peut même l’en 
détacher qu’avec un couteau ou un autre 
inftrument. La mâchoire inférieure efl: 
plus longue que la fupérieure. 11 a de pe- 
tits yeux d’un jaune doré , la prunelle 
noire. Au lieu de dents, c’eft une infinité 
de petits tubercules aflez folides. Auprès 
de chaque ouie efl: une nageoire triangu- 
laire, longue d’un pouce ouenviron: deux 
autres auprès fous le ventre, qui fe joignent 
à leurs racines, & une fous le ventre & fur 
le dos , qui régnent depuis le milieu du 
corps jufqu'à la queue. Sa peau efl lifïe , 
gluante comme celle de l’anguille , & de 
couleur d’ardoife. 

Bien des gens fe font trompés , en pre- 
nant le dos du Succet pour le ventre , à 
caufe de la partie par laquelle il s’attache 
au Requin. Je l’ai obfervé avec toute l’at- 
tention dont j’ai été capable , & je me 
fuis convaincu de l’erreur des Auteurs ; 
comme on peut le voir dans les fig . 1 1 & 
1 2 de la Pl. I. 

La rade de Sainte-Catherine fournit un 


auxIsles Mal OUI NE s. 173 
petit nombre de poiffons excellens ; tel eft 
îe Balaou dont j’ai donné la figure , PL II, 
fig. 8 5 la Brune qu’on voit , fig. 4 ; la 
Lame d'épée , fig. y , & la Lune , PL. III , 
fig. 5. Le bec allongé que l’on voit au 
Balaou , me l’avoit fait nommer Beccaf- 
fine de mer. L’extrémité de ce bec , qui 
eft très-folide & aufli dur que le bec d’un 
oifeau , eft delalongueur de deux ou trois 
lignes , de la couleur du plus beau cin- 
nabre ; fon corps eft prefque diaphane ; 
une bande ou raie d’un bleu verdâtre ré- 
gné depuis l’ouie jufqu’à la queue ; fes 
écailles font fi délicates, qu’elles font pres- 
que imperceptibles. Sa chair eft folide & 
<Tun goût excellent. La Lune femble cou* 
verte d’une feuille d’argent. 

La Lame d’épée ne pouvoir guères être 
mieux nommée, relativement à fa figure. 
On voit auffidanslaradedes Crapauds de 
mer qui pourraient être nommés Hérijfons 
de mer ; car tout leur corps eft couvert de 
pointes longues de deux lignesou environ. 
Celui qui a la figure la plus ordinaire aux 
poiffons , a la gueule armée de dents affez 
larges & plates , comme les dents cani- 
nes des hommes , &: ne reffembloit pas 


i 7 4 H I S T O I R E D’U N V O Y A G E 
mal à une bouche humaine , même par 
les levres. 

Nous n’y pêchâmes pas de beaux co- 
quillagesjle feul qui mérita notre attention, 
fut un cafquequiavoit au moins huit pou- 
ces de diamètre. On trouv-a un foldat & 
quelques petits chevaux marins. On pê- 
choit toujours avec crainte ; car cette 
rade elfl’afyle ordinaire des Requins. 

U n Efpagnol nous apporta un jour quel- 
ques cens d’huîtres: elles étoient beaucoup 
plus groffes que les huîtres blanches de 
Saintonge ; car leurs écailles avoient au 
moins cinq pouces de diamètre. On n’en 
mange pas de plus graffes &de meilleures 
en France. C’étoit une véritable crème 
nouvelle pour le goût & la blancheur. 
Nous fîmes tout notre pofïible pour enga- 
ger l’Efpagnol à nous découvrir le lieu où 
il les pêchoit , mais tous nos foins furent 
inutiles , & il garda fon fecret , comme s’il 
eûtintéreffé le Gouvernement. 

Nos recherches fur les coquillages de 
Sainte-Catherine ne furent cependant pas 
toujours infruêlueufes : nous trouvâmes 
dans un terrein humide & marécageux , 
une quantité prodigieufe de Tourlouroux ; 


AUX ÏSLES MALOUINES. 175 
c eft une efpece de crabe qui fe tient à 
terre , & qui s’y forme une retraite. Les 
plus gros n’ont pas plus de deux pouces de 
largeur. La forme de leur cafque eftpref- 
quequarrée , d’un rouge-brunquis’éclair- 
cit infenfîblement jufques fous le ventre , 
qui eft d’un rouge clair. Cette écaille ou 
cafque eft affez forte , quoique mince. 
Leurs yeux font d’un noir éclatant , durs 
comme de la corne ; ils fortent & rentrent 
ainfi que ceux des Ecreviffes. 

Les Tourlouroux ont quatre jambes de 
chaque côté, compofées chacune de qua- 
tre articles , dont le dernier eft plat& ter- 
miné en pointe. Ils s’enfervent pour mar- 
cher de côté , comme les crabes ordinaires, 
& pour creufer la terre. Ils ont encore 
deux jambes ou pinces plus groffes , mais 
une fur-tout d’un volume au moins double 
de l’autre -, c’eft la droite. Ces pinces ou 
mordansfont d’un rouge vif, comme ceux 
des crabes de mer , & leur fervent à cou- 
per les feuilles & les racines des plantes 
dont ils font leur nouriture. Lorfqu’ils 
voient quelque chofe qui les effraie , ils 
frappent ces deuxmordans l’un contre l’au- 
tre , comme pour effrayer leur ennemi , 


176 Histoire d’un Voyage 

& lèvent perpendiculairement le plus 
gros , marchant ainlï , l’arme levée & en 
état de défenfe , mais fuyant néanmoins 
dans leurs trous. Cesmordans, ainfique 
leurs jambes, tiennent li peu à leurs corps, 
qu’ils lé détachent & relient dans la main 
de ceux qui veulent prendre l’animal , ôc 
le Tourlouro u s’enfuit. 

Les deux fexes ont la queue repliéefous 
le ventre , où elle s’emboîte lî jufte dans 
une cavité , qui ell: à l’écaille du ventre , 
qu’à peine peut-on la dillinguer. Celle du 
mâle va toujours en diminuant de largeur 
jufqu’à la pointe. Celle de la femelle ell 
également large jufqu’à l’extrémité. Ame- 
fure que la femelle pond fes œufs , ils s’at- 
tachent aux poils longs & raboteux dont 
la queue eft fournie en-deffous. Elle les 
foutient, les enveloppe, Sc empêche qu’ils 
ne tombent, & que le fable ou les herbes , 
ou d’autres inégalités qui fe rencontrent 
dans fa marche , ne puilfent les détacher. 
Ces Tourlouroux étoient en h grand nom- 
bre dans ce terrein marécageux, qu’il n’é- 
toit pas poffible d’y placer le pied , fans en 
écrafer plufîeurs. J’ignore fi les habitans 
des côtes mangent ces animaux, comme 

l’on 


AUXlSLES MaLOUINES» lÿf 


Ion fait dans les Antilles, où ils font%’une 
grande refî’ource pour les Caraïbes & 
même pour les Negres. 

La partie du régné animal qui doit le 
plus occuper un Naturalise à l’ISe Sainte- 
Catherine & au Brefii , eft l’Hiftoire des 
Oifeaux ; c’eft celle où la nature femble 
avoir déployé le plus de magnificence &: 
de variété; 

Le premier Perroquet que j’eus occa- 
fion d’examiner étoit un préfent du Gou- 
verneur à M. de Bougainville. Tout l'on 
plumage j, fur-tout la tête , le col , le dos 
t k le ventre étoient parfemés de plûmes ; 
les unes d’un jaune de jonquille, les autres 
d’un jaune de citron ; d’autres étoient d’un 
beau rouge de carmin, d’autres d’un roùge 
cramoifi,& toutes entremêlées de plumes 
d’un verd plus ou moins foncé & d’un bleu 
vif j particulièrement aux deux oreilles. 
Le Gouverneur nous dit que cette variété 
étoit due en partie à l’art & en partie à la 
nature. Lorfque cet oifeau efi: fort jeune , 
&: n’a prefque encore que les tuyaux des 
plumes fortis après le duvet , on les lui ar- 
rache en différens endroits > & auflitôt on 
inféré à la place une elpece de poifon en 


Tome h 


M 


178 Histoire d’unVoyage 
liqueu? : les plumes qui fuccedent aux 
tuy aux deviennem alors jaunes ou rouges, 
au lieu de verres qu’elles auroient été na- 
turellement. Sur cent de cesoifeauxà qui 
l'onfait cette opération , à peine y en a-t-ii 
cinq ou iix qui n’y perdent pas la vie. 

Un Espagnol une autre fois vint nous 
apportef quatre de ces oifeaux , dont il y 
en avoit deux déjà élevés & qui parloient 
la langue Portugaife : les deux autres 
avoient été pris dans le nid , & ne man- 
geoient pas encore feuls. J’achetai un de 
ces derniers , moyennant un ruban de tête, 
& je le confervai jufqu’au commence- 
ment -de Mai qu’il mourut d’un catharre 
dans la tête. Ce catharre lui avoit fait en- 
fler les yeux. Il tomba dans la poitrine , & 
Payant rendu afthmatique , je ne pus le 
fauve r. 

Dans le nombre de ces Perroquets il y 
en avoit de trois efpecesquidifféroient par 
le plumage & par la groifeur. Un des deux 
avoit les plumes du cou & de l’eftomac 
d’un rouge tanné & changeant, mêlé d’un 
peu de gris ; ledeflus du devant de la tête 
d’un rouge de cinnabre’ un peu paffé & 
éteint -, les bouts d’ailes d’un rouge plus 


AUX ÏSLES MaLOUINES. 179 
vif que celui de la rofe , & plufieurs plu- 
mes des ailes & de la queue d’un beau 
rouge de carmin ; d’autres d’un très-beau 
bleu d’azur & d’autres noires : tout le refié 
du corps étoit verd. Il parloit très-bien 
Portugais, & apprenoitaifément le Fran- 
çois. Il mourut dès les premiers jours de 
notre arrivée aux Ifles Maloüines. Le fé- 
cond étoit plus gros qu’aucun de ceux que 
nous avions. Ledefïusde fatête étoit d’un 
rouge de cinnabre , les deux côtés d’un 
bleu vif vers les oreilles, & qui s’affoi- 
blifîoit jufqü’à devenir gris , à mefure qùë 
les plumes s’en éloignoient. Les ailes &: 
la queue étoient comme celles du premier.; 
Les autres étoient près de moitié moins 
gros ; d’ailleurs ils lui reffembioient pour 
le plumage , excepté que le rouge de leur 
tête étoit beaucoup plus vif; peut-être 
étoient-iis plus jeûnes. Le Perroquet de 
M. de Bougainville périt de la même ma- 
ladie que le mien , pendant notre féjour 
aux Mes Maloüines ; celui de M. de Beî- 
court tomba à la mer , & s’y noya ; de 
maniéré que de fept, nous n’en avons ap- 
porté que deux en France ; un très-gros 
& un autre de la petite efpece , qui n’a-* 

Mij 


i3o Histoire d*u n Voyage 
voit pas de queue , parce qu’il s’en arra- 
choit les plumes à mefure quelles repouf- 
foient. Le Matelot à qui il appartenoit , 
n’en avoit pas pris, à beaucoup près , tout 
le foin que nous avions eu des nôtres , 
& le conferva. Il parloit fort bien , & imi- 
toit parfaitement les cris des enfans que 
nous avions à bord , ceux des Moufles , 
quand on les fouette , lorfqu’ils ont com- 
mis quelques fautes , ceux des poules, & 
le langage varié de tous les animaux qui 
étoient dans la frégate. 

Parmi les préfens que fit le Gouver- 
neur à notre Commandant , on -diflin- 
guoit particuliérement cinquante peaux 
de Toucans arrachées depuis le bec juf- 
qu’aux cuifîes , & féchées avec les plu- 
mes qui font en partie couleur de citron, 
en partie rouge incarnat, & en partie 
noires par bandes tranfverfales d’une aile 
à l’autre. 

La grofleur du Toucan efl: à-peu-près 
celle d’un pigeon ramier ; mais il efl: mon- 
té plus haut fur fes jambes , qui font d’un 
gris bleuâtre, ainfi que fes piés , & armés 
d’ongles fort longs. Sa queue *a envi- 
ron quatre pouces ; elle efl: quelquefois 


AUX Isles Malouines. X 8 I 
noire & arrondie à Ton extrémité , mais 
communément bigarrée de bleu, de pour- 
pre & de jaune , fur un brun obfcur. Le 
dos & les ailes font de cette derniere cou- 
leur, excepté quelques plumes noires qui 
garniflent les ailes. Sa tête eft très-grofîe , 
mais fort petite à proportion de Ion bec , 
qui a fept à huit pouces de la racine à la 
pointe. La partie fupérieure a, près de la 
tête , environ deux pouces de baie , & 
forme dans fa longueur une figure à-peu- 
près triangulaire & convexe par-deflus , 
dont les deuxfurfaceslatéralesfontun peu 
relevées & arrondies. Celle de deflus, qui 
forme l’intérieur du bec , eft creufe : lés 
bords ou levres font découpées en ma- 
niéré de fcie. La partie inférieure pré- 
fente la même forme que la fupérieure , 
mais un peu concave en-deftous. Cesdeux 
parties égales dans leur longueur , s’em- 
boîtent l’une dans l’autre , & diminuent 
infenfiblement jufqu’à l’extrémité , qui 
eft un peu courbée en-deffous, & pointue. 
La langue eft une membrane blanchâtre, 
prefque aufîi longue que le bec , mais très- 
étroite, & très-applatie. Elle n’a pas deux 
lignes an plus de large , Ôc préfente une 

M iij 


x§2 Histoire d’un Voyage 

barbe de plume découpée ; les yeux font 
ronds, beaux, vifs& étincelans, enchâf- 
fés dans deux joues nues , couvertes d’une 
membrane azurée. Les uns ont l’iris de 
l’œil bleu-clair, environné d’un cercle 
blanc ; d’autres l’ont tout noir. Il y en a 
de différentes efpeces, au moins diffè- 
rent-ils entre eux par la couleur du bec , & 
par celle des plumes. Le bec de quelques- 
uns eft verd avec un cercle noir & deux 
taches blanches vers fa racine. Le bec des 
autres eft noir, rouge en-dedans, avec 
un cercle jaune verdâtre auprès de la tête. 
Les Toucans font fort communs à 1’Ifle 
Sainte-Catherine. 

[ Le cri fingulier du T oucan , toucaraca , 
eft l’origine du nom qu’il porte. Si les hom- 
mes vouloient former une langue univer- 
felle , il feroit néceffaire qu’ils employai 
fent le plus qu’il leur feroit poflible l’har- 
monie imitative ; c’eft un moyen fûr de fe 
faire entendre fans étude dans les trois 
contmens. Les Aftronomes ont trouvé un 
moyen bien plus fingulier de faire connoî- 
tre par-tout leToucan, c’eft de donner fon 
nom (Anfer Americanus) à une des conf- 
tellations Auftrales : il eft vrai qu’il faut 


AUX ISLES MALOUINES. 183 

fçavoir lire parmi les étoiles pour recon- 
noître cet oifeau ]. 

Le Guaras le rencontre quelquefois à 
rifle Sainte-Catherine. Cet oifeau eft gros 
comme une grande Pie de France. I* a le 
bec long, & recourbé par le bout; les 
cuifles , & les pieds longs. Les premières 
plumesqui lecouvrent aprèsqu’ilefl: éclos 
font noires. Cette couleur s’évanouit in- 
fenlîblement , & devient cendrée. Lorfi 
qu’il commence à voler , toutes fes plumes 
deviennent blanches : elles prennent en- 
fin la couleur de rofe j & de jour en jour 
devenant plus rouges , elles acquièrent la 
couleur d’écarlate la plus vive , qu’elles 
confervent toujours. Quoique cet oifeau 
foit vorace & carnivore , il niche 6c pond 
fes œufs fous les toits des maifons, & 
dans les trous des murailles , comme nos 
moineaux. Il vole en troupe ; & les Sau- 
vages emploient fes plumes pour leurs 
ornemens de tête. 

Nos François dans leur chafle tirèrent 
un jour un oifeau fîngulier nommé Spa- 
tul :■ , lui caflerent une aile , le prirent & 
l’apporterent à bord ; c’étoir un jeune, & 
tout fon plumage étoit de couleur de rofe 

M iv 


184 Histoire d’un Voyage 

tendre ; Fextenfion du tuyau , d’où naif 
fent les barbes des plumes des ailes, étoit 
d’un rofe vif. Ses jambes étoient hautes 
d’un pié , les cuiffes comprifes , d’un blanc 
gris , ainfi que les piés , qui étoient pal- 
més, comme ceux des oies. Son bec avait 
f x pouces de longueur , plat tant dans la 
partie inférieure , que dans la fupérieure, 
gris vers fa racine, & blanc vers le bout -, 
il commençoit à s’élargir vers les deux 
tiers de fa longueur , & fon extrémité fi- 
niffoit en fpatule , de deux pouces & de- 
mi de diamètre dans la plus grande lar- 
geur. Nous le portâmes abord, où il vé- 
cut trois jours , au moyen de quelques pe- 
tits poiflons,'& de quelques morceaux de 
viande fraîche , qu’on lui faifoit avaler de 
force ; car il ne vouloitpas manger de lui- 
même. Lorfqu’on approchoit de lui , il 
faifoit relonnerfonbec avec le même bruit 
que h l’on frappoit deux palettes de bois 
l’une contre l’autre. Je le deffinai ainf à 
mon aife , tel qu’on le voit dans la Plan- 
che W.. figure 3 . Quelques-uns de nos Ma- 
rins lui donnoient le nom de Flamand ; 
mais celui de Spatule , ou Palette, lui con- 
vient mieux ^ caufe de la forme de fon 


AUX ÏSLES MaLOUïNES. 185 
bec, bien différent de celui du Flamand, 
qui eft prefque fait comme le bec le plus 
ordinaire des oifeaux. 

Outre ces oifeaux nous avons rencon- 
tré fréquemment des Criards ; c’eft le nom 
que les Portugais donnent à une efpece 
de Corneille , dont tout le plumage eft 
d’un beau bleu tendre. Ce font, difenm 
ils , les Corbeaux du pays. Ils en ont la 
forme , & ne font gueres moins mauvais 
à manger. Les Tièpirangas font gros com- 
me des Grives , ont les ailes , la queue & 
une partie du bec de couleur brune fon- 
cée ; le refte du plumage eft d’un beau 
rouge de cinnabre un peu càrminé, tirant 
fur l’écarlate. Quelques-uns de nos Ma- 
rins les nomment Lorys, d’autres Cardi- 
naux ; mais ce dernier nom eft celui d’un 
oifeau à-peu-près de même figure , dont 
tout le plumage eft rouge fans mélange de 
brun. 

Un des plus jolis oifeaux du Bréftl , eft 
celui qu’on nomme dans le pays Guranthé 
Engera. Il eft de la grandeur d’un Serin de 
Canarie. 11 a les ailes , le dos , le col & 
la queue bleus , quelques tachés blan- 
ches au milieu des grandes plumes des 


i8(j Histoire d’un Voyage 
ailes, & à celles de la queue -, ce qui le fait 
reflembler au Chardonneret. Depuis le def- 
fous du bec en fuivantla poitrine , jufqu’au- 
deflousdela queue , toutes les plumes font 
d’un beau j aune doré vif, éclatant ; fon vifa- 
ge eft varié comme celui du Serin, & il imite 
le chant des autres oifeaux. Il y en a de plu- 
fi eurs efpeces , les Brafiliens le nomment 
auffi Teitei. V oy ez-en la figure PI. Wl.fig. 3 . 

Le jour de notre départ de Sainte-Ca- 
therine, nous apperçûmes le long des 
hautbans , des driffes & des autres cor- 
dages, une quantité de petites lumières 
mouvantes. On les auroit pris pour des 
lampions mobiles. Nous en fûmes d’au- 
tant plus furpris que , quoique nous ju- 
geâmes bien que c’étoit des mouches 
lumineufes , nous n’en avions encore 
apperçu aucune jufqu’à ce jour. Elles 
avoient quatre ailes , deux tranfparentes 
telles que celles de nos mouches commu- 
nes , & deux opaques , liffes , brunes & 
folides , comme les fupérieures des Han- 
netons, fervant également d’étui à celles 
de deflous. Leur tête efl: noire , en forme 
de trefle , ornée de deux antennes auffi 
noires, longues de quatre lignes , & qui 


AUX ISLES MALOUINES. 187 
paroiffent formées de petits cornets infé- 
rés par leurs pointes les uns dans les au- 
tres. Auprès de ces antennes , font pla- 
cés deux yeux ronds , noirs , folides com- 
me de la corne , luifants & (aillants , gros 
comme les plus petits grains de pavot. 
Le corps & les fix jambes font d’un brun 
noirâtre, Ondiftingue aifément à l’œil ûx 
anneaux , qui diminuent de grandeur de- 
puis le cou jufqu’à l’extrémité du corps* 
terminé en pointe arrondie. Ces anneaux 
font aufli folides que ceux dont le corps 
des Hannetons eft compofé. Le plus grand 
annéau , qui forme toute la partie anté- 
rieure du corps où font attachées les 
jambes , a un peu plus de deux lignes de 
largeur fur deux de longueur , & fe trou- 
ve couvert d’un duvet , ou pouffiere lé- 
gère telle que celle des ailes des Papil- 
lons. De cette partie. & de la tête , par- 
tent des rayons d’une lumière femblable 
à celle des Vers luifants. 

Je mis une de ces mouches dans un 
cornet de papier , le foir en me couchant , 
dans le deffein delà peindre le lendemain. 
Mais , ayant voulu commencera le faire, 
je ne la trouvai plus ; elle avoit percé le 


1 88 Histoire d’un Voyage 
cornet , &: s’étoit fauvée.Lejour fuivant 
j’apperçus , étant couché , une lumière 
dans un des rayons où j’avois placé mes 
livres. Jenepenfoisplus aux mouches lu- 
xnineufes , & j’imaginai d’abord que cette 
lumière étoit un rayon échappé de la 
lampe de l’habitacle , auprès duquel étoit 
la fenêtre de ma dunette ; mais voyant 
cette lumière changer de place, je me rap- 
pellai la mouche échappée la nuit précé- 
dente. Je la pris , & l’ayant fermée fous 
un gobelet de verre , je l’obfervai h loi- 
fir le lendemain , & la deflinai. 

En quittant Monte-video fur la riviere 
de la Plata , la même chofe nous arriva 
pendant le calme qui nous furprit le 
jour de notre départ. La lumière que cel- 
les-ci répandoient , étant plus brillante 
& plus éclatante encore que celles des 
mouches de l’Kle Sainte-Catherine , j’en 
mis quelques-unes avec de l’herbe fraî- 
che , dans un gobelet de verre que je 
couvris d’un autre $ & l’ayant fixé fur ma 
table , j’en approchai un livre , dans le- 
quel , fans le fecours d’aucune autre 
lumière , je lus avec beaucoup de facilité , 
quoique le cara&ere en fiât très-menu. 


AUX ÎSLES MaLOUINES. 189 

Dès le matin du lendemain j’en tirai 
une du gobelet , & l’ayant piquée d’ufte 
épingle , que je fichai dans le bois àe la 
table , je la peignis. 

Elle avoit quatre lignes de large , & onze 
& demie de long, y compris le chaperon 
de trois lignes , qui lui couvroit la tête. 

Quatre ailes s’étendoientfur fion corps. 
Les deux fupérieures étoiéht d’un beau 
noir velouté , avec une raie d’un jaune 
doré près du bord extérieur. Elle régnoit 
depuis le cou , jufqu’aux deux tiers de 
la longueur de l’aile. Le chaperon étoit 
tout entier de même couleur , excepté 
un gros point noir au milieu près du cou. 
Ce chaperon fuivoit les mouvements de 
la tête qui étoit arrondie , & lui fervoit 
de cafque : il débordoit d’une ligne tout- 
au- tour. Deux antennes noires, déliées 
comme un cheveu fin , & longues de trois 
lignes , étoient placées fur le devant de 
la tête , au-defi'us de deux yeux noirs , 
peu Taillants, & femblables à de la fe- 
mence d’Amaranthe. Trois petites jam- 
bes également noires, fortoientdes deux, 
côtés du corps , tout couvert dans cette 
partie de petits poils fins très-courts , & 


190 Histoire d’un Voyage 

d’un jaune orangé. La partie poftérieure 
ét(3it compofée de cinq anneaux , dont 
les deux les plus-près du corps étoient 
noirs , revêtus d'un poil court & velou- 
té; les deuxluivants d’un poil doré , &le 
cinquième auffi large que deux autres en- 
femble , & qui terminoit le corps en 
pointe arrondie , étoit auffi couvert d’un 
poil noir velouté , mais un peu-plus long 
que celui des autres anneaux. Ces an- 
neaux n’avoient pas la folidité de ceux 
quiformoient le corps de la mouche pré- 
cédente ; ils fléchiffoient fous le doigt , 
qui lespreffoit même légèrement. La pre- 
mière n’envoyoit des rayons de lumière 
prefqueque de la tête, celle-ci en répan- 
doit de toutes les parties de fon corps , (î 
l’on en excepte la tête. Celles que j’avois 
renfermées avec de l’herbe fraîche , ont 
vécu quatre jours , & ont confervé l’é- 
clat de leur lumière dans toute fa force, 
jufqu’à leur mort. 

J’étois curieux depuis long-temps , 
d’avoir des oifeaux-mouches , & ne (ca- 
chant comment faire pour prendre ce 
joli animal vivant , je hazardai de tirer 
un coup de fuffi fur un d’eux qui volti- 


AUX ISLES MaLOUINES. 19I 
geoit comme un papillon , & planoit de 
même lur une petite branche d’arbre. 
Soit de peur , Toit par l’air violemment 
agité , le petit oifeau refta fur le coup. 
Après l’avoir cherché long-temps , je le 
trouvai enfin mort fur une feuille de la 
même branche. On en voit la figure de 
la grandeur naturelle dans la Pl. \ 1 X.fig. 1 . 

Quelques-uns nomment cet oifeau Zz- 
fongere ou Becquefleurs , parce qu’il vol- 
tige fans ceffe fur les fleurs , comme le 
Papillon , & qu’il en pompe également 
lefuc. Tout le volume de fon corps avec 
fes plumes, n’efl: pas plus grosqu’une noi- 
fette commune. Il a la queue près detrois 
fois plus longue que le corps ; le cou af- 
fez petit , la tête proportionnée , & les 
yeux fort vifs. Son bec eft un peu blan- 
châtre à la racine , & noir dans tout le refi 
te , aufli long que fon corps , menu & 
très- pointu. Ses ailes font longues , dé- 
liées, très- amples en proportion: l’extré- 
mité de leurs plumes atteint j ufqu’au tiers , 
ou environ, de la queue j elle efl: , ainfi 
que les ailes, d’un brun pourpré. Le refi 
te du plumage d’un verd doré , com- 
me fi l’on avoit couché fur une feuille 


i5>2, Histoire d’un Voyage 
d’or , une couleur verte prefquetranfpa- 
rente. Le col & la tête font d’un bleu tur- 
quin , également doré. Ces couleurs va- 
rient fuivaritquela lumière y frappe plus 
ou moins vivement. Quelquefois tout le 
plumage de cet oifeau paroît comme la 
gorge des pigeons, ou lés plumes vertes 
des ailes des canards fauvages ; tantôt d’un 
beau bleu , tantôt d’un beau verd , tan- 
tôt d’un pourpre , quife marient toujours 
avec l’éclat d’un or vif, éclatant & bruni. 
La langue de cet oifeau en miniature , eft 
fourchue , reffemblante à deux brins de 
foie rouge. Ses pieds font courts , noirs , 
armés d’ongles très-longs. 

Il y a de plulieurs efjaeces cl’oifeaux- 
mouches , qui different en groffeur & en 
couleur. Un de la petite efpece , que j’ai 
t confervé dans de l’eau-de-vie , a des plu- 
mes blanches , depuis la poitrine jufqu’à 
la queue. La couleur du refte de fon plu- 
mage eft femblable à celle des autres. 

La femelle ne pond que deux œufs , 
de la groffeur d’un petit pois. Ils font leur 
nid fur les orangers , avec les plus joetits 
fétus qu’ils peuvent trouver. L’habitant 
Portugais, auprès de la café duquel nous 

faisons 


A.ÜX Isles Mal OUI NES. 193 
faifions notre eau , nous donna un de ces 
nids avec deux petits dedans , qui n’a- 
voient encore que le premier duvet. Il 
venoit de le prendre avec le pere & la 
mere , à deux pas de fon habitation. Nous 
le posâmes fur un banc de pierre à la porte 
de la maifon , pendant que nous man- 
gions une orange : à peine eûmes-nous 
le dos tourné , qu’un chat emporta le nid 
& les petits.' Ces nids font d’un travail 
admirable , & grands comme un petit 
écu. Les Brafiliens donnent à cet oifeau 
les noms de Guainumbi * Guinambi , Ara- 
tica , Aratarataguacu. Les Portugais le 
nomment Pégajrol. Nous en eûmes en- 
core un d’une troifieme efpece , un peu 
plus grolfe que celles que je viens de dé- 
crire , mais beaucoup moins que nos plus 
petits Roitelets de l’Europe. Les plumes 
de leur tête commencent vers le milieu 
de la partie fupérieure du bec. Elles font 
extrêmementpetites à leurnailTance , ran- 
gées en écailles , augmentant toujours en 
grandeur , jufqu’au-deffus de la tête i 
où elles forment une petite hupe d’une 
beauté finguliere , par l’éclat de l’or qui 


y brille & la variété 
Tome I. 


de fes couleurs , ie- 


N 


194 Histoire d’un Voyage 

Ion qu’elle eff frappée des rayons de la 
lumière , ou luivant les différentes poli- 
tions de l’œil qui la regarde. Tantôt le 
plumage de cet oifeau paroît d’un noir 
égal à celui du plus beau velours noir ; 
tantôt d’un verd naiffant , tantôt couleur 
d’aurore. D’autres fois, c’eft un drap d’or 
nuancé de toutes ces couleurs. Tout le 
dos elfd’ mi verd obfcur doré. Les grandes 
plumes des ailes font d’un violet foncé , 
tirant quelquefois fur le pourpre. La 
queue eft compofée de neuf plumes , 
auffi longues que tout le corps , & d’un 
noir mêlé de brun , de pourpre & de 
violet , dont le mélange forme l’afpeéî: 
le plus agréable , fuivant la position du 
fpeéfateur. Tout le deffous du ventre 
elt auffi un mélange de noir , de violet, 
de verd & d’aurore ,*qui frappe toujours 
différemment l’œil de l’obfervateur fui- 
vant que l’oifeau ou lui changent de point 
de vue. Le jais poli n’eft pas d’un- noir 
plus vif & plus brillant que l’œil de cet 
oifeau; fes jambes font courtes & noires 
ainfi que fes pieds , qui font compofés de 
quatre doigts , dont trois ffir le devant r 
tous armés d’un ongle courbé , pointu & 


I 


AUX ÏSLES MàLOÜïNÉS. 19$ 
noir j très-long par proportion au refte 
du corps. Quand il vole, fes ailes fontunt 
bourdonnement à-peu-près femblable à 
celui de certaines grofles mouches , que 
nous voyons en France voltiger de fleurs 
en fleurs. Il fufpend fon nid entre les 
grandes herbes, à des branches d’Oran- 
gers , ou à des arbuftes. Dans nos Ifles 
Françoifes on le nomme Colibri , quel- 
ques-uns Qidnde , & les Efpagnols To~ 
mineios , parce que le nid & l’oifeau ne 
pefent qu’un Tomins d’Efpagne. 

[*On peut juger de la beauté de l’Oi- 
feau-mouche , lorfqu’il refpire , par l’u- 
fage que les Indiens en font lorfqu’il effc 
defleché. Les femmes le fufpendent à 
leurs oreilles, comme nos Européennes 
font des perles & des diamants; la nature 
a voulu que la beauté de ces oifeaux leur 
furvêcût , avantage qu’elle n’a point ac- 
cordé à l’efpece humaine.] 

L’hiftoire du régné végétal de l’Ifle 
Sainte - Catherine eft auffi variée que 
celle du régné animal ; les forêts font 
pleines d’arbuftes odoriférants, & l’odeur 
qui s’en exhale corrige un peu l’impureté 
de i’atmofphere, 

N i) 




19 6 Histoire d’un Voyage 

J’y ai remarqué des palmiers d’une hau- 
teur prodigieuse , d’un pied environ de 
diamètre, & droits comme des joncs; 
j’y ai vu auffi une efpece d’arbre , dont le 
tronc & les branches font couverts de 
petites éxcroiffances épineufes , de f x à 
huit lignes de diamètre dans leuubafe , 
Saillantes de quatre ou cinq , & l’épine 
plantée au milieu en a juSqu’à quatre de 
longueur. L’écorce de cet arbre eftgrife , 
& reflemble à celle du Hêtre. Ne Seroit-ce 
pas le même que dans nos Ules Antilles ? 
on nomme bois épineux ? 

Toute la côte du BréSil eft garnie de 
bois de haute-futaie , & je pied des ar- 
bres y eft comme étouffé par les halliers 
& les brouffailles. Ceux de l’Ille Sont en- 
veloppés d’une eSpece d’Aloës épineux. 
Sur les libérés qui approchent le plus de la 
côte, il y a beaucoup de différentes efpe- 
ces d’arbres de la hauteur & groffeur des 
pommiers, mais dont les feuilles font lif- 
Ses , d’un beau verd , & ont la forme des 
feuilles du laurier-franc. Elles ne diffe- 
rent prefque entre elles que par la gran- 
deur , & le plus ou moins d ’épaiffeur. J’en 
remarquai un que l’on auroitpris au pre- 


AUX ÎSLES MALOUIN ES. I97 
mier coup d’œil pour un amandier. Sa 
feuille étoit cependant un peu plus large: 
fon fruit .paroiffoit une amande verte j 
mais lorfqu’on l’obfervoit de près , on 
voyoit que fa forme tenoit un peu de 
celle d’un cœur. Un autre portoit une 
fleur , ou fruit , de la forme des véficules 
ou membranes qui enveloppent le fruit 
de la plante nommée Alkékenge ; ce fruit 
Brafilieneft groscomme une petite noix, 
d’un jaune blanchâtre en dehors. 11 s’ou- 
vre en quatre parties , & le trouve com- 
pofé de plulieurs écorces femblables, dont 
la furface intérieure eft de la couleur du 
plus beau carmin. Ces écorces ou par- 
ties du fruit, ou lî l’on veut , de la fleur , 
font difpofées de maniéré que celle de 
defîus couvre par fon milieu les bords , 
par lefquels fe joignent les quatre divi- 
sons intérieures. Elles font en tout au 
nombre de huit , quatre extérieures & 
& quatre intérieures , épaifles chacune 
d’environ une demi-ligne : dans l’inté- 
rieure eft attachée au milieu une efpecede 
petite boule blanche , laquelle eft fans 
doute le piftil, fi le végétal dont je parle 
eft une fleur. J’en montrai à un Portugais, 

Niij 


198 Histoire d’un Voyage 
qui ne fçut pas m’en dire le nom , ou les 
propriétés; 

Parmi les fruits qu’on mange on diftim 
gue particuliérement l 'Ananas ; ce fruit & 
la plante qui le porte font connus aujour- 
d’hui en Europe ; mais dans les climats les 
plus chauds il n’a pu acquérir la faveur & 
l’odeur fuaye de l’ananas du Brélil. Il y 
croît de lui-même fans culture, & en gram 
de abondance. Il noircit & gâte les cou- 
teaux avec lefquels on le coupe : ce qui 
peut-être a fait dire à quelques Auteurs 
que l’écorce de ce fruit eft ft dure , quelle 
en émoulfe le tranchant. Il eft vrai que ft 
après avoir coupé l’ananas en tranches , 
on ne lave & on n’effuie pas bien le cou- 
teau, au bout de quelques heures la lame 
fe trouve altérée & rongée , prefque com- 
me ft l’on'y avoit mis de l’eau forte. Son 
jus ou fuc eft unfavon excellent pour ôter 
les taches des habits. Celui du Bréfil eft , 
dit-on , un préfervatif contre le mal de 
mer. 

En me promenant un jour , je cueillis 
quelques graines de plantes , & des gre- 
nadilles, avec un petit fruit rouge , coü- 
}eur de cinnabre, reffemblant aftez à la 


AUX ÏSLES MaLOUINES. 199 
pomme d’amour. Un Portugais , qui étoit 
avec nous , me le nomma Maracuja ; on 
en voit la figure dans la PL III. fig. 2. La 
plante qui le porte efl: épineufe ;da feuille 
approche beaucoup de celle du Stramo- 
nium furiofum, mais elle efi: plus petite. 
La pelure du fruit couvre une pulpe de 
deux lignes d’épailfeur, blanche & de la 
confiftance de celle de la pomme calville, 
d’un goût un peu doux, mais allez fade. 
Tout l’intérieur efi: rempli d’une graine 
applatie , femblable à celle du grand pi- 
ment, ou poivre long. Ce Portugais me 
dit que le fruit maracuja ne fe mangeoit 
pas , quoiqu’il ne lui connût aucune qua- 
lité dangereufe. 

La grenadille du Bréfil efi: ronde , ce- 
pendant un peu applatie par les deux 
bouts, grofîe comme un œuf de poule. 
L’écorce en efi: très-lifie , luifante en de* 
hors , & de couleur incarnate , lorfque le 
fruit efi: dans fa maturité. En dedans elle 
efi: blanche & molle ; fon épaifleur efi: 
d’environ une ligne & demie. La fubfian- 
ce qu’elle renferme efi: vifqueufe , d’une 
faveur aigre - douce , rafraîchifîante , & 
cordiale. On peut en manger beaucoup, 

Niv 


200 Histoire d’unVoyage 
fans en reffentir aucune incommodité. On 
y trouve une quantité de petits grains ou 
pépins, faits à-peu-près comme la graine 
de lin, &• moins durs que ceux des grena- 
des ordinaires. Toute cette fubftance eft 
féparée de l’écorce par une pellicule ex- 
trêmement fine. La plante qui porte ce 
fruit grimpe le long fies arbres , & refi 
femble par fes feuilles & par fa fleur à 
celle que l’on nomme fleur de la Paffon. 
Elle répand une odeur fort douce. Pour 
manger la grenadille bonne, il ne faut 
pas la biffer mûrir parfaitement fur la plan- 
te ; elle s’y flétriroit, & fe deffécheroit. On 
la cueille un peu avant quelle foit mûre , 
& on la garde quelques jours. 

Outre les citrons & les oranges , il y a 
dans l’Ifle Sainte-Catherine une forte de 
rafraîchiffement pour les chaffeurs. C’eft 
un fruit très-commun que l’on nomme 
j P ommes de Raquette. Ce fruit approche 
beaucoup de la forme de nos figues. Sa 
première peau eft verte : elle jaunit en- 
fuite un peu prend enfin la couleur 
rouge de lacqùe , fur le côté où elle eft 
frappée des rayons du foleil. Cette pelure 
eft toute hériffée d’épines extrêmement 


•'AUX IS LES M’ALOUINES. 201 
fines. IL faut être adroit pour cueillir ce 
fruit & le peler, fans faire de fes doigts 
une pelotte remplie de ces*épines , qui 
font prefque imperceptibles. Heureufe- 
ment elles y caufent plus d’inquiétude 
que de mal , jufqu’à ce que l’on ait trouvé 
le moyen de s’en débarraffer. 

Sous la peau , qui eft épaiffe comme 
celle d’une figue , on trouve une enve- 
loppe blanche , mince & plus tendre que 
la première. Elle renferme une fubftance 
molle , d’un rouge vif, parfemée de pe- 
tites graines comme les figues. Cette fub- 
ftance a une faveur aigrelette , un peu 
fucrée& fort agréable. Lorfqu’onen man- 
ge une certaine quantité , l’urine fe teint 
en rouge , mais fans qu’il en réfulte au- 
cun mal. Ce fruit eft même rafraîchif- 
fant. Notre Capitaine, fes deux fils, & 
moi , avons été prefque les feuls qui en 
aient mangé : les autres n’ont pas ofé 
nous imiter , dans la crainte d’en être in- 
commodés. 

J’aurois bien déliré en m’embarquant, 
me munir d’une provifion de patates , 
& d’ignames ; mais ces racines n’étoient 
pas encore en état d’être tirées de terre. 


£02 Histoire d’un Voyage 
La patate eft une efpece de pomme de 
terre, ou de topinambour, mais beaucoup 
plus délicats. 

L’ Igname ou Iniarns eft une plante ram- 
pante , garnie de filamens , qui prennent 
racine , & fervent à la multiplier naturel- 
lement; de maniéré que fi Ton n’a pas foin 
de lui en ôter beaucoup , elle couvrira 
bientôt tout le terrein , dans lequel aupa- 
ravant on n’en avoit mis qu’une ou deux. 
La tige eft quarrée , de la grofleur du pe- 
tit doigt, ou environ. Ses feuilles ont la 
forme d’un cœur, dont le bout eft allongé 
& pointu. Elles font d’un verd-brun , 
grandes comme celles du Lappa major 
ou grande bardanne. Celles qui font plus 
éloignées de la racine , font moins gran- 
des ; mais elles font liftes , groftes , & bien 
nourries , attachées deux à deux à la tige, 
par des pédicules courts, quarrés, un peu 
courbés. De la tige fortent quelques épis 
de petites fleurs en forme de cloche , dont 
le piftil devient une filique remplie de pe- 
tites graines noires. On ne feme pas ordi- 
nairement ces graines, parce que l’igname 
vient de bouture beauco'up mieux & plus 
vite. On emploie pour cela la tête du 


AUX ÏSLES MaLOUINES. 205 
fruit, avec une partie de la tige qui le 
porte. 

La racine effc plus ou moins groffe fui- 
vant la bonté du terrein qui la nourrit. Sa 
peau eft inégale , rude , épaiffe , d’un vio- 
let foncé, & très-chevelue. Le dedans 
eft de la conliftance des betteraves , d’un 
blanc grifâtre, tirant quelquefois fur la 
couleur de chair ; elle eft de bon goût , 
nourriflante, & de facile digeftion, c’eft 
un régal pour lesNegres, &: même pour 
les Portugais. 

En général, on ne mange du pain 
de froment que chez le Gouverneur de 
Sainte-Catherine. Dans toutes les autres 
habitations on y fupplée par la caflave , 
qui eft une efpece de pâte cuite , faite de 
farine de la racine de manioc. Cette ra- 
cine eft , dit-on , un poifon , quand on la 
mange crue. J’ai vu cependant des enfans 
occupés à en ôter l’écorce pour en faire la 
caflave, & la manger crue , fans en être in- 
commodés. Quelques-uns la faifoient rôtir 
fur la braife , en enlevoient enfuite l’écor- 
ce, & la mangeoient. 

Je n’ai vu dans l’ifle Sainte-Catherine 
& aux environs des habitations de ia 


£04 Histoire d’unVoyage 
Terre- ferme , qu’une efpece de manioc. 
Laét, cité dans l’Hiiloire des Voyages re- 
cueillis par l’Abbé Prévôt, dit qu’il y en 
a de diverfes, une entre autres particulière 
au Bréfii , qui s’y nomme Aypi , & qui 
peut fe manger crue fans aucun danger. 
Quelques Nations , de la race des Tapouy- 
ras , ajoute-t-il, mangent aujji cru le ma- 
nioc commun , qui efl un poifon pour toutes 
les autres , & rien rejfentent aucun mal , 
parce qu elles y font accoutumées dès l’en- 
fance. Ceux cependant que nous avons 
vus en manger de cru , n’étoient pas de 
la race desTapouyas. C’étoit des enfans 
des Blancs , dont les peres étoient Portu- 
gais. Les feuilles de ce manioc appro- 
chent beaucoup , pour la forme , des feuil- 
les de la pivoine. 

On en fait fécher les racines au feu fur 
des claies ; on les ratifie avec des pierres 
aiguifées , on en forme une farine , dont 
l’odeur tire fur celle de l’amidon. Cette fa- 
rine fe met dans de grands pots ; il faut 
avoir le foin de la remuer jufqu a ce quelle 
s’épaiflifie , comme l’on fait en France 
avec la farine de blé noir. Refroidie en 
confiftance d’une gelée folide , fon goût 


AUX ÏSLES MaLOUïXES. 20$ 
diffère peu de celui du pain blanc. Celle 
dont on fait pro vifion dans les courfes & les 
guerres , eft plus cuite , & par-là fe trouve 
plus dure & plus aifée à tranlporter. Ap- 
prêtée avec du jus de viande, on en fait 
un mets qui approche d^ ris cuit au bouil- 
lon & au jus.; & ce mets eff très-nour- 
riffant. Ces mêmes racines, pilées ou râ- 
pées fraîches, & avant que d’être paflêes 
au feu, donnent un jus de la blancheur du 
lait , qui ne demande que d’être expofé 
au foleil pour s’y coaguler comme le fro- 
mage , & fait un bon aliment, pour peu 
qu’il foit cuit au feu. Cette maniéré de ra- 
tifier les racines de manioc avec des pier- 
res tranchantes, efi: celle des Brafiliens, qui 
11’ont pas la connoiffance des Arts mécha- 
niques de l’Europe. Les Portugais nés ou 
lîmplement établis dans l’Ifle Sainte-Ca- 
therine & fur les côtes de la Terre-ferme 
qui l’environnent, emploient à cet effet 
une grande roue de bois , dont la furface 
extérieure des jantes efi: creufée en canal. 
Ce canal efi: couvert d’une râpe de fer. On 
approche de cette râpe , en appuyant un 
peu deffus, pendant qu’une autre perfon- 
ne tourne la roue ; ce qui produit l’effet 


to 6 Histoire d^nVoÿaci 

d’une râpe à tabac. Cette manœuvre 
avance beaucoup l’ouvrage, & expédie 
en peu de temps beaucoup de racines. On 
ne conferve pas le jus blanc qui découle 
de ces racines , à mel’ure qu’on les râpe* 
Ce jus fe perd dans un petit foffé , & s’é- 
coule fur la terre. On fait enfuite fécher 
ces racines , pour les réduire en farine & 
en faire la caflave. Elles fervent auffi aux 
Braftliens pour la compofttion de leur boif 
fon. Cette opération eft fort dégoûtante , 
ainft que le breuvage même , pour ceux 
qui fçavent la maniéré dont il fe fait. Ce 
font les femmes qui font chargées de ce 
foin , fur-tout les vieilles. Laët en donne 
le détail , & on y renvoie. 

On nourrit à Sainte-Catherine plufieurs 
animaux domeftiques avec des tiges de 
bananiers ; tant parce qu’elles fe confer- 
vent très-bien, que parce qu’elles font fort 
nourriflantes. Il ne s’agit que de les cou- 
per au couteau; & les bœufs comme les 
moutons les mangent avec avidité. 

Le bananier eft une plante , dont la tige 
n’eft compofée que de feuilles roulées les 
unes fur les autres; d’un blanc rougeâtre 
en quelques endroits, jaunâtre & verdâ- 


AUX ISLES MaLOUÏNES. 2Ô7 
tre en d’autres. Lorfque la racine pouffe 
un rejetton , il ne fort du bord de terre 
que deux feuilles roulées l’une avec l’au- 
tre. Elles s’évafent en fe déroulant, po.ur 
faire place à deux autres fortant du même 
centre. Roulées comme les premières , 
elles s’épanouiffent de même , & font fui- 
vies de plufieurs, qui s’élèvent en hauteur, 
s’étendent en largeur, toujours ainfi rou- 
lées , & compofent la tige de cette plante 
arborée, qui monte à huit , dix & jufqu’à 
douze pieds -, après quoi elle ne groffitplus. 
Alors les feuilles fortent du haut& du mi- 
lieu de la tige , à laquelle elles ne tiennent 
que par une queue d’un pouce ou environ 
de diamètre, longue d’un pied, ronde d’un 
côté , de l’autre creufée en canal dans fon 
milieu. Cette queue continuée forme la 
nervure du milieu de la feuille , qui a quel- 
quefois jufqu’à quinze & dix-huit pouces 
de large , fur fix à fept pieds d e Ion g. Cette 
feuille eft d’un beau verd par-deffus , & def 
fous d’un verd un peu gris , qui la fait pa- 
roître argentée. So’n épaiffeur eft celle d’un 
très-fort parchemin ; mais fa déhcateffe, & 
fa grandeur qui donne beaucoup de prile 
au vent , font quelle fe découpe en beau- 


208 Histoire d’un Voyage 

coup de lanières. Elles partent de la ner- 
vure du milieu, s’étendent vers les bords, 
le long des petites nervures qui ont la 
même direftion , & paroiftent les unes 
comme des rubans étroits & argentés , les 
autres comme des lanières de même cou- 
leur, attachées à cette nervure & roulées 
fur elles-mêmes. 

Lorfque le bananier a pris fa hauteur 
naturelle, il a neuf à dix pouces de dia- 
mètre; & fa tige eft fi tendre , quoique les 
feuilles qui la compofent foi ent très-ferrées 
les unes contre les autres , que l’on peut 
la couper aifément avec un couteau, & 
même d’un feul coup de ferpe , en la pre- 
nant un peu de biais, parce que ces feuilles 
font graffes& pleines de fuc: auffi ne vient- 
il bien que dans les lieux gras & humides. 

Parvenu en état de porter fruit, il 
pouffe du centre de la fommité de fa tige, 
une autre tige d’environ un pouce & demi 
de diamètre , & de trois à quatre pieds de 
long , qui fe couvre de différens anneaux 
de boutons d’un jaune tirant fur le verd. 
Un gros bouton en forme de cœur, de fix 
à fept pouces de long fur trois de diamè- 
tre, termine cette tige. 11 eft compofé de 

plufieurs 


AUX ÏSLES MâLOUINES. to<) 
plufieurs pellicules couchées les unes fur 
les autres , dont l’extérieur efè rouge , 8c 
recouvert d’une enveloppe forte, hflé, de 
couleur gris de lin. La tige fe divi'fe en qua- 
tre pour donner iflue à ce bouton. Cette 
tige eft d’abord droite ; mais à mefure que 
les fruits fuccedent aux petites fleurs qui 
garnirent la tige par anneaux , le poids 
que le fruit acquiert en groflifîant, la fait 
courber infenfiblement , & pencher de plus 
en plus vers la terre. 

Dans nosïfles Antilles , on nomme cette 
tige , garnie de fruits, un Régime. J’ignore 
le nom que lui donnent les Portugais. Un 
régime contient quelquefois tant de bana - 
nés , qu’il fufliroit pour faire la charge d’un 
homme. Elles font attachées aux lieux 
qu’occupoient les fleurs. On coupe le ré- 
gime fitôt qu’on apperçoit quelques ba- 
nanes changer leur couleur verte en jau- 
ne. On le fufpend à l’air dans la maifon , 
& l’on mange le fruit à mefure qu’il mû- 
rit ; ce que l’on connoît , quand il commen- 
ce à obéir fous le pouce , Sc qu’il jaunit. 
Nous en attachâmes au moins une ving- 
taine autour du gaillard d’arriere ; & quel- 
ques-uns de nos Officiers étoient fi friands 
Tome /. O 


2 i o Histoire d’un Voyage 
de ce fruit , qu’ils en mangeoient prefque 
fans attendre qu’il eût allez de maturité. 

La banane a près de deux pouces de 
diamètre * les plus longues que j’ai vues 
n’en avoient que lix de longueur. Les deux 
bouts font en pointe arrondie, & fa forme 
eft angulaire, mais avec des angles très- 
émouffés.La pelure eftlifle, fouple, épailfe 
un peu plus que celle d’une ligue , & beau- 
coup plus folide. La pulpe elt d’un blanc 
jaunâtre , de la confiftance d’un fromage 
nouveau bien gras , & ayant fa crème : ou 
du beurre nouvellement battu. Auffi ref- 
femble-t-elle à ce dernier, quand la bana- 
ne eft cuite. 

Elle en a un peu le goût , mais comme 
fi on y avoit mêle de la pulpe de coing un 
peu trop mûr. On prétend que c’ell: une 
très-bonne nourriture. Pour moi je n’y 
trouvai rien d’admirable ; & j’en ai mangé 
de crues & de cuites , de mûres & de non 
mûres , fans goûter leur faveur. 

Une plante extrêmement commune 
dans les bois de rifle , & dont la plûpart 
des rochers de la côte font couverts , eft 
la Caraguata . Elle fe trouve aufli en abon- 
dance fur les branches des grands arbres,, 


AUX ÎSLES MàLOUINES. 211 
& y vient comme ie gui fur nos pommiers» 
& fur nos chênes. La feuille en eft longue, 
pointue, épineufe, prefque femblable à 
celle des glayeuls , plante à laquelle elle 
relfemble , & par la forme de fes feuilles , 
& par leur fituation , puifqu’elles fortent 
toutes de la racine ; mais elle poulfe une 
tige ronde , garnie de quelques feuilles 
de la couleur du plus bel incarnat , ainfi 
que la fommité de quelques-unes des feuil- 
les intérieures de la touffe, les plus pro- 
ches de la tige. Au haut de cette tige, 
pouffent en épis des fleurs d’un rouge vif, 
auxquelles fuccede une efpece de fruit long 
d’un demi-pouce , gros comme un gros 
tuyau de plume & violet. Il contient une 
fubftance blanche , vifqueufe , pleine de 
graines un peu applaties , rouffâtres , & 
très-menues. Je croirois la caraguata une 
efpece de glayeul. 

En me promenant dans la plaine avec 
M. Duclos , je lui vis cueillir avec foin 
une plante à fleurs jaunes, que je pris au 
premier coup d’œil pour l’immortelle jau- 
ne , très - abondante fur les hauteurs de 
la côte de la Terre-ferme. La curiofité 
me porta à lui demander lutage qu’il vou- 

Oij 


21 % Histoire d’un Voyage 
loit en faire. Il me répondit que c’étoit de 
la Doradille j qu’étant à Valparaifo , il l’a- 
voit entendu nommer ainlî -, & que dans 
cette Ville , ainli que dans les autres du 
Pérou , où il avoit été , on en ufoit beau- 
coup en infulion , pour guérir les mauN 
d’eftomach. Notre Capitaine s’en plai- 
gnoit de temps en temps. J’en amaffai une 
affez grande quantité, & nous en avons 
pris quelquefois en guifede Thé. Le goût 
en elt affez agréable. D’autres la nom- 
moient Vira-Kerda ; c’eft aufli le nom 
qu’on lui donnoit à Montevideo. Frezier, 
dans la Relation de fon Voyage de la Mer 
du Sud , dit qu’un Chirurgien François en 
faifoit ufer avec beaucoup de fuccès pour 
guérir la fievre tierce. Mais la Doradille 
des Efpagnols eft une efpece de ceterach 
dont la feuille eft toute frifée -, ils lui attri- 
buent de grandes vertus. La Vira-Verda 
dontileftici queftion, a la tige & les feuil- 
les cotoneufes & femblables à l’immor- 
telle jaune ; la fleur eft un affemblage de 
petits fleurons jaunes, dont les feuilles 
font pointues. Les fleurs de l’immortelle 
l'ont faites en rofe, & les feuilles en font 
diftribuées de même. 


AUX ISLES MALOUI NE S. 21$ 
Dans le nombre clés plantes que j’ a mai- 
fai alors, étoit une efpece de poivre , ou 
piment , allez commun dans les champs , 
le long de la liiîere des bois. Son goût eft 
infiniment plus mordicant que celui des 
piments ou poivres longs que nous con- 
noiffons en France. Auili nos Marins le 
nommoient-ils piment enragé. Ce fruit effc 
de la longueur , de la forme & de la cou- 
leur, mais du double au-moins plus gros, 
que celui de l’ épine-vinette. Il ell d’abord 
verd & devient rouge dans fa maturité. La 
fleur auquel il fucce de reifemble à celle des 
piments. La plante qui la porte, s’élève à 
la hauteur d’environ deux pieds. Elle effc 
branchue & noueufe ; la tige ronde , verte, 
allez grêle. Les feuilles font femblables , 
pour la forme , à celles du Solanum hor - 
tenfe , ou morelle des jardins , mais auili 
petites que celles du Chenopodiutn fœti- 
dum, ou VuLvaria , dont elles approchent 
beaucoup. Un des petits fruits du piment 
enragé , mis dans une fauffe, en releve 
autant le goût qu’un fruit entier des plus 
gros piments. C’eft ce qui engagea nos 
Matelots à en faire une grande provifîdh; 

Ce climatproduit auili quelquesplantes 

O iij 


2 i 4 Histoire d’un Voyage 
médicinales que le hazard me fit connoître. 
Un de nos Acadiens étoit tourmenté d’un 
cours de ventre , qui avoit réfifté jufques- 
là à tous les remedes que lui avoient ad- 
miniftré les deux Chirurgiens de notre 
frégate. Un Negre affranchi lui propofa 
de le guérir avec une tifane; il eut peut- 
être réufli , s’il avoit commencé à en ufer 
plutôt j car pour en avoir pris deux jours 
feulement, il fe trouva fort foulagé. Cette 
prétendue tifane n’étoit qu’une fimple 
décoétion debouts des bourgeons tendres, 
&de petits fruits du goyavier, qui ne com- 
mençoient qu’à être noués. Si ce fruit avoit 
été un peu plus avancé , peut-être auroit- 
il produit un effet plus efficace. L’Aca- 
dien n’ayant pas fait provifion de ces bour- 
geons , avant que de partir , il ne put en 
continuer l’ufage -, fon mal le reprit avec 
violence, & continua jufqu’à une quinzaine 
de jours avant notre départ des Ifles Ma- 
louines, où il commença à fe trouver 
mieux, quelques jours après que nous l’y 
eûmes débarqué. La bonté de l’air, &fans 
doute l’exercice qu’il y prit, le fortifièrent 
de plus en plus, & il fe comptoit guéri à 
notre départ. 


AUX ÏSLES MaLOUINES. 21 5 

Le même Negre avoit guéri en peu 
de jours la fœur de la femme de cet Aca- 
dien , dont les jambes étoient devenues 
tellement enflées , quelle avoit beau- 
coup de peine à fe foutenir. On pré- 
tendoit que cette enflure étoit l’effet du 
fcorbut. Quoi qu’il en foit , elle fouffroit , 
difoit-elle, de grandes douleurs aux che- 
villes des pieds , qui cefferent après que 
le Negre lui eut fait une fomentation de 
quelques herbes du pays , bouillies dans 
de l’eau pure. Elle fut guérie enfix ou fept 
jours. On m’a alluré que ce Negre n’ avoit 
employé que le goyavier. 

Le goyavier eff un arbre très-connu 
dans nos Ifles de l’Amérique. Ceux que 
l’on nommoit ainfi à l’Ifle Sainte-Cathe- 
rine , n’avoient pas plus de huit pieds de 
•haut , & le tronc fept à huit pouces de 
diamètre: je n’en ai pas vu de plus gros. 
Son écorce étoit un peu plus blanche 
que Celle du pommier ; fes branches s’é- 
tendoient de la même maniéré, & fes 
fruits , qui étoient très-peu avancés , ref- 
fembloient à des pommes qui ne font 
nouées que depuis un mois. Aux feuilles 
& à la forme de l’arbre , je le pris d’abord 

O iv 


zi 6 Histoire d’unVoyage 
pour un coignaflier. On me dit que le fruit, 
dans fa maturité , eft excellent ; & l’on me 
le dépeignit femblable aux goyaves de'nos 
Ides Antilles, quoique la defcription que 
le Pere Labat fait de l’arbre & de fes feuil- 
les ne refîemblepasàcelle du goyavier du 
Bréfil. D’ailleurs les Portugais attribuent 
au leur les mêmes propriétés que le Pere 
Labat donne à celui de la Martinique. 

Je me munis, avant de m’embarquer, 
de toutesles graines mûres des plantes que 
je trouvai , & ayant rencontré dans une 
café des Portugaifes qui épluchoient du 
coton, pour le féparer de fa graine, elles 
me donnèrent une poignée de ces der- 
nières. Elles me firent d’autant plus de plan 
fir , que je defirois beaucoup en avoir , & 
que je n’aùrois pu en cueillir fur pied, Far- 
brifleau n’étant alors qu’enfleur. Le bois en 
eft tendre &fpongieux; l’écorce mince & 
grifc. Ses feuillesfontd’unverdgai, quand 
elles font nouvelles ; mais ce verd devient 
plus foncé , à mefure qu’elles approchent 
de leur maturité , ou que Farbriftëau vieil- 
lit. Elles font grandes & divifées en cinq 
part' es qui finifîent en pointe. Celles qui 
approchent de la fleur ne font partagées 


AUX ï S LE S MALOUINES. 217 
qu’en trois, & reflemblent afîez à celles 
du ricin. Ses fleurs font prefque fembla- 
bles à celles du petit arbrifleau qui fait au- 
jourd’hui la décoration de nos parterres , 
& que l’on nomme Althea: elles ne font ce- 
pendant pas tout-à-faitfl évafées; elles pa- 
roifîent jaunes parle bout & tachées de 
rouge dans le fond. Ses pétales font au nom- 
bre de cinq, fôütenues par un calice à pe- 
tites feuilles vertes, dures & pointues. Au 
piftil fuccede un bouton , ou fruit ovale , 
qui dans fa maturité eft de la grofleur d’un 
œuf de canne. Ce fruit efl: divifé en trois , 
quelquefois en quatre loges , remplies 
d’une fubftance filamenteufe , blanche , 
qui enveloppe dix ou douze graines d’un 
brun-noir , attachées enfemble deux à 
deux , comme le froment dans l’épi. Ces 
grains font de la grofleur d’un pois , mais 
longue de trois ou quatre lignes. 

Cette fubftance filamenteufe efl celle 
que nous connoifl'ons fous le nom de Co- 
ton. Elle fe gonfle, & fait tellement ref- 
fort dans la coque qui la renferme, quelle 
la force de s’ouvrir, lorfque le fruit efl 
mûr. Alors les graines , pleines d’une fubf- 
tance huileufe, fe détachent avec les flo- 


2 1 8 Histoire d’unVoyage 
cons qui les enveloppent , & tombent du 
fruit , fi l’on n’a pas foin de les cueillir 
auparavant. 

Les Portugais ignorent fans doute les 
machines dont on fe fert dans nos Mes An- 
tilles , pour féparer le coton des graines 
qui y font renfermées, & auxquelles il eft 
adhérent $ ouïes Portugaifes , que j’ai vues 
occupées à cet ouvrage , s’en faifoient un 
pur amufement -, car elles le féparoient 
brin à brin , en le pinçant avec les doigts 
feulement. Elles le filent enfuite , pour en 
faire de la toile , mais j’ignore avec quel 
infiniment -, je ne les y ai pas vu travailler. 

Ce cotonier eft la feule efpece que j’ai 
trouvé cultivée dans rifle Sainte-Cathe- 
rine , & fur les côtes de la Terre-ferme, 
qui font dans le voifinage. Elle eft bien 
différente du cotonier du Bréfîl , dont parle 
Dampier en ces termes : «La fleur eft com- 
» pofée de petits filamensprefqueaufli dé- 
» liés que des cheveux, de trois ou quatre 
» pouces de long, & d’un rouge obfcur ; 
» mais leur fommité eft de couleur cendrée. 
» Au bas de la tige il y a cinq feuilles étroi- 
v tes & roides, defîxpouces de long ». L’ef- 
pece dont parle Frezier , eft femblable en 


/ 


AUX ISLES MALOUINES. 2,19 

tout àcelle que j’ai décrite , excepté que les 
graines de celle-ci ne font pas féparées les 
unes des autres , & difperfées dans le coton, 
comme le dit cet Auteur , & comme il l’a 
fait repréfenter dans la figure du fruit qu’il 
en donne. Il paroît que le Pere Labat a 
fait copier, d’après cette figure de coto- 
nier , celle qu’il a inférée dans le fécond 
tome de fes Nouveaux Voyages aux Ifles 
de l’Amérique ; ou bien Frezier l’aprife du 
Pere Labat. Les figures données par l’un 
& l’autre font abfolument femblables. 

Dans une café un peu plus éloignée , 
où nous allâmes prendre quelque rafraî- 
chiffement , la femme qui nous en donna 
étoit occupée à déchirer des feuilles à 
longues & menues épines fur la côte , 
d’une efpece de rofeau très -commun le 
long des bois & des chemins. Elle en ti- 
roit une forte de filamens verds & très-fins, 
reffemblant prefque à de la foie décruée , 
& teinte en verd pâle. Elle nous dit quelle 
filoit enfuite cette fubflancefilamenteufe, 
pour en faire des lignes & des filets à pê- 
cher, & qu’ils duraient fort long-tems. 
Peut être pourroit-on auffi l’employer à 
d’autres ufages. 


2.20 Histoire d’un Voyage 
Non loin de là , je vis aufïi pour la pre- 
mière fois une efpece d’aloës , nommé 
Pithe , dont la feuille fe rouit comme le 
chanvre, & donne unefubftance propre à 
être filée, donton fait des toiles en Orient. 
Du milieu d’une vingtaine de feuilles , 
hautes d’environ cinq pieds, épaiffes dans 
le bas au moins de trois pouces, épineufes 
dans leurs bords , fmiffant en pointe , creu- 
fées en canal & d’un beau verd , s’élevoit 
une tige verte , d’environ huit pouces de 
diamètre dans le bas , diminuant infe no- 
blement en s’élevant, & montant à la hau- 
teur de trente pieds au moins. Environ à 
ïa hauteur de vingt pieds, fortoient de côtés 
& d’autres de cette tige , jufqu’au fom- 
met , des branches, au nombre de douze 
ou quinze, garnies de jets amoncelés , 
prefque femblables à la tigenaiffante de la 
plante du lys, lorfqu’elle eft de deux pou- 
ces ou environ hors de terre. C es touffes de 
jets font placées irrégulièrement le long 
de ces branches, qui font dénuées de tout 
autre feuillage , & s’étendent prefque ho- 
rifontalement. Sans doute lorfque ces jets 
ont acquis une certaine maturité, ils fe dé- 
tachent d’eux-mêmes, & prennent racine 


AUX ISLES MaLOUINÈS. 221 
fur le terrein où ils font tombés. J’en 
amaffai une quinzaine avec leur racine , 
& ie les portai à bord , où nous les plan- 
tâmes da.ns des caiffes placées fur nos du- 
netes. Ils y prirent très-bien $ & nous en 
aurions vraifemblablementconfervéleplus 
grand nombre , fi , malgré tous nos foins , 
deux chats que nous avions à bord , n’a- 
voient été la nuit gratter la terre de ces 
caifles & l’empoifonner de leur urine & de 
leurs excrémens. Nous nous avifâmes , 
mais un peu tard , de les couvrir de filets 
à pêcher , foutenus par des cerceaux , & 
nous en avons confervé deux pieds , ainfi 
que quelques cotoniers , venus des graines 
que nous y avions femées. Les uns & les 
autres furent tranfplantés à notre arrivée à 
Saint-Servant. 

Peut-être les Portugais ont-ils remarqué 
que les jets de pithe , qui ont ainfi pris ra- 
cine d’eux-mêmes , ne profperent pas fi 
bien que ceux que l’on a foin de mettre 
dans une terre labourée. C’efi: apparem- 
ment ce qui les engage à faire dans le ter- 
rein qui fe trouve deffous les branches 5 
& aux environs du pied , des trous d’un 
pied en quarré , où je trouvai cinq ou fix 


22 z Histoire d’un Voyage 
de ces jets plantés , & qui fembloient en 
effet mieux venus que ceux qui avoient été 
abandonnés aux feuls foins de la nature. 
J’ignore filepithe porte un autre fruit, & 
s’il fe multiplie par d’autres voies. 

La plante la plus finguliere , à mon gré , 
de l’ifle Sainte-Catherine , efl celle que 
les Brafîliens nomment Juquiri & Caaeo , 
ik nous , Senjiùve. Nous en avons vu de 
deux efpeces; celle dont je viens de par- 
ler, pouffe fes tiges à la hauteur de deux 
pieds ou environ , branchues & à tiges 
ftriées, prefque quadrangulaires, vertes, 
affez fournies de petites épines jaunâtres. 
Ses feuilles font oppofées fur fes rameaux, 
fouples : le deffous efl: d’un verd blanchâtre, 
le deffus d’un verd tendre. Du long de la 
tige fortent plufîeurs rameaux, dont le 
bout efl orné d’une petite tête ronde , ve- 
lue, d’un blanc purpurin. C’eft la fleur, à 
laquelle fuccede une gouffe ou fîlique 
mince, recourbée & de couleur marron , 
couverte de petits poils blancs , quand 
elle efl mûre. 

La fécondé efpece ne s’élève pas beau- 
coup de terre ; je n’en ai vu que dans les 
terreins fablonneux le long de la côte : elle 


AUX ISLES MALOUINES. 22$ 

femble ramper , & ne différé pas de la 
première. L’une & l’autre plient leurs feuil- 
les, & biffent pencher leurs rameaux , prêt 
que au moment qu’on les a touchées avec 
la main , comme fi elles étoient fanées. 
Un moment après elles reparoiffent dans 
leur vigueur. C’eft de-là fans doute quelle 
areçules noms d’ Herbe chajle, Herba cafta, 
Mimofa. Les feuilles mangées font un poi- 
fon mortel , auquel on n’a trouvé d’autre 
remede que la racine même. Ces mêmes 
feuilles appliquées en cataplafme, guérif 
fent les tumeurs fcrophuleufes. 

[ Il y a dan s les Indes une fenfiti ve à-peu- 
près femblable , qui non-feulement s’in- 
cline quand on approche d’elle quelque 
corps étranger, mais fuit encore exaêfe- 
ment avec fa tige le cours du foleil, comme 
les héliotropes. Un Philofophe du Mala- 
bar devint fou , pour n’avoir pu expliquer 
les fîngularités de cette merveille végétale; 
trait qui rappelle le conte qu’on a fait fur 
Ariftote , qui fe précipita dans l’Euripe , 
parce qu’il ne put pas expliquer le flux & 
le reflux ; mais le Précepteur d’Alexandre 
étoit trop éclairé pour fe tuer de chagrin 
de n’êtrepasaufli inftruit que la nature fur 
les premières caufes]. 


ii 4 Histoire d’un Voyage 



CHAPITRE VI. 


Des Mœurs & Ufages des Brajîliens. 

J E tiens ce que je vais dire du Premier 
Préfidentdu Confeilfouverain de Rio- 
Janeïro , homme plein de lumières & de 
droiture , qui a obfervé les Brafiliens en 
Philofophe , & qui les a gouvernés de 
même. 

Lesloixde chaque pays font les mœurs 
de ceux qui les habitent -, c’eft pourquoi les 
mœurs des nations font fi différentes les 
unes des autres. Comme le climat y con- 
tribue auffibeaucoup , telle loi bonne pour 
la Norvège ne le feroit pas pour la Gui- 
née. Les connoiffances acquifes chez les 
peuples que nous nommons Policés , ont 
été auffi la fourcede beaucoup de loix qui 
ne font pas connues chez ceux qu’il nous a 
plu de nommer Sauvages. 

Chez les Brafiliens, avant le mariage , 
les filles fe livrent non-feulement d’elles- 
mêmes & fans honte, aux hommes libres, 
mais leurs parens les offrent au premier 

venu 7 


AUX ÏSLES MaLOUINES. 22J 
venu,& careilent beaucoup leurs amans - r 
de forte qu’il n’y en a peut-être pas une 
qui entre vierge dans l’état du mariage. 
Lorfqu’eiles (ont attachées par des pro- 
meffes, feule formalité qui les lie , on celfe 
de lesfolliciteiq elles celfent même de prê- 
ter l’oreilleaux follicitations d'infidélité. 

L’unique éducation qu’ils donnent aux 
enfans regarde la chaffe , la pêche & la 
guerre. Ils vivent d’ailleurs paifiblement 
entre eux, & l’on y voit très-rarement des 
querelles particulières. Si quelques-uns fe 
battent, on leur lailfe une entière liberté 
de fe fatisfaire ; mais comme la peine du 
talion y elt rigoureufement & fans mifé- 
ricorde obfervée , ies parens font à celui 
qui a blefie , les mêmes blelfures , & le 
tuent , s’il a tué fon adyer faire. Tout cela 
fe fait du confentement même des parens 
des deux parties, &: fans réclamation.Cette 
loi ell vraifemblablement la fource de la 
haine implacable qu’ils confervent contre 
leurs ennemis déclarés. Si cette réglé étoit 
introduite parmi nous , verr oit-on tant de 
de querelles vuidées par l’effufion du fang 
humain? On ne febattroitguères que de la 
langue ou de la plume. 

Tome, h P 


iz 6 Histoire d’un Voyage 

Mal-à-propos regarde-t-on les Brafi- 
liens comme les hommes les plus barbares 
du Nouveau-Monde; ils ne montrent du- 
moins de la cruauté qu’envers leurs enne- 
mis connus ; & fi l’on en excepte quel- 
ques - uns , en petit nombre , de cer- 
taines nations , dont la férocité approche 
un peu de celles des bêtes , peut-être pour 
avoir été troplong-temsmaltraitéspar leurs 
voifins , les Brafiliens font très- humains , 
fur-tout envers les Etrangers , qu’ils ac- 
cueillent avec beaucoup dedifiinêlion: en 
voici le détail. 

Si l’on doit aller plus d’une fois à la 
même habitation ou village, il faut aller 
loger chez le Mcufiacat ou pere de famille, 
parce que celui auquel on s’eft adreffé d’a- 
bord , s’offenferoit beaucoup de ce qu’on 
lequittât pour aller la fécondé fois chez un 
autre : ils font tous jaloux des droits exclu- 
fifs de l’hofpitalité. 

Dès que le Voyageur s’efi: préfenté à 
la porte , le Mouffacat vous prefîe de vous 
afîèoir dans un Hamach ou lit de coton 
fufpendu en l’air , dans lequel on laiffe le 
Voyageur quelque tems lans lui dire un 
mot ; c’eft pour avoir le tems d’affem- 


AUX ïsles Malouin'es. iiy 
jbler les femmes qui viennent s’accroupir 
à terre autour du lit, les deux mains fur 
leurs yeux. 

L’attendriflement les faifit ; elles Iaiffent 
couler quelques larmes de joie* &, tou- 
jours en pleurant elles adrelïent mille 
eomplimens flatteurs à leur hôte. « Que 
» tu es bon! Que tu es vaillant ! Que nous 
» t’avons d’obligation ! Que tu as pris de 
peine à venir ! Que tu es beau ! Que tu 
*> nous fais de pi aifir d’être venu nous voir »! 
& autres exclamations femblables. Si l'E- 
tranger veut donner bonne opinion de lui, 
il doit répondre par des marques d’atten- 
driflement. Léry allure qu’il a vu des 
François vraiment attendris , & pleurer. 
Mais il confeille à ceuxquin’ontpas le coeur' 
fi fufceptible de cette impreflion ( c’eft- 
à-dire à la honte de nos Européens, quife 
piquent cependant , mais avec fi peu de 
taifon , d’avoir plus d’humanité que les 
Brafiliens) de jetter, ou feindre de jetter 
quelques foupirs. N’eft-ce pas nous re- 
procher en peu de mots que nous n’a- 
Vons que le mafque de la politeffe & de 
l’hofpitalité , fk que les Brafiliens en ont : 
la réalité ? 

Pi; 


228 Histoire d’un Voyage 

Après cette première falutation , le 
Mouflacat, qui s’étoit retiré dans un coin 
de la cabane , affe&ant de faire une fléché, 
ou quelque autre ouvrage , comme s’il ne 
prenoit pas garde à ce qui fe pafl'e , s’ap- 
proche du lit , demande à l’hôte comment 
il fe porte , reçoit fa réponfe , & l’interroge 
fur le fujet qui l’amene. On doit fatisfaire 
à toutes ces queftions, lorlque l’on fçait la 
langue. Alors, fl l’on eft arrivé à pied , il 
fait apporter de l’eau , dont fes femmes 
lavent les pieds & les jambes du Mair ; 
c’efl: le nom qu'ils donnent aux Euro- 
péens. Enfuite il s’informe fl l’on a befoin 
de boire ou démanger. Si l’on répond que 
l’on deflre l’un & l’autre , il fait fervir fur 
le champ tout ce qu’il a de venaifon, de 
volaille, de poiflon & d’autres mets,, avec 
les breuvages du pays. 

Veut-on pafler la nuit dans le même 
lieu ? Non-feulement le Mouflacat fait ten- 
dre un bel Inis ( hamach ) blanc ; mais , 
quoiqu’il fafle toujours chaud au Bréhl, il 
prend le prétexte de l’humidité de la nuit , 
pour faire allumer autour de finis trois ou 
quatre petits feux , qui font entretenus 
pendant le fommeil du Mair , avec une 


AUX ISLES MALOUINES. 229 
forte de petit éventail , nommé Tata- 
pecoun , qui reffemble beaucoup à nos 
écrans. 

Le loir, dit Léry, pour ne rien fouffrir 
de nuifible au repos de l’hôte, on fait 
éloigner tous les enfans. 

Enfin le Mouffacat fe préfente au ré- 
veil , vient vous demander fi vous avez 
bien dormi, . & des nouvelles de votre 
fanté. Lors même que vous répondez d’un 
air fatisfait , il vous dit , « Repofez-vous 
» encore , mon enfant, vous en avez be- 
» foin;. car je vis bien hier au loir que 
» vous étiez fatigué». C’efl: l’ufage parmi 
les Européens de leur faire dans ces occa- 
fions quelques préfens ; & l’on ne doit ja- 
mais marcher, fans avoir de quoi leur en 
faire. On fe munit donc de quelques pe- 
tites marchandifes , telles que des cou- 
teaux , des cifeaux , des petites pincettes 
à tirer le poil , (ils font dans l’ufage, hom- 
mes & femmes , de s’arracher le poil de 
toutes les parties du corps , les fourcils feuls 
exceptés) , des peignes , de petits mi- 
roirs, des bracelets, de petits grains & 
des boutons d? verre , enfin des hame- 
çons pour la pêche. 

P iij 


2}o Histoire d’un Voyage * 

On pourroit peut-être douter de cette 
conduite des Brafiliens à l’égard des Etran- 
gers ; mais on en feraaifément convaincu, 
quand on fçaura que ces hommes , que 
nous traitons de barbares, àcaufe de leur 
cruauté envers leurs ennemis, ne font An- 
thropophages qu’à l’égard de leurs enne- 
misdéclarés.; qu’ils portent une grande af- 
feélion àleurs amis , & à leuçsalliés ; & que 
pour garantir ceux-ci du moindre déplai- 
fir , ils fe feroient hacher en pièces. 

Ce n’efl pas envers les étrangers feule- 
ment qu’ils font tendres & affe&ueux. 
Dans leurs maladies, les Brafiliens fe trai- 
tent mutuellement avec des attentions, & 
des égards h humains , que s’il eft quef- 
tion d’une plaie , le voifin fe préfente auffi? 
tôt pour fuccer celle du malade , & tous 
les offices de l’amitié font rendus avec le 
même zele. 

La R eligion n’a cependant point de 
part aux idées des Brafiliens. Ils ne con? 
noiffent aucune divinité (a) j ils n’adorent 


(a) Remarquons qir’ici Dom P.ernetty ne fait que ci- 
ter le voyageur Léry ; au relie , quand le philofophe le 
plus judicieux me diroit fur ce fujet ,j’ai vu, je ne le 


AUX ÏSLES MaLOUI NES. 23 ï 
rien, & leur langue n’a pas même deter- 
me qui exprime le nom ou l’idée d’un Dieu. 
Dans leurs fables on ne trouve rien qui ait 
du rapport à leur origine , ou à la créa- 
tion du Monde. Ils ont feulement quelque 
hiftoire, qui femble rappeller l’idée d’un 
déluge qui fit périr tout le genre humain , 
à la réferve d’un frere & d’une fœur ,-qui 
repeuplèrent la terre. Ils attachent quel- 
ques idées de puiflance au tonnerre , qu’ils 
nomment Tupan , puifqu’ils le craignent , 
& croient tenir de lui la fciencede l’Agri- 
culture. Il ne leur tombe pas dans l’elprit 
que cette vie puilfe être fuivie d’une autre, 
& ils n’ont point de termes qui expriment 
le Paradis ni l’Enfer. Il femble cependant 
qu’ils penfent qu’il relie quelque cnofe 
d’eux après leur mort 5 car on leur entend 


croirais pas encore ; car la nature eft plus fàcrée pour 
moi que le témoignage même du genre humain. 

Il en eft des athées dans l’ordre moral , dit un philofo- 
phe moderne , comme des monftres dans l’ordre phyfi- 
que , il eft aufli impoiïible qu’un grand nombre de per- 
lonnes s’accordent à nier l’exiftence de Dieu , qu’il l’eft, 
qu’une mere engendre conftamment des enfans à deux 
têtes ; un peuple d’athées contredit plus les loix de la na- 
ture qu’un peuple d’hermaphrodites. Philofophie de lu 
Nature , tom. /, pag. 98. Note de l’Editeur. 

P iv 


zt,i Histoire d’un Voyage 
dire que plufieurs d’entre eux ont été 
changés en Génies ou Démons qui fe ré- 
jouiffent , & s’amufent à danfer dans des 
campagnes charmantes, & plantées de 
toutes fortes d’arbres (a). 

Les Indiens duBréfil aiment paffionné- 
ment les chiens de race Européenne , & 
ils les élevent pour la chafl’e. Ceux du 
pays , quoique femblables aux nôtres , 
confervent toujours un cara&ere fauvage 
& carnacier. Un Portugais nous en avoit 
fait préfent de deux , l’un élevé & déjà 
grand , l’autre encore fi jeune qu’il mar- 
choit à peine. On fut obligé de fe défaire 
fueceffivement de l’un & de l’autre ; par- 
ce que l’on s’apperçut que , malgré les 
corrections, ils étoient acharnés contre les 
brebis & les poules. Le Gouverneur avoit 
donné à M. de Bougainville deux chiens 
de chaffe , n’ayant que quatre mois , & 
de la plus belle race Portugaife connue. 


fa) Accordez, fi vous le pouvez, cette idée confufe 
de l’immortalité de l’ame , & cette efpece d’intelligence 
fuprême donnée au tonnerre , avec un athéifme parfait. 
J’affirme avec connoiflance de caufe que tous les Voya- 
geurs qui ont vu des peuples d’athées , ont été contra- 
dictoires. Note de l’Editeur, 


AUX ISLES MALOUINES. 233 
Arrivés aux Mes Malouines , ils arrêtoient 
naturellement, & fans avoir reçu aucune 
indru&ion. M. de Bougainville les a con- 
duits en France, & en a fait préfçnt à un 
Seigneur de la Cour. 



*34 Histoire d’un Voyage 


CHAPITRE VII. 

Route de Cljle de Sainte - Catherine 
à Monte - Video. 

L E jeudi 1 5 Décembre , nous nous 
embarquâmes pour lareconnoiffance 
des Iiles Malouines ; le temps varia beau- 
coup dans notre route , & je charmai l’en- 
nui du voyage , en étudiant les fingula- 
rités de l’Hiftoire Naturelle. 

Pendant la traverfée,je vis plusieurs de 
ces oifeaux que les Marins nomment Da- 
dins , & des Quebranta- huejfos ou Mou- 
tons. Un de ces derniers s’étant un jour 
trop approché du bord , on le tua d’un 
coup de fufil , & on alla le pêcher. 

On eft perfuadé , fur la mer du Sud , 
que le Quebranta-hueffos ne fe montre 
qu’un ou deux jours avant la tempête. 
Mais nous en avons vu une grande quan- 
tité dans les temps les plus fereins , fans 
que la tempête foit venue enfuite. On 
répété le même conte fur les Alcyons , 
qu’on nomme auffi Puans , foient qu’ils 


AUX ÏSLES MaLOUINES. 235 
puent en effet , Toit par la raifon que l’on 
n’aime pas à les voir , étant regardées 
comme des oifeauxde mauvais augure. 
J’avoue cependant que nous n’avons ja- 
mais vû des Alcyons , fans qu’un gros 
temps ne foit furvenu. 

On voit les Quebranta-hueffos s’abaif- 
fer 8c fe foutenir à fleur d’eau , effleur- 
rer les lames , 8c en fuivre tous les mou- 
vements , fans paroître remuer les ailes , 
qu’ils tiennent toujours développées & 
étendues ; quand ils ne fe repofent pas 
furies lames , ils voltigent au-tour 8c très- 
près des Navires. 

Cet oifeau n’a pas le corps plus gros 
qu’un fort chapon ; mais les plumes lon- 
gues 8c ferrées , dont il efl: couvert , le 
font paroître gros comme un coq-dinde. 
Son col efl: court 6c un peu courbé $ fa 
tête groffe , 6c fon bec fort fingulier. Je 
l’ai peint , & on le voit dans la PL VIII. 

fig- 3 - 

Ce bec efl comme divifé en quatre ou 
cinq pièces II a la queue courte , le dos 
élevé , les jambes baffes , les pieds noirs 
6c palmés -, il a trois doigts fur le devant, 
8c un quatrième très-court fur le derrière } 


23 6 Histoire d’un Voyage 
lesuns&les autres armés d’ongles noirs ^ 
émouffés & peu longs. 

11 y a des Quebranta-hueffos de plu- 
fieurs efpeces. Les uns ont le plumage 
blanchâtre , tacheté de brun obfcur , ou 
de roux; d’autres ont la poitrine , le dei- 
fous des ailes, la partie inférieure du col, 
& toute la tête d’une grande blancheur, 
mais le dos , le deffus des ailes & la par- 
tie fupérieure du col , d’un rouge brun * 
moucheté de quelques marques d’un 
gris bleuâtre. Tel étoit celui que nous 
avons tué. Peut-être ne different-ils que 
par le fexe , & non par l’efpece. Ils ont 
tous les ailes fort longues. Celles du nô- 
tre , avoient fept pieds deux pouces, de- 
puis l’extrémité des plumes d’une aile, 
jufqu’au bout des plumes de l’autre. On 
les trouve à plus de 300 lieues éloignées 
de touteterre; & l’on ne fçait pas quelles 
font les retraites d’où ils viennent , & où 
ils font leurs nids. 

Lezz , nous entrâmes dans la riviere 
de la Plata , & nous reconnûmes llfleLo- 
bos , qui fe préfente comme dans \a P tan- 
che VI .fîg. I. On l’a ainli nommée à caufe 
des loups marins qui y font en abondance : 
nous mouillâmes auprès de l’Ifle de Mal- 


AUX ÏSLES MaLOUINES. 237 
donade pour y faire eau, & avoir des 
vivres. Le Commandant du F ort accu eil lit 
très-gracieufement nos députés , & leur 
accorda toutes leurs demandes. 

Toute la côte de rifle , préfente des 
Dunes de fable baffes , & il n’y paroît 
dans l’éîoignement que quelques hau- 
teurs , appellées les montagnes des Mal- 
donades , éloignées dç la côte de quel- 
ques lieues. On n’y voit point d’arbres , 
mais beaucoup de troupeaux de très- 
gros boeufs & de chevaux. L’argent & 
les peaux de boeufs font aufli tout le com- 
merce du pays de la Plata. 

Nous nous occupâmes beaucoup de 
la pêche dans ce parage, & avecfuccèsj 
car à peine la ligne étoit-elle à la mer , 
qu’on la retiroit avec un poiflon pris : 
fouvent on prenoit autant de poiflons , 
qu’il y avoit d’hameçons à la ligne. Il n’y 
en avoit que de quatre ou cinq fortes. 
Les uns étoient ceux que les Efpagnols 
nomment Viagrios , & nos Marins Ma~ 
cholrans. Les autres étoient des Carandes 
ou Carangues , des Roujfettes , des Dtmoï- 
felles & des Requins. Nous pêchâmes une 
Rouffete , une Demoifelle & deux petits 
Requins. 


138 Histoire d’un Voyagé 
Le Machoiran a le ventre plat, & 
quelques barbes , comme le Barbillon 5 
la tête groffe , la peau couverte de petites 
écailles brunes, & prefqueimperceptibles, 
à peu-près comme celles de la Tanche ; 
à la racine des nageoires , & proche de 
la tête , eft unearrête taillée en forme de 
fcie , dont les dents font inclinées du 
côté du corps. Cette arrête eft: aufli lon- 
gue que la nageoire , &. a les mêmes 
mouvements. Lorfque ce poiflon veut fe 
défendre des autres poiffons , ou du pê- 
cheur , il dreffe ces arrêtes , & les en- 
fonce dans le corps des autres poiffons ÿ 
dans la main de celui qui le pêche, mê- 
me dans le bois , s’il le peut , & y de- 
meure attaché. Cette piqUure eft ve- 
nimeufe.Auffi les pêcheurs le tiennent-ils 
fur leur garde , quand ils pêchent. J’ignore 
s’il y en a de plus gros que ceux que nous 
avons pris. Le plus fort avoit un pied & de- 
mi de longueur fur quatre pouces de large* 
Ce poiffon eft d’un excellent goût. 

On pêcha aufli à la fois une ft grande 
quantité d’une efpece de Bar , qu’on en 
fournit tout l’équipage pendant deux 
jours , & qu’on, prit le parti de faler le 


AUX ISLES MALOUINES. 
relie , & de le faire fécher de la façon 
dont on prépare la Morue feche, ou Mer- 
luche, à Terre-Neuve. Le plus gros de 
ces Bars étoitde la groffeur & de la gran- 
deur du Machoiran. La RoulTete & la 
Demoifelle font des efpecesde Requins; 
iis leur reflfemblent tellement , qu’à la fi- 
gure il eft aifé de s’y méprendre : elles 
ont environ deux pieds & demi de lon- 
gueur. 

Le 24 , dans le temps que nous appa- 
pareillions pour Monte video , il s’éleva 
un orage des plus violents ; on ne peut 
rien voir de plus beau que le fpeéfacle 
que nous préfentoient les éclairs conti- 
nuels & fans nombre , qui s’élançoient 
d’entre les nuages , à mefure qu’ils mon- 
toient fur l’horizon. Le Ciel étoit tout en 
feu j & le feu d’artifice le mieux compo- 
fé , le mieux nourri & le plus varié , n’a 
rien de comparable à ce que l’horizon 
nous a préfenté pendant une heure. Nous 
ne foupçonnions pas alors que nous en 
verrions dans peu un autre bien moins fa- 
tisfaifant. Mais notre Capitaine , qui en 
connoiffoit mieux le danger & les fui- 
tes , s’occupoit pendant cetems-là à nous 


240 Histoire d’un Voyage 
en mettre à couvert. Il fit hâler toutes 
les vergues au vent , & les amena , ainfi 
que les mâts de hune & les perroquets $ 
toutes les voiles furent aufli carguées 8c 
pliées. 

Nous comptions que l’orage pafferoit 
à côté de nous : il paroifîoit en effet en 
prendre le chemin -, mais en un inflantle 
vent le plus impétueux nous affaillit -, les 
éclairs & le tonnerre nous gagnèrent, 8c 
on eut toute la peine du monde à dégréer 
le mât du petit perroquet. Toutes ces 
précautions prifes , nous reliâmes fur nos 
deux cables à lutter toute la nuit contre 
l’impétuofité de ce vent 8c les mugiffe- 
ments d’une mer extrêmement irritée , 
qui menaçoit à chaque inflant de nous 
fubmerger. 

Dans le pays on nomme ce vent Pampe - 
ros , parce qu’il vient des plaines des Pam- 
pas , au-delà de Buenos- Ayr-es. Ces plai- 
nes s’étendent jufques aux Cordillieres , 
qui les féparent du Chili. Elles ont trois 
cents lieues au moins, fans aucun bois , 
ni hauteur qui puiffe brifer la fureur de 
ce vent. Il enfle la riviere de la Plata f 
dont il éleve les vagues comme des mon- 


tagnes 7 


AUX ÏSLES MaLOUINES. 241 
tagnes , & fait périr fouvent les navires 
qui s’y trouvent, en les faifant échouer 
fur la côte voifine .oppofée au vent. Lé 
mouillage où nous étions eft des plus 
mauvais , par la proximité de rifle dé 
Maldonat , & des côtes qui l’environnent , 
toutes bordées de roches & d’écueils. Un 
Navire Anglois j chargé de piaftres , ou 
pièces de huit , s’y perdit il y a trente 
ans. Les habitants de l’Iflevoifîne de l’en- 
droit où il fe brifa , cherchent encore au- 
jourd’hui à fauver une partie de cetta 
Cargaifon. Ils en avoient pêché avec la 
drague j deux mille quatre cents, la 
veille de notre arrivée* 

Le vent Pamperos eft beaucoup plus 
fréquent en hiver qu’en été, & foufle 
toujours avec violence ; cé qui rend en 
tout temps Rio de la Plata un lieu de re- 
lâche très-dangereux. Il n’eft bon que 
pour le commerce des piaftres & des 
boeufs , dont les plus gros s’y vendent 
cinq pièces de huit « ou vingt-cinq livres 
de notre monnoie. Pour l’ordinaire, leur 
prix eft de trois piaftres , ou quinze livres. 
Il eft très-difficile d’y faire du bois , tant 
parce qu’il y eft extrêmement rare , que 
Tome ïi Q 


î4i Histoire d’un Voyage 
parce que le peu qui s’y trouve eft le long 
des rivières , feuls endroits où fe retirent 
les tigres , les léopards & les autres bêtes 
féroces , qui y font en grand nombre , 
beaucoup plus cruels & plus gros que 
ceux d’Afrique & des Indes Orientales. 
On trouve depuis Maldonat & Monte* 
video , jufqu’à Buones-Ayres , des figues 
& des pêches. 

Le 25 , l’impétuofité du Pamperos 
fe foutint pendant la nuit avec la même 
fureur j cependant malgré le roulis & le 
tangage continuels qui fembloient conju- 
rés pour nous tourmenter , je dormois 
affez profondément , lorfque je fus ré- 
veillé tout-à-coup par une fecoufle affreufe 
que reçut le Navire , &qui le fit craquer 
dans toutes fes parties , comme s’il fe 
brifoit fur des rochers. Il étoit près de 
cinq heures du matin. Je faute de mon 
lit, j’ouvre ma fenêtre, & je demande au 
Timonnier fi nous avons touché à quel- 
ques roches. Non , me dit -il , nous n’y 
fommes pas encore ; mais nous chaffons 
& nous y allons grand train. Le cable de 
notre fécondé ancre mouillée a manqué; 
l’autre eftdérapée. Cefl: la caufe delafe- 


AUX ÏSLES MaLOUINES, 2 43 
confie violente que nous venons de fen- 
tir. Notre refiource efi; dans notre grande 
ancre que l’on vient de laifîer tomber. 

Je m’habille ; je vais fur le gaillard , & 
je vois en effet que nous avions tellement 
chafîe , que la côte fur laquelle le vent 
& les vagues nous poufibient , ne me pa- 
rut pas éloignée d’une demi-lieue. On re- 
double d’attention ; & en faifant la ma- 
neuvre, une poulie fe caffe, un des éclats 
va frapper le front d’un matelot qui perd 
connoifiance ; tous ces défaftres nous in- 
quiétaient , mais heureufement , le plus 
grand n’eut point de fuite ; le blefîe mou- 
rut quelque jours après , mais la mer fe 
calma. 

Pendant la tempête , la mer fut agi- 
tée jufques dans Ion fond , deux heures 
après que la tourmente eut commencé , 
la mer fe creufa de maniéré qu’on au- 
roit dit que nous allions toucher le fond 5 
les lames alors étaient fi courtes , qu’elles 
nenouslaiflbientpasle temps de refpirer. 
Je vis plus d’une fois le bout de la ver- 
gue du grand mât plonger rrois pieds ou 
environ dans la lame , dont fouvent une 
partie tomboit fur le pont. Notre pofition 

Qij 


244 Histoire d’un Voyage 
devenoit encore plus dangereufe par la 
proximité de la côte. Nos Officiers Ma- 
rins , tous gens habiles, qui avoient com- 
mandé des Navires & desCorfaires, Ten- 
taient fi bien le péril qui nous menaçoit, 
que la plupart penfoient déjà aux moyens 
de Te Tauver du naufrage. Le danger leur 
parut même fi preffant , que Ton avoit 
déjàdiTpoTé les canons en chapelet, pour 
Tuppléer aux ancres en cas que les cables 
vinffent à caffer. Nous en fumes quittes 
pour la peur ; le 2 8 , nous mouillâmes dan& 
la baie de Monte-video. 



AUX ISLES MaLOUINES. 245 


CHAPITRE VIII. 

Relâche à Monte-video , & DigreJJion 
fur les J éf unes, 

S U R le point d’entrer dans la baie, 
le Capitaine d’un Navire Efpagnol 
nommé la Sainte- Barbe, v int de la part 
du Gouverneur du pays , nous offrir fes 
fervices , & nous fervir de pilote ; grâce 
à fon induftrie , nous entrâmes fans dan- 
ger^ nous faluâmes la citadelle de douze 
coups de canon , qui nous furent rendus 
coup pour coup. 

Dans les premiers jours de notre relâ- 
che, on ne fut occupé que des arrange- 
mens à prendre avec le Gouverneur de 
Monte-video , pour nous concilier avec lui 
pendant notre fé jour. Ilparutd’abord trou- 
ver beaucoup de difficultés , tant à nous 
permettre la pêche le long de la côte > qu’à 
y taifîer aborder notre chaloupe & notre 
canot. Il exigeoit qu’au préalable on lut 
donnât avis toutes les fois que l’on vou- 
droit les envoyer à terre , afin qu’il mît 

Qüj 


24 6 Histoire d’unVoyage 
des gardes dans l’endroit où ils aborde- 
roient , pour nous empêcher de faire le 
commerce. 

N’imaginant pas trouver ces difficultés, 
dès le furlendemain de notre mouillage 
on avoit expédié notre petit canot pour 
pêcher au bas du Mont, Le Gouverneur 
qui en fut averti , donna ordre à deux 
dragons de la garnifon de s’y tranfporter 
&: de faifir hommes, canot & marchan- 
dées, fi l’on en avoit débarqué. MM. de 
Bougainville , de Nerville , Guyot & 
moi , arrivâmes au Gouvernement un 
inftant après cet ordre donné , dont 
on fit part à M. de Bougainville. Le 
Gouverneur, qui craignoit fans doute de 
ne pas bien s’exprimer en françois , par- 
loir en langue efpagnole , & avoit pour 
interprète un Provençal établi dans la 
Ville depuis une quinzaine d’années. Ce 
Provençal nous rendit les intentions du 
Gouverneur, de maniéré à nous faire en- 
tendre qu’il n’étoit pas difpofé à nous ren- 
dre tous les fervices qu’il nous avoit of- 
ferts , & que nous avions lieu 'd’efpérer 
de lui. Ce n’étoit cependant pas la façon 
de penfer } & il nous prouva des fend- 


AUX ÏSLES MàLOUINES. Î47 
mens bien contraires dans la fuite de la 
conférence. 

Cet ordre, qui fembloit confirmer l’in- 
terprétation du Provençal , étonna M. de 
Bougainville j il en témoigna fon reffenti- 
ment à M. le Gouverneur. Monfieur , lui 
dit-il, « il eft bien dur pour des François 
»de trouver chez les Efpagnols leurs 
» amis , des difficultés qu’ils n’ont pas 
»> trouvées chez les Portugais avec qui ils 
» étoient en guerre il y a deux jours j je 
» vais mettre à la voile , & j’en donnerai 
» avis au Roi mon Maître ». Le Gouver- 
neur répondit que fon intention n’étoit pas 
de nous défobliger ; mais que les loix & 
les ordres de fa Cour étoient de ne laiffer 
faire aucun commerce aux navires qui 
n’étoient pas Efpagnols , ou autorifés de 
fa Cour pour cet effet, ni même à ceux de 
fes compatriotes qui ne feroient que les 
Agents des autres nations ; qu’une fré- 
gate de la Compagnie des Indes , ayant 
mouillé trois ans auparavant dans le même 
port , n’avoit fait aucune difficulté de fe 
foumettre à ce qu’il venoit de propofer. 
Il y a une grande différence, répliqua 
M. de Bougainville , entre une frégate 

Q iv 


14 8 Histoire d’un Voyage 
marchande & une frégate de guerre du 
Roi. Nous n’avons aucunes marchandi- 
fes ; & nous ne fommes venus que pour 
prendre des rafraîchiffemens , & attendre 
la frégate le Sphinx, dont nous nous fom- 
mes féparés, & à laquelle nous avons 
donné rendez-vous dans Rio de laPlata* 
— Dès que vous me répondez que l’on ne 
débarquera pas de marchandifes ; vous 
êtes maître de venir à terre & d’y en-, 
voyer toutes les fois que vous voudrez» 
Mais l’ufage établi étant d’envoyer un 
Soldat par- tout où les canots mettent à 
ferre , ne trouvez pas mauvais , je vous 
prie , que je m’y conforme : c’eft pour 
votre tranquillité & pour la mienne ; car 
je ne veux pas que ma Cour ait rien à me 
reprocher. D’ailleurs vous pouvez comp- 
ter fur la droiture de mes intentions ; car, 
indépendamment des ordres que j’ai de 
traiter lesFrançois avec les mêmes égards 
que les Efpagnols , j’y fuis porté d’incli-? 
nation. Ainù de part & d’autre on adou-, 
cit le ton , & la querelle fe termina par 
des complimens. 

Le Gouverneur pria enfuite M. de Bou- 
gainville de lui permettre de prendre co- 


AUX ÏSLES MaLOUTNES. 249 
pie des ordres que le Roi de France lui 
avoit donnés pour le commandement de 
nos deux frégates ; parce qu’il étoit obligé 
de l’envoy.er à la Cour d’Elpagne, avec le 
procès verbal de notre mouillage. M. de 
Bougainville l’accorda très-volontiers : le 
refte de la conférence fe tint fur le ton de 
bienveillance , & l’on fe quitta bons amis. 

Le Gouverneur avoit plus d’une raifon 
d’agir ainfi : il nous en dit quelques- unes $ 
les autres ne furent pas difficiles à deviner. 
Don Jofeph-Joachim de Viana ( c’eft le 
nom de ce Gouverneur) âgé aéluellement, 
(en 1763) , d’environ quarante-huit ans, 
Che'valier de Calatrave , Brigadier des Ar- 
mées de Sa Majefté Catholique , fut char- 
gé par le Roi d’Efpagne, du commande- 
ment des troupes envoyées au Paraguay 
contre les Indiens , qui à l’inftigation , dit- 
on, desPeres Jéfuites, defpotesdans ces 
contrées, s’étoient révoltés , & refufoient 
de fe foumettre aux arrangemens pris par 
les Cours d’Efpagne & de Portugal, pour 
fixer les limites de leurs poffeffions reipec- 
tives. Don de Viana fe comporta en fu- 
jet fidele, & toutes fes opérations eu- 
rent un heureux fuccès , malgré les obfta- 


250 Histoire d’un Voyage 
clés de toutes efpeces que lui oppoferent 
les Jéfuites. Ce n’étoitpasle moyend’ac- 
quérir leur bienveillance , auffi devinrent- 
ils Tes ennemis irréconciliables ; le Gou- 
verneur le fçavoit bien , & il n’en devint 
pas plus politique ( a ). 

Ces Religieux militaires ont à Monte- 
video un hofpice où rélident deux Prê- 
tres &un Frere Lai , qui , ainfi. que leurs 
affidés , ont toujours les yeux ouverts , 
pour épier ce qui fe paffe , & éclairer la 
conduite du Gouverneur. Celui de Bue- 
nos-ayres , qui eft Gouverneur général 
du Paraguay, favorife en tout la fociété, 
&ne ferait pas de fcrupule d’être leur ef- 
clave , pour fervir d’inftrument à leur 
vengeance.Informés de la méfintelligence 


l 



(a) A notre retour à Paris, M. de Grimaldi, Am- 
baffadeur d’Efpagne en France , fit beaucoup de quef- 
tions à M. de Bougainville fur la conduite que ce Gou- 
verneur tint à notre égard. Ce Commandant ayant par 
fes réponfes rendu juftice à la probité de Don Jofeph 
de Viana, & à fon dévouement à fon Prince, l’Ambaf- 
fadeur avoua que les Jéfuites & leurs amis avoient en- 
voyé à Madrid des mémoires à la charge de ce Gou- 
verneur pour le deffervir auprès du Roi , & le faire ré- 
voquer. M. de Grimaldi dans la fuite a juflifié Don de 
-Vjaha , & les Gazettes nous ont appris que ce Gouver- 
néur'avoit été continué. 




AUX ÏSLES MALOUINES. 251 
qu’ils ont peut-être fufcitée entre ces deux 
Gouverneurs , ces Peres ne manque- 
roient pas d’informer celui de Buenos- 
ayres des démarches répréhenfibles de 
Don de Viana , s’il étoit capable d’en 
faire : & celui-ci en eft très-perfuadé. Hom- 
me eftimablepar toutes fortes d’endroits ; 
homme d’efprit , plein de connoilfances 
dans l’art militaire , rempli de probité , 
n’ayant rien de la hauteur que l’on repro- 
che quelquefois aux Efpagnols , il s’eft ac- 
quis l’eftime & la conlidération de tous 
ceux qui le connoiflent. Il n’y a qu’une 
voix fur fon compte, & les Jéfuites même 
font contraints de lui donner leur fuffrage , 
du moins en public. 

Ces Peres font plus de foixante dans 
leur Maifon de Buenos-ayres. L’hofpice 
de Monte-video n’eft qu’une petite Mai- 
fon, fans apparence , diftinguée de celles 
des autres habitants par une petite clo- 
che placée dans une arcade de trois pieds 
ou environ de hauteur , élevée fur un 
des bouts du comble de lamaifon. Je n’en 
ai pas vû l’intérieur , quoique ces Peres 
m’ayent fait folliciter deux ou trois fois 
d’aller les voir. Le Provençal , dont j’ai 


iji Histoire d’un Voyage 
parlé , m’en fit la première propofition 
chez le Gouverneur , & j’y donnai les 
mains. Un Officier Efpagnol qui étoit 
préfent, en avertit M. de Bougainville * 
& lui repréfenta qu’il ne convenoit pas 
que des F rançois allaffent voir les Jéfuites 9 
après ce qui étoit arrivé depuis peu à 
Buenos -ayres. Il raconta le fait à M. de 
Bougainville , & m’ayant enfuite pris à 
part: Vous êtes bon François , me dit-il , 
& vous venez de promettre d’aller voir 
les Peres Jéfuites ! Je vais vous inftruire 
d’un fait qui fuffira pour vous en détour- 
ner -, c’efi: qu’il y a environ fix femaines , 
qu’un Jéfuite prêchant à Buenos-ayres , 
s’eft: répandu en invectives contre le Roi 
de France, contre celui de Portugal, la 
République de Genes & les autres Puiflan- 
ces qui ont puni les intrigues de la Socié- 
té. J’étois du nombre des auditeurs , & 
l’indécence de cette déclamation me ré- 
volta. Que penfez-vous de cette témé- 
rité ? Je promis de ne pas aller aux Jéfui- 
tes , & j’ai tenu parole. 

Deux jours après , j’eus occafion d’é- 
claircir la vérité de cette anecdote. Je 
m’en informai de deux Officiers Efpa- 


AUX ÏSLES MàLOUÏNES; îÿ.J? 
gnols qui partaient bien la langue fran- 
qoife , & qui dévoient s’embarquer fur 
la Frégate la Ste Barbe , pour retourner 
en Efpagne. L’un étoit Colonel , l’autre 
Capitaine. Celui-ci fe nommmoit Simo~ 
ned. Ils me confirmèrent le fait fucceffi- 
vement , & ajoutèrent, que comme le 
Gouverneur général protégé les Jéfuites, 
il ne tint aucun compte de ce Sermon 
téméraire j mais que des perfonnes de 
diftinéiion , de probité reconnue & ti- 
trées, en firent dreffer un procès-verbal , 
quelles envoyèrent à la Courd’Efpagne , 
& qu’eux-mêmes, Officiers, étoient char- 
gés d’en porter un double à la même 
Cour (a)» 


(à) Ces deux Officiers font partis de Monte-video le 
même jour que nous. La frégate fur laquelle ilsfont , efl: 
commandée par Don Pedre de Flores , & chargée de x 5 
à 1800000 piaftres , de quarante & tant de mille de cuirs 
de taureaux & de beaucoup d’autres marchandées'. Elle 
étoit partie de Cadix en 1755 pour la Guinée ,■ armée 
pour le compte des Anglois, & devoit tranfporter des 
Negres à Buenos-ayres ; mais n’ayant pas trouvé au Cap- 
Verd le Navire Anglois , qui devoit les lui fournir , Dom 
Pedre de Flores continua fa route & fe rendit à Rio de 
la Plata. Il y étoit relié depuis ce temps-là , ou à Monte- 
video , pour ne pas courir les rifques d’être pris par les 
Anglois pendant la guerre derniere. Sur les obfervations 


254 Histoire d’un Voyage 

Deux ou trois jours après cette con- 
verfation , j’allai voir un EccléfiafH* 
que. Aumônier d’une frégate Efpagnole 
mouillée dans le Port de Buenos-ayres 
depuis cinq mois j je le fçavois très-porté 
pour les Jéfuites. On difoit même allez 
hautement qu’il étoit envoyé d’eux à Mon* 
te-video, pour acheter tout ce qu’il pour- 
roit des pacotilles qui fe trouveroient fur 
notre frégate. Il fit en effet emplette de 
tout ce qu’on voulut lui vendre. 

Après le premier falut , il me deman- 
da pourquoi je n’avois pas été voir les Pe- 
res Jéfuites, qui m’en a voient fait prier, & 
à qui je Pavois promis. Il efh vrai , je Pa- 
vois promis, lui dis-je ; mais on m’a allu- 
ré qu’un de ces Peres a, depuis peu, 
très-mai parlé du Roi de France mon 
Maître , dans un Sermon qu’il a prêché à 
Buenos-ayres j & fi ce fait eft vrai , il ne 
convient pas à un bon François comme 
moi , d’aller voir les confrères d’un Prédi- 
cateur téméraire. Vous étiez fans doute 


qu’il avoit recueillies pour faire la carte de cette riviere , 
& fur nos propres obfervations, a été rédigée la carte qui 
forme la Planche V. 


Aux ïsles Malouines. ijç 

à ce Sermon , ajoutai- je.— Oui, j’y étois ; 
il eft vrai que ce Pere ménagea peu Tes 
termes. - Que dit-il donc en particulier 
du Roi de France ? — Qu’il eft un tyran 
& un perfécuteur de l’Eglife. Mais il faut 
leur pardonner : c’eft l’effet du reffenti- 
ment qu’ont ces Peres de leur expulfion 
de France. 

A peine eut - il fini, que deux des trois 
Jéfuites de Monte-video entrèrent dans 
la chambre où nous étions. Après nous 
avoir falués , un des deux Jéfuites m’adref 
fa la parole , & me témoigna fa furprife 
fur ce que je ne m’étois pas rendu à leur 
hofpice : j’en ai dit la raifon à M. l’Abbé , 
lui répondis-je ; & il pourra vous la dire. 
—Oh ! je n’en fuis pas furpris; je fçai que 
les Bénédiélins ne penfent pas bien , & 
qu’ils ne font pas de nos amis. — Vous 
vous trompez , lui dis-je j s’ils ne penfoient 
pas bien , ils feroient de vos amis. Ma ré- 
ponfe ne fut pas de fon goût ; il n’ajouta 
pas un mot , nous fit la révérence , & fe 
retira. 

Les Jéfuites ne font pas hommes à fe 
rebuter pour une épigrajnme , ils cher- 


15 6 Histoire d’un Voyagé 
cherent à fe lier encore avec nos Fran4 
çois j un foir 3VL de Belcoùrt , qui avoir 
pris un logement dans la ville , fé trouva 
dans la compagnie d’unhomme inconnu, 
peut-être déguifé , & qui parloit unfran- 
çois-gafcon. Sufcité vraifemblablement 
par les Jéfuites, qui s’étoient déjà infor- 
més des gens de nos frégates, de la répu- 
tation militaire de M. de Belcoùrt ; cet 
homme lui propofa d’aller fervir au Pa- 
raguay , pour y former les Troupes. Afin 
de l’y déterminer, il lui promit de là part 
des Jéfuites , les plus grands avantages. 
M. de Belcoùrt feignit d’y donner les 
mains , fans cependant s’engager en rien ; 
& dès le lendemain , il en fit part à M. de 
Bougainville. Celui-ci répondit que la po- 
litique pourroit y trouver fon avantage : 
que s’il vouloit , par cette même politi- 
que, fe facrifier pour le bien de l’Etat, il 
feroit peut-être à propos d’écouter ces 
propofitions. M. de Belcoùrt lui dit alors, 
qu’en cas qu’il prît ce parti , il faudrait 
que lui , M. de Bougainville , lui donnât 
un Certificat, comme il n’y alloit que de 
fon confentement , & pour le bien pré- 
lumé de l’Etat, Le 


AUX ÏSLES MALOUINES. 2.57 
Le lendemain , le même inconnu re- 
nouvella à M. de Belcourt les mêmes 
propofîtions avec plus d’inffance, lui di- 
fant defe déterminer promptement: qu’il 
ne devoit pas s’inquiéter de prendre fês 
hardes & fes effets ; qu’on lui fournirait 
tout ce qui lui étoit néceffaire ; & que , 
pour que le Gouvernement Efpagnol 
n’en eût aucune connoiffance , on le 
conduirait par des chemins inconnus 
jusqu’au lieu où on l’établirait. M. de 
Belcourt lui demanda quels étoient le 
lieu & les avantages propofés ; mais l’in- 
connu n’ayant rien voulu déterminer, & 
même pour mieux cacher fon jeu, fans 
doute , lui ayant parlé fur un ton peu fa- 
vorable aux Jéfuites , M. de Belcourt lui 
déclara qu’il ne fe rendoit pas à fes folli* 
citations. Mais , comme il avoit à crain- 
dre le retour , il fe tenoit fur fes gardes. 
Le foir même, à l’entrée de la nuit , il fe 
trouva tellement ferré de près par trois 
hommes , qu’il fe crut obligé de tirer fon 
épée , & de la porter hors du fourreau , 
pour fe faire paffage , s’ils l’avoient en- 
touré : ce qu’ils ne firent pas. Je tiens cette 
Tome 1 . R 


258 Histoire d’un Voyage 

aventure de M. de Belcourt lui-même ^ 
& il m’a permis de la publier. 

Je terminerai ce que j’ai à dire fur les 
Jéfuites par quelques réflexions fur l’ou- 
vrage de M. Muratori fur le Paraguay. 

Cet Auteur n’a travaillé que fur les 
Mémoires que lui a fournis la Société ou 
des amis de ces Religieux , gens intérêt 
fés à ne pas inftruire le public de tout ce 
qui s’y pafle. Des Officiers Efpagnols 
pleins de probité , envoyés par la Cour 
de Madrid au Paraguay , dans le temps 
des partages des poffeflions refpe&ives 
des Cours d’Efpagne & de Portugal , 
m’ont afluré que tous les Imprimés qu’ils 
ont vû fur la conduite des Jéfuites dans 
ce Pays-là , tant à l’égard des Indiens , 
que par rapport aux intérêts de ces deux 
Couronnes , étoient écrits même avec 
beaucoup de ménagements pour les Jé- 
fuites; qu’un de ces Peres , l’un des prin- 
cipaux de ce Pays-là , avoit fait en fa 
préfence la réponfe fuivante , à un des 
Officiers généraux Efpagnols , qui lui té- 
moignoit fa furprife des obftacles que fa 
Société oppofoit à l’exécution des arran- 


Aux ÎsleS Malouinès. 2519 
gements concertés & arrêtés entre les 
deux Cours : J’ai bien plus lieu d'être éton- 
né de ce que les deux Rois s’avisent de faire 
des arrangements , pour partager un Pays 
qui ne leur appartient pas. Nous feulsjéfui- 
tes l'avons conquis ; nous feuls avons droit 
d'en difpofer , de le garder & de le défendre 
envers toits & contre tous. Je lailTe à penfer 
quelle doit être la conduite des Jéfuites , 
avec de tels principes. Il eft certain que 
les Indiens du Paraguay n’obéiffent qu’aux 
Jéfuites, foitenpaix , ïoit en guerre. Der- 
nièrement , lorfque les Efpagnols ont af 
lîégé & pris fur les Portugais la Colonie 
du Saint-Sacrement , qui efl: à une tren- 
taine de lieues de Monte-video , les Ef- 
pagnols avoient à leur fecours environ 
mille Indiens , à la tête defquels étoit un 
Pere Jéfuite , qüiles comrnandoitenchef, 
& fans les ordres duquel ces Indiens n’au- 
roient pas fait un pas ni tiré unfeul coup 
de füfil. M. le Goüverneur de Monte- 
video , qui commandoit les Efpagnols , 
& plulieurs autres Officiers qui s’étoient 
trouvés à cette attaque , m’ont dit qu’ils 
étoient obligés de concerter les opéra- 

R if 


2 ^o Histoire d’un Voyage 

tionsde la campagne avec le Pere Jefuite,' 
qui donnoit enimte fes ordres en fon nom 
aux Indiens , campés féparément des Ef- 
pagnois. 

( Tous ces faits juftifient aflez les pui£ 
fances qui ont brifé le defpotifme delaSo- 
cnté ; (i cependant ces puiffances ontbe- 
iom d’étre juififiées). 



aux Isles Malouines. l 6 l 


CHAPITRE IX. 


Réunion du Sphinx & de F Aigle. 



E Samedi 3 1 , nous apperçûmes un 


JL navire en pleine mer , & on jugea 
d’abord à la route qu’il faifoit , qu’il alloit 
à Buenos-ayres. Mais , comme nous at- 
tendions de jour à autre la corvette le 
Sphinx , à laquelle le rendez-vous étoit 
donné à Rio de la Plata , on foupçonna 
bientôt que c’étoit elle. A mefure que le 
navire s’avançoit ^ on l’obferva avec plus 
d’attention ;& enfin l’onfe confirma dans 
cette idée agréable; M. de Bougainville 
expédia auffi-tôt la chaloupe , pour leur 
faire remonter fans danger la riviere;on 
donna aux Officiers qui la montoient , 
des fufées & de la poudre pour exécuter 
les fignaux , & ils partirent fur les fept 
heures. Cependant la nuit devint noire , 
les vents contraires & la mer grofîe ; de 
maniéré que n’ayant pas apperçu leurs fi- 
gnaux , nous tombâmes dans de grandes 
inquiétudes. Le Sphinx nousavoit recon- 


R iij 


z6i Histoire d’un Voyage 
nu ; & pour ne pas nous perdre de vue, 
il ne faifoit que louvoyer & faire des bor- 
dées; ce qui, joint àl’obfcurité , empê- 
choit notre chaloupe de l’aborder, Elle 
y parvint à minuit. Alors le Sphinx mouil- 
la , & le lendemain premier jour de l’an, 
pous le vîmes appareiller. 

On peut juger de la joie que fa pré- 
fence nous caufa après deux mois & plus 
de féparation. On avoit prévenu M. de 
la Qiraudais de l’erreur des Cartes fur la 
pofition des côtes du Bréfil ; mais quoi- 
que nous fuffions fur nos gardes, peu s’en 
étoit fallu que nous n’euffions échoué fur 
un banc qui n’efl pas marqué dans les 
Cartes Françoifes. Ce banc fe trouvoit 
fur fa route , comme il s’étoit rencontré 
fur la nôtre : les Abrolhos n’ont pas auffi 
fur les Cartes toute l’étendue qu’elles ont 
en effet ; tout cela nous fourniffoit de 
grands motifs d’être inquiets du retard de 
fon arrivée , fur-tout après le féjour que 
nous avions fait à fille Sainte-Catherine. 

Sitôt que le Sphinx eut mouillé , M. 
de la Giraudais vint à notre bord dans 
notre chaloupe, & nous dit qu’il avoit 
été contraint de relâcher à Togny , fur la 


AUX ISLES MaLOUINES. 263 
côte du Bréfil ; parce que , malgré la dé- 
fiance qu’ils avoient eu des Cartes , ils 
av oient touché aux Abrolhos dansletems 
qu’ils penfoient en être encore éloignés 
au-moins de trente lieues. Ils fe trouvè- 
rent defïus au milieu de la nuit ; heureu- 
fement le temps étoit calme , & la roche 
fur laquelle ils touchèrent, étoit de pierre 
argilleufe. 

Le Sphinx s’étant arrêté fur cette ro- 
che , ceux qui le montoient, pour éviter 
les fuites malheureufes du naufrage, mi- 
rent à la hâte la chaloupe & le canot à la 
mer ; & après avoir bien vifité le navire, 
ils revinrent un peu de leur inquiétude , 
lorfqu’ils virent qu’il n’étoit pas endom- 
magé. 

Autre embarras. Il falloit tirer le Sphinx 
de deffus cette roche : dès que le jour pa- 
rut , ils fe virent environnés de fembla- 
bles écueils ; & à un demi-quart de lieue 
ils apperçurent un navire fans mât , & 
furie côté. Jugeant alors qu’étant fur les 
Abrolhos, ils n’étoientpas beaucoup éloi- 
gnés de terre, M. de la Giraudais expé- 
dia le bateau vers la côte , pour avoir 
du fecours. Ils rencontrèrent plufieurs Pi- 

R iv 


2(34 Histoire d’un Voyage 
rogues de pêcheurs Negres & Indiens. 
On leur paria la langue Portugaife , &: 
fix d’entre eux confentirent d’aller à bord 
du Sphinx , où on les traita bien. Ils promu 
rent tous les fecours qui étoient en leur 
pouvoir. On en garda deux, & l’on ren- 
voya les quatre autres dans le bateau , 
pour chercher leurs camarades de la 
cote. Le lendemain ils revinrent accom- 
pagnés d’un grand nombre de Pirogues. 
Avec leur lecours on vint à bout de déga- 
ger le Sphinx de deffus la roche , après 
quelle s’y fut repofée trois jours de fes 
fatigues. M. de la Giraudais en fut quitte 
pour le batteau de pêche qui fe perdit. 
Ces Negres le pilotèrent jufqu’à Togny , 
où , pendant fix jours , les habitants le 
traitèrent lui & fon équipage avec toute 
l’humanité poffible,& comme s’ils avoient 
été du pays même : ces habitants font ce- 
pendant prefque tous Negres ou Bralî- 
liens. 

M. de Bougainville , les principaux 
Officiers & moi , nous partîmes du Port 
pour aller à la rencontre du Sphinx 5 nous 
avions déjà fait les trois quarts du che- 
min , lorfqu’un. vent du Sud-Eft s’éleva 


AUX 1 SL ES Malouines. 265 
avec allez de force pour nous engager à 
forcer de rames , afin d’arriver à bord * 
avant qu’il devînt plus impétueux. Il fe 
fortifia en effet de plus en plus. Chaque 
nuage qui s’élevoit de l’horilondonnoit un 
nouveau grain toujours plus vif que ceux 
dont il avoit été précédé. Tous ces afîauts 
réunis qui fouleverent beaucoup les eaux, 
formoient des lames qui grofïifïbient de 
plus en plus , & retardoient notre mar- 
che. Malgré la mer & le vent contraire , 
nous avions déjà gagné jufqu’à la portée 
du fufil du Sphinx ; mais dans l’obfcurité 
profonde qui régnoit alors , nous ne l’ap- 
perçûmes pas , nous ne vîmes qu’un pe- 
tit bateau qui portoit fur nous. Comme 
les vagues l’entraînoient de notre côté 
avec violence , nous reconnûmes bien- 
tôt notre petit canot à la merci des va- 
gues , mais perfonne n’étoit dedans. L’en- 
vie de le fauver nous fit changer notre 
route j nous fumes à fa rencontre , nous 
le joignîmes , jettames deux hommes 
dedans avec des rames & un grapin , 
& nous nous difpofames à reprendre no- 
tre route. Il pouvoit être alors huit heu- 
res & demie. Nos efforts furent inutiles 


266 Histoire d’uên Voyage 

contre la marée , la violence des va- 
gues & de Timpétuolité du vent. Dans 
l’intervalle que nous avions jetté les deux 
hommes & les avirons dans le canot , 
nous avions dérivé de plus de trois quarts 
de lieue , du côté de Tille aux François , 
fituée tout près de la côte, prefque à Top- 
polîte de la Citadelle. L’obfcurité nous 
empêchoit de diftinguer la terre , & à 
peine diftinguions-nous les fanaux que 
Ton avoit mis à nos deux frégates. 

Voyant donc que nous nous en éloi- 
gnions de plus en plus au lieu d’en appro- 
cher , on fe détermina à porter fur la ter- 
re, & Ton gouverna du côté où Ton pré- 
fuma que laVille pouvoit être ; car on ne ju- 
geoit de fa fituation que par deux lumières 
très-éloignées Tune de l’autre. Les lames 
qui venoient fe brifer contre le canot , y 
avoient déjà mis beaucoup d’eau , que 
nous jettions avec nos chapeaux ; nous 
étions nous-mêmes inondés , & les Ca- 
notiers très-fatigués. M. de la Giraudais, 
après avoir ramé près d’une heure , avoit 
pris le Gouvernail ; nous ne fçavions où 
nous étions, & nous n’a vionspoint d’eau- 
de-vie pour nous donner des forces & du 


AUX ÏSLES MaLOUINES. 267 
courage. Dans cet embarras , on penfa 
qu’il n’y avoit rien de mieux à faire que de 
laiffer tomber le grapin, pour donner aux 
Canotiers le temps de fe repofer. Nous 
étions prefque déterminés à paffer la nuit 
dans cet état , lorfque M. de la Giraudais 
cruts’appercevoir que nous chaffions fur 
notre grapin. Il dit au Maître Canotier de 
mettre la main fur l’hanfiere , pour juger 
par le trémouffement , fi nous chaffions 
en effet. Le Maître Canotier penfa d’a- 
bord que le mouvement qu’il fentoitétoit 
l’effet des fecouffes que le canot recevoitr 
des lames ; mais bientôt après il recon- 
nut fon erreur , & en avertit. On lui dit de 
fonder avec la gaffe ; il le fit , & ne trouva 
que trois pieds d’eau , & un fond de ro- 
ches. On borda les avirons , on leva le 
grapin , & l’on nagea près d’un grand 
quart-d’heure , toujours en fondant , & 
toujours même fond. Enfin il fe préfenta 
un fond de vaie , & fept à huit pieds d’eau. 
On alloit y mouiller , lorfque les Cano- 
tiers prévoyant qu’ils ne trouveroient pas 
là dequoi fouper , dirent que , puifqu’ils 
étoient en train , il falloir continuer & al- 
ler coucher à terre. Charmé de voir leur 


2.68 Histoire d’un Voyage 
réfolution , on porta fur une lumière -, 
que l’on imagina être celle du corps-de- 
garde , placé au feul port où l’on peut def 
cendre. 

. Un moment après , chacun jettant les 
yeux de tous côtés pour fe reconnoître , 
nous entrevîmes une goelette , que nous 
favions n’être pas mouillée fort au large. 
La vue de ce navire ranima le courage ; 
& l’on fit tant d’efforts , qu’environ une 
grande demi-heure après , nous abordâ- 
mes au port. L’Officier de garde fe pré- 
fenta pour nous reconnoître. Un autre 
Officier avec notre Maître Canotier fu- 
rent envoyés pour donner avis au Gou- 
verneur de notre retour à la Ville ; parce 
que nous n’avions pu gagner notre bord. 
Il nous fit faire fon compliment de con- 
doléance , & prier en même temps d’aller 
fouper & coucher chez lui. Bientôt après 
il parut lui-même , & n’ofant le refufer , 
nous nous acheminâmes au Gouverne- 
ment. 

Le lendemain nous apprîmes que ces 
deux hommes que nous avions jetté dans 
le canot qui fe perdoit, avoient eu le bon- 
heur de relâcher dans une petite anfe fa- 


AUX ISLES MâLOUINES. 269 
bloneufe^ & que la chaloupe du Sphinx 
qui avoit couru pour l’atteindre , s’étoit 
rendue au fond de la baie fans éprouver 
aucun dommage : ainlî nous en fûmes 
quittes pour quelques heures d’inquiétu- 
de , & l’orage ne fervit qu’à augmenter le 
plaifir de nous voir réunis. 

Cette tempête fe lit fentir avec des fui- 
tes plus funeltes à deux portées de canon 
au large de nos frégates. La foudre tom- 
ba fur le navire Efpagnol la Sainte Barbe, 
qui y avoit été mouiller depuis deux jours, 
pour être plus à portée de fortir de la ri- 
vière au premier bon vent. Il y eut dans 
ce défaftre un homme tué & quatorze 
bleffés , outre cela fon mât d’artimon fut 
fracaffé. 



270 Histoire d’un Voyage 


CHAPITRE £ 

Des Loix f des Mœurs , & des Coutumes 
de Monte - video. 

M Onte-video eft dans un fensüne 
Colonie nouvelle. Il n’y a pas vingt- 
cinq ans , qu’on n’y voyoit que quelques 
cafés. C’elt cependant le feul endroit un 
peu commode pour le mouillage des na- 
vires qui remontent Rio de la Plata. Au- 
jourd’hui c’eft une petite ville $ qui s’em- 
bellit tous les jours. Les rues y font tirées 
au cordeau , & affez larges pour que trois 
caroffes y puiflent paffer de front. On en 
trouvera une vûe , que j’ai deffinée telle 
quelle fe préfentoit à bord de la frégate 
l’Aigle , pendant notre mouillage , entre 
le mont & la ville. Voyez PL VI. fig. 

Lesmaifonsn’yontque le rez-de-chauf- 
fée fous la charpente du toit. J’en excepte 
une feule , fituée dans la grande Place i 
& appartenant à l’Ingénieur qui l’a fait 
bâtir , & y fait fa réfidence. Elle a un étage 
& une efpece de manfarde , avec une 


AUX ÏSLES MaLOUINES. 271 
affez longue faillie , qui fupporte un bal- 
con au milieu de la façade. On voit le 
plan de cette ville PL VI. fig. 3 . 

Chaque maifon bourgeoife eft ordinai- 
rement compofée d’une falle , qui fert 
d’entrée , de quelques chambres pour 
coucher , & d’une cuifine , feul endroit 
où il y ait une cheminée , & où l’on faffe 
du feu. Ces maifons font donc propre- 
ment un rez-de-chauffée de quatorze ou 
quinze pieds de hauteur , y compris le 
comble. La piece d’entrée du Gouver- 
neur eft une falle d’un quarré-long, qui ne 
reçoit de jour que par une feule fenêtre 
affez petite , avec un vitrage , moitié pa- 
pier , & moitié verre ; le bas de la croi- 
fée eft fermé par une menuiferie. Cette 
falle peut avoir quinze pieds de large fur 
dix-huit de long. On paffe de-là dans la 
falle de Compagnie , qui eft prefque quar- 
rée , ayant plus de profondeur que de 
largeur. Au fond", vis-à-vis l’unique fenê- 
tre qui l’éclaire , on voit une efpece d’eftra- 
de large de fix pieds, couverte de peaux de 
Tigres. Au milieu eft un fauteuil pour Ma- 
dame la Gouvernante, & de chaque côté 
fix tabourets revêtus, comme le fauteuil B 


17 z Histoire d’un Voyage 
de velours cramoifi. Toute la décoration 
confifle en trois mauvais petits tableaux 
& quelques grands plans, moitié peints, 
moitié colorés, encore plus mauvais quant 
à la peinture. Lesfleges pour les hommes 
occupent les deux autres côtés de la falle. 
Ce font des chaifes de bois, à doffier fort 
élevé, de la forme de nos chaifes du temps 
de Henri IV, ayant deux colonnes tour- 
nées , pour accompagner un cadre qui 
orne le milieu , revêtu de cuir , eftampé 
en demi-relief, ainfiquele liege. Laporte 
de communication de cette falle à la cham- 
bre qui fuit , où couchent le Gouverneur 
& fon époufe , n’efl fermée que par une 
efpece de rideau de tapifîerie. Les deux 
angles de cette falle, aux deux côtés de la 
fenêtre , font remplis , l’un par une table 
de bois, fur laquelle efl toujours expofé le 
cabaret à prendre le maté ; l’autre par une 
efpece d armoire, furmontée de deux ou 
trois rayons , garnis de quelques plats & 
de quelques talfes de porcelaine. 

La Dame de la maifon efl: la feule 
qui s’afleoit fur l’eftrade , quand il n’y 
a que des hommes en fa compagnie , â 
moins quelle n’en invite quelques-uns à 

venir 


#AUX ÏSLES MaLOUINES. 273 
venir fe placer fur les tabourets auprès 
d’elle. 

Ces {ailes font d’ailleurs , généralement 
parlant , fans plancher & fans carrelage. 
On voit de l’intérieur les rofeaux qui fou- 
îiennent les tuiles de la couverture. 

Les Efpagnols de Monte-video font fort 
oififs j ils ne s’occupent gueres qu’à con- 
verfer enfemble, à prendre du maté , & à 
fumer une cigare (a). 


Ça} On nefefert pas de pipes à Monte-video, ni dans le9 
établiffemens Efpagnols en Amérique. Ils fument, ce que 
les François des Ides Antilles appellent fumer en bout. Ces 
bouts que les Espagnols nomment Cigares , ou Cigales , 
ou Sigares, font de petits cylindres de fix à fept pouces 
de long , Se de cinq à fix lignes de diamètre, compofés de 
feuilles de tabac roulées l’une fur l’autre , de la queue à la 
pointe. Ceux que j’ai vu fabriquer à Monte-video ne font 
faits que de deux ou trois feuilles au plus. Elles font rou- 
lées fort légèrement , afin de biffer un libre paffage à la 
fumée parles interftices qui fe trouvent entre elles. Ordi- 
nairement les deux bouts font liés d’un peu de fil, qui em- 
pêche la feuille de fe dérouler ; 8 c l’on a foin , en finif- 
fant le cylindre , de mouiller d’un peu de colle de farine 
très-claire , la derniere extrémité qui complette le rou- 
leau. On allume un bout de ce cylindre , 8 c l’on tient l’au- 
tre dans la bouche , pourinlpirer enfuite la fumée, comme 
l'on fait avec une pipe ordinaire. 

U n Efpagnol n e marche jamais farts fa provifion de cigare j 
qu’il met en paquets dans une efpece de petite gibeciefe , 
ou fac de peau parfumée , un peu plu* grand que nos por- 

Tome /. S 


274 Histoire d’un Voyage 
Les Marchands & quelques Artiftes en 
très-petit nombre , font les feuls gens oc- 


tes-lettres. Jamais il ne manque, fur-tout enfortant de ta- 
ble , de préfenter des cigares à fes convives. 

La fumée en eft beaucoup plus douce que celle que l’on 
tire par le tuyau d’une pipe. J’imagine que le tabac dont 
ces cigares font faites , eft d’une efpece plus douce que 
celui dont ils font des an douilles en forme de fufeau,pour 
prendre en poudre; ou bien ils lui donnent une prépara- 
tion qui l’adoucit ; & qui confifte , je penfe , à faire trem- 
per la feuille dans l’eau pendant quelques heures, avant 
que de la rouler. Nos matelots , qui fumoient du tabac en 
andouilles, fe plaignoient de fon âcreté , & difoient que 
la fumée de ce tabac leur peloit la gorge. 

Les Efpagnols ne donnent pas au tabac la même prépa- 
ration que les Portugais duBréfil : auflï n’eft-il pas à beau- 
coup près , fi bon. Les Portugais , en le filant comme une 
corde , dont la groffeur n’excede pas un pouce de dia- 
mètre, l’humeftent d’un peu d’eau de mer, mêlée avec 
du fyrop de canne à fucre ; ce qui l’entretient gras & frais. 
Celui des Efpagnols eft toujours extrêmement fec ; les- 
andouilles ou fufeaux font d’une livre & demie , ou deux 
livres. Les Portugais mettent leur tabac filé en Rolle. Pour 
cela ils l’entortillent autour d’un morceau de bois gros 
comme le poignet, comme on fait en France de celui 
qu’on connoîtfous les noms de tabacàfiuner,oudetabac de 
■cantine. Ces Rolles font depuis dix jufqu’à deux cents 
livres , & font enveloppés d’un cuir verd ou fans apprêts. 

Quoique le tabac du Bréfil foit peut-être le plus excel- 
lent qu’ily ait , perfonne , au-moins au goûtFrançois , n’en 
prend de plus mauvais en poudre que les Portugais de ce 
pays-là. Ils ne le râpent pas ; ils le coupent en petits mor- 
ceaux , comme s’ils vouloient le fumer dans une pipe : ils 
te mettent enfuite fur une plaque de fer ou de cuivre , fou- 


AUX ÎSLES MàLOÜINêS. 175 
Cüpés dans Monte-video. Il n’y a point 
de boutiques apparentes , ni d’enfeignes 
qui les annoncent ; on eft alluré d’en trou- 
ver une lorfqu’on entre dans une maifon 
lituée à l’angle formée parla rencontre de 
deux rues. Le même marchand vend du 
vin, de l’eau-de-vie, de l'étoffe , du linge, 
de la clinquaillerie , &c. 

Le terrein des environs de Monte-vi- 
deo , eft une plaine à perte de vûe. Le fol 
eft noir, fort , & produit abondamment 
dès qu’on y donne la plus légère culture. 
Il n’y manque que des cultivateurs, pour 
en faire un des meilleurs pays du monde. 
L’air y eft fain , le ciel beau -, les chaleurs 
n’y font pas exceffives. Le bois cepen- 
dant y manque , & l’on n’en trouve que 
le long des rivières. 


tenue par trois pieds fur un feu doux , où ils le biffent fé- 
cher , jufqu’à ce qu’il puiffe être réduit en poudre. On le 
pile après cela dans un mortier , on le tamife ; & pour lui 
ôter 1 odeur défagréable de brûlé qu’il acquiert en féchant 
ainfi , on y mêle quelques odeurs de fleurs , chacun fui- 
vant fon goût particulier. Les Portugais préféroient au 
leur celui que nous avions apporté de France- M. deBou- 
gainville en fit préfent de deux livres à M. le Gouverneur 
de rifle Sainte-Catherine , dans une ca* e de porcelaine 
montée en argent. 

S i j 


ij 6 Histoire d’u n Voyage 

Les Efpagnols de Monte-video font 
vêtus à-peu-près comme les Portugais de 
rifle Sainte-Catherine ; mais ils portent 
affez communément des chapeaux blancs, 
à ailes rabattues , & d’une grandeur dé- 
mefurée. 

Les femmes y font affez bien pour la 
taille & la figure ; mais on ne fçauroit leur 
dire avec vérité quelles ont un teint de 
lys & de rofe ; leur vifage eft rembruni, 
& communément les dents leur man- 
quent, ou ne font pas blanches. 

Leur habillement confifte , à l’exté- 
rieur , en un corfet blanc ou de couleur, 
fans ajuftement ; il fuit les proportions de 
la taille , & fes bafques defcendent de 

Q uatre doigts fur le jupon. Ce jupon eft 
’une étoffe plus ou moins riche , fuivant 
les facultés ou la fantaifîe de celle qui le 
porte. Il eft bordé d’un galon ou d’une 
crépine d’argent, d’or, ou de foie , quel- 
quefois à double rang; mais fans falbalas. 
Elles ne portent point de coëffures de toile 
ni de dentelles. Un feul ruban , paffé au- 
tour de la tête , tient leurs cheveux réunis 
fur le fommet; d’où, en paffant fur le der- 
rière de la tête, ils tombent en deux ou 


AUX ISLES MaLOUINES. 277 

trois treffes fur le dos ; quelquefois jufqu a 
la jarretière. Les plus longs leur paroif- 
fent les plus beaux. 

Quand elles fortent, elles paffent fur la 
tête une piece d’étoffe fine , blanche & 
de laine , bordée d’un galon d’or , d’ar- 
gent , ou de foie. Cette piece d’étoffe , 
qu’elles nomment iquella ou mantille , 
couvre auffi les épaules & les bras , & défi- 
cend jufqu’au deffousde la ceinture. Elles 
croifent les deux bouts fur la poitrine , ou 
les paffent fous les bras , comme nos Da- 
mes Françoifes font de leur mantelet. 
Lorfqu’elles portent cette efpece de voile 
dans la maifon , ordinairement elles ne le 
paffent pas fur la tête (a). Mais , dans 
les rues & à l’Eglife, elles l’arrangent fur 
leur tête de maniéré qu’on ne leur voit 
qu’un œil & le nez; & il eft alors imposa- 
ble de les reconnoître. 

Les femmes font chez elles au-moins- 
avec autant de liberté qu’en France. Elles 
reçoivent la compagnie de très -bonne 
grâce , & ne fe font pas prier pour chan- 


r (./) Ces mantelets font en ufage parmi les payfannes 
du Poitou. 

S ii) 


278 Histoire d’un Voyagé 
ter , danfer , jouer de la harpe , de la gui- 
' tarre , du tuorbe , ou de la mandoline. 
Elles font en cela beaucoup plus complais 
fantes que nos Françoifes. Lorfqu’elles 
ne danfent pas , elles fe tiennent affifes fur 
des tabourets , placés , comme je l’ai dit , 
fur uneefpeced’effrade au fond de la falle 
de compagnie. Les hommes ne peuvent 
s’y placer que lorfqu’on les y invite 5 & 
une telle faveur prouve une grande fami- 
liarité, 

La maniéré de danfer des Dames tient 
de l’indolence dans laquelle elles paffent 
leurs jours , quoiqu’elles foient naturelle- 
ment fort vives. Dans la plupart de leurs 
danfes , elles ont les bras pendans , ou 
pliés fous la mantille , quelles nomment 
anfli Rébos, En danfant le $apateo , une 
des danfes le plus en ufage , elles tiennent 
les bras élevés, & frappent des mains , 
comme l’on fait quelquefois en France en 
danfa^ I e rigodon. Le fapateo fe danfe 
fans changer beaucoup de place , & en 
battant alternativement du bout du pied 
du talon. A peine femblent-elles re- 
mner. Elles paroiffent plutôt gliffer feule- 
ment je pied > que marcher en cadence. 


AUX ISLES MALOUINES. 279 

Il y a cependant une danfe fort vive & 
fort lafcive qu’on danfe quelquefois 
Monte-video ; on l’appelle Calmda , & les 
Negres aufli-bien que les Mulâtres , dont 
le tempérament eft embrafé, l’aiment à 
la fureur. 

Cette danfe a été portée en Amérique 
par les Negres du royaume d’Ardra fur la 
côte de Guinée. Les Efpagnols la dan- 
fent comme eux dans tous leurs établifle- 
mens de l’Amérique, fans s’en faire le 
moindre fcrupule. Elle eft cependant 
d’une indécence qui étonne ceux qui ne 
la voient pas danfer habituellement. Le 
goût en eft fi général Sc fi vif, que les en- 
fans même s’y exercent dès qu’ils peu- 
vent fe foutenir fur leurs pieds. 

La calenda fe danfe au fon des inftru- 
mens & des voix. Les aâeurs font difpo- 
fés fur deux lignes , l’une devant l’autre , 
les hommes vis-à-vis des femmes. Les 
fpeêlateurs font un cercle autour des dan- 
feurs & des joueurs d’inftrumens. Quel- 
qu’un des afteurs chante une chanfon , 
dont le refrein eft répété par les fpeêfa- 
teurs ,avecdesbattemens de mains. Tous 
les danfeurs tiennent alors les bras à demi- 

S iv 


s8o Histoire d’un Voyage 
levés , fautent , tournent , font des con- 
torfions du derrière , s’approchent à deux 
pieds les uns des autres , & reculent en 
caçlence, jufqu’à ce que le fon de l’inftru- 
ment, ou le tonde lavoix, les avertiflede 
fe rapprocher. Alors ils fe frappent du 
ventre les uns contre les autres deux ou 
trois fois de fuite, & s’éloignent après .en 
pirouettant pour recommencer le même 
mouvement , avec des geftes fort lafcifs , 
autant de fois que l’inftrument ou la voix 
en donne le lignai. De temps en temps ils 
s’entrelacent les bras , & font deux ou 
trois tours , en continuant de fe frapper 
du ventre, & en fe donnant des baifers , 
mais fans perdre la cadence. 

On peut juger combien notre éduca- 
tion françoife feroit étonnée d’une danfe 
suffi lubrique. Cependant les relations de 
Voyages nous affinent quelle a tant de 
charmes pour lesEfpagnols même de l’A- 
mérique , & que l’ufage en eû fi bien éta- 
bli parmi eux , quelle entre jufques dans 
leurs aétesde dévotion : ils la danfent dans 
l’Eglife & dans leurs Proceffions : les Re- 
ligieufes même ne manquent gueres de 
la danfer la nuit de Noël fur un théâtre 


AUX ÏSLES MaLOUINES. 281 
élevé dans leur chœur, vis-à-vis de la 
grille , quelles tiennent ouverte pour 
taire part du fpeftacle au peuple ; cette 
calenda facrée n’eft diftinguée des pro- 
fanes que parce que les hommes ne dan- 
fent pas avec les religieufes. 

Le Gouverneur & les Militaires font 
habillés à la Françoife , mais ils ne frifent 
ni ne poudrent leurs cheveux , ainfi que 
les femmes. Ils vivent auffi dans une gran- 
de oiliveté. 

Les gens du commun , les Mulâtres & 
les Negres , au lieu de manteau , portent 
une pièce d’etofte rayée par bandes, de 
différentes couleurs , fendue feulement 
dans le milieu, pour paffer la tête. Elle 
tombe fur les bras & couvre jufqu’aux 
poignets. Par-devant & par-derriere elle 
defcend jufqu’au deffous du gras de la 
jambe , Sc eff frangée tout au tour. On lui 
donne le nom de Poncho ou Ckony. Tous 
le portent à cheval , & le trouvent beau- 
coup plus commode que le manteau & 
la redingote. M. le Gouverneur nous en 
montra un , brodé en or & argent , qui 
lui coûtoit trois cents & tant de piaftres. 


182 Histoire d’unVoyage 
On en fait au Chili du prix de deux mille ; 
& c’eft de cette contrée , qu’on en a em- 
prunté l’ufage à Monte-video. 

Le Poncho garantit de la pluie , ne fe 
défait pas au vent , fert de couverture la 
nuit , & de tapis en campagne. On voit 
toutes ces figures Pl. XV. 

La maniéré de vivre des Efpagnols eft 
très-fimple. Les hommes qui ne font pas 
occupés au commerce , fe lèvent très- 
tard , ainfi que les femmes. Ils refient en- 
fuite les bras croifés , jufqu’àce qu’il leur 
prenne fantaifie d’aller fumer une cigale 
avec leurs voifins. On les trouve fouvent 
quatre ou cinq , debout à la porte d’une 
maifon , caufant & fumant. D’autres mon- 
tent à cheval , & vont faire , non un tour 
de promenade , dans la plaine , mais un 
tour de rue. Si l’envie leur prend , ils 
defcendent de cheval , fe joignent à la 
compagnie qu’ils rencontrent , caufent 
deux heures , fans rien dire , fument , 
prennent du maté, & remontent à cheval. 
Il eft très-rare en général qu’un Efpagnol 
fe promene à pied , & on voit dans les 
rues j autant de chevaux que d’hommes. 


AUX ISLES MALOUÏNES. 283 
' Pendant la matinée, les femmes de- 
meurent affifes fur un tabouret , au fond 
de leur Salle , ayant fous les pieds , d’a- 
bord une natte de rofeaux furie pavé $ & 
par deffus cette natte , des manteaux de 
Sauvages , ou des peaux de Tigres. Elles 
y jouent de la guitarre, ou de quelque au- 
tre inftrument en s’accompagnant de la 
voix, ou prennent du maté , pendant que 
les Négreffes apprêtent le dîner dans leur 
appartement. 

Vers midi & demi ou une heure, on 
fert le dîner , qui confifte en du bœuf ac- 
commodé de différentes façons , mais tou- 
jours avec beaucoup de piment & de fé- 
fran. On y fert quelquefois des ragoûts de 
moutons , qu’ils nomment Carnero , & 
quelquefois du poiffon , rarement de la 
volaille. Le gibier y abonde ; mais les E£> 
pagnols ne font pas chafleurs j cet exer- 
cice les fatigueroit. Le deffert eft coin- 
pofé de confitures. 

D’abord après le dîner , Maîtres & E£> 
claves font ce qu’ils appellent la Siejla , 
c’eft-à-dire qu’ils fe deshabillent , fe cou- 
chent & dorment deux ou trois heures. Les 
ouvriers , qui ne vivent que du travail de 


2§4 Histoire d’unVoyage 
leurs mains , ne fe refufent pas ces heu- 
res de repos. Cette bonne partie de la 
journée perdue , eft caufe qu’ils font peu 
d’ouvrage , & voilà ce qui rend la main- 
d’œuvre exceffivement chere. Peut-être 
auffi cette inertie vient- elle de ce que l’ar- 
gent y eft très-commun. 

Il n’eft pas furprenant qu’ils foient in- 
dolents. La viande ne leur coûte que la 
, peine de tuer, d’écorcher , & de couper 
le taureau pour l’apprêter. Le pain y eft à 
très-bon marché. Les peaux de taureaux 
& de vaches leur fervent à faire des facs 
de toütes efpeces , & à couvrir une partie 
de leurs maifons. Ces peaux font fi com- 
munes , que l’on en trouve des lambeaux 
épars ça & là le long des rues peu fréquen- 
tées , dans les Places & fur les murs des 
jardins. 

On trouve peu de ces jardins cultivés , 
quoique chaque maifon ait le fien. Je n’en 
ai vu qu’un feul affez bien entretenu , 
fans doute parce que le Jardinier étoit 
Anglois. Auffi les légumes y font rares. 
Celui que l’on y cultive le plus eft le Sé- 
fran ou Carthame , pour la foupe & les 
fauces. 


AUX ISLES MàLOUINES. 

Il efl: ordinaire aux Espagnols d’avoir une 
MaîtrelTe. Ceux qui en ont des enfants, leur 
donnent une efpece de légitimité? en re- 
connoiffant publiquement qu’ils en font les 
peres. Alors ces enfants héritent d’eux , 
à-peu-près comme les enfants légitimes. 
Il n’y a pas de honte attachée à la bâtar- 
dife ; parce que les Loix autorifent cette 
naiffance , au point de donner aux bâ- 
tards même le titre de Gentilshommes : 
& de telles loix paroiffent plus conformes 
à l’humanité , en ce quelles ne puniffent 
point un enfant innocent du crime de fon 
pere. 

Les cérémonies de la Religion font à- 
peu-près les mêmes qu’à Madrid. Pen- 
dant tout le temps de la Meffe , un habi- 
tant joue de la Harpe , dans une tribune , 
fans doute pour tenir lieu d’orgues. Je n’y 
ai vu de particulières démonlïrations de 
dévotion , que celle de fe frapper la poi- 
trine à cinq ou fixreprifes, depuis le com- 
mencement du Canon jufqu’après la 
Communion. Le Rofaire y eft encore 
fort en ufage ; & c’eft prefque la feule 
priere qu’on fait à Monte-video. Les Por- 
tugais de Sainte-Catherine, Blancs, Noirs 


iS 6 Histoire d’un Voyage 
& Mulâtres , font tous gloire d’en avoir* 
Ils ont auffi beaucoup de dévotion au fca- 
pulaire du Mont-Carmel , Hommes & 
femmes en portent. Au moyen du fcapu- 
laire & des Avillas , ils fe croyent à l’abri 
de tous les périls , & en fureté pour leur 
falut éternel. Ces Avillas qu’on leur voit 
pendus au cou , font une efpece de châ- 
taigne de mer , reflemblant à une feve 
plate & ronde , de la largeur d’un petit 
écu , & de deux lignes & demie d’épaif- 
feurjla peau eft grenue & chagrinée très- 
fin, couleur claire de châtaigne $ à la cir- 
conférence eft une bande noire , qui en 
fait prefque tout le tour. J’en amafîai beau- 
coup fur le bord delà meràl’Ifle Sainte- 
Catherine , fans les connoître , & j’en ai 
vu pîufieurs montées en argent chez un 
Orfevre à Monte-video. Il me dit qua , 
portée aji col , elle préfervoit du mauvais 
air & des forciers. 

A chaque Autel eft un voile qui régné 
depuis le haut jufqu’au bas , toujours ten- 
du devant la principale Image. Au com- 
mencement de la Mefîe , le Servant tire 
le cordon qui fufpend ce voile , & il dé- 
couvre l’Image : laMefle finie , il laide re- 


AUX ÏSLES MaLOUINES. 287 

tomber le Store , & ce Tableau eft voilé. 

Il n’y a qu’un feulEccléfiaftique dans la 
Ville qui nous fit beaucoup d’accueil $ il 
avoit connoiflance , non-feulement de ce 
que le Roi de Portugal avoit fait contreles 
Jéfuites de fes Etats , mais encore de ce 
que les Parlements de France & le Gou- 
vernement avoient ftatué contre cette 
Société. Il me pria même de lui donner 
en écrit le précis de ce que repréfente le 
célébré Tableau trouvé chez les Jéfuites 
de Billom en Auvergne , lors de l’inven- 
taire qui y fut fait des meubles & des 
biens de ces Peres , après la condamnation 
& la fuppreffion de leur Inllitut en 17621 
& 1763 , &lafécularifation de fes mem- 
bres. Je fatisfis fa curiofité fur ce monu- 
ment autentique de la folie Jéfuitique. Ce 
Curé eft homme de bon fens , générale- 
ment aimé. Il a une trentaine d’Efclaves , 
qu’il aime comme fes enfants. Il les éleve 
bien, & leur donne énfuite la liberté , avec 
quarante ou cinquante taureaux , pour les 
mettre en état de vivre fans dépendance. 
La Cure de ce bon Prêtre , avec fes reve- 
nus particuliers, peuvent lui valoir près d<3 
quatre mille piaftres. 


288 Histoire d’un Voyage 

Me trouvant un jour chez le Gouver- 
neur , je lui témoignai mon étonnement 
de ce que les habitants de Monte-video 
ne s’avifoient même pas de fe procurer 
de l’ombre dans leurs jardins & dans les 
Places publiques, en y plantant des arbres 
qui ferviroient à l’utilité & à l’agrément $ 
il nous dit , que cette décoration ne man- 
quoit pas totalement au pays , & que lui- 
même avoit fait planter un joli bois dans 
une maifon de campagne qu’il avoit à en- 
viron deux lieues de la Ville. Il propofa en 
même temps la partie d’y aller à cheval le 
lendemain après-midi. Nous acceptâmes 
la cavalcade dans le deffein de voir le pays, 
& de vérifier ce que lui & tant d’autres 
nous avoient dit d’étonnant & de merveil- 
leux fur les chevaux du Paraguay. 

Le jour de la partie , M. de Bougain- 
ville , les principaux Officiers & moi , 
nous nous rendîmes au Gouvernement , 
où nous trouvâmes des chevaux prêts. 
Madame la Gouvernante , habillée en 
Amazone & coeffée d’un chapeau bordé 
d’or retroufle à la militaire , fe mit à la tê- 
te de la cavalcade , furunchevalfüperbe, 
dont la bonté égaloit l’apparence. Nous 

arrivâmes 


AUX ISLES MALOUINES. 289 
arrivâmes au bout d’une grande heure au 
bofquet du Gouverneur ; cet enclos déli- 
cieux confifte en pommiers* poiriers , pê- 
chers & figuiers, plantés en allées , mais 
peu régulières , û l’on en excepte celle du 
milieu , qui a de longueur près d’une demi- 
lieue. Un ruiffeau affez confidérable fier- 
pente au travers du verger; les allées fiont 
fort champêtres , à caufe des plantes hau- 
tes & baffes qui y croiffent fans culture. 
La méliffe fur tout y vient en abondance. 

Les arbres étoient fi chargés de fruits , 
que la plûpart des branches n’ayant pu en 
fupporter le poids, étoient déjà brifées;& 
tous ces fruits, dit -on, font excellents. 
Nous 11e pûmes en juger, car ils ne dé- 
voient être en maturité qu’à la fin de Fé- 
vrier ; ils avoient au-refte une très-belle 
apparence. 

On pourroit faire de ce verger une pro- 
menade charmante ; mais le Gouverneur 
n’y fait pas travailler , parce qu’il efi: dans 
le deffein de retourner en Europe , où il 
compte fixer fon féjour. 

C’eft dans ce bofquet que je liai con- 
noiffance avec un Francifcain nommé le 
Pere Roch , qui étoit Précepteur du fils 
Tome /. T 


2.90 Histoire d’unVoyage 

de Dom-Viana. Pendant la promenade 
nous raifonnâmes en langue latine , fur 
quelques points de Phyfique ; & il me fut 
aifé de connoître qu’il ne l’avoit gueres 
étudiée que dans les écoles de la Philofo- 
phie d’Àriftote. Il m’avoua même qu’il y 
étoit très-attaché. Je fuis , me dit-il , Pé- 
ripatèticicn & Scotijle pour la vie. 

Nous avons dîné plufieurs fois chez le 
Gouverneur, qui nous a toujours donné des 
repas auffi fplendides que le pays peut le 
permettre j mais les mets y étoient apprêtés 
fuivant l’ufage 5 c’eft- à-dire , la plupart avec 
de la graille de bœuf raftnée , qui leur 
tient lieu de beurre & d’huile ; & affai- 
fonnés de tant de piment , & de cartha- 
me, que les viandes en étoient toutes cou- 
vertes. On avoit cependant foin de ne 
pas mettre ces épices fur tous les mets. 
Les vins d’Efpagne & du Chili nous fer- 
voientde boiuon -, les plats & les affiettes 
étoient d’argent -, il y en avoit auffidepor- 
celaine. Une nappe très-courte couvroit 
la table , & les ferviettes étoient un peu 
plus petites que des mouchoirs médiocres, 
frangées naturellement ; ou pour parler 
plus correèlement , effilées par lés deux 


AUX ÏSLES MALOUINES. 29I 

bouts. Les Efpagnols ne boivent ordinai- 
rement que de l’eau pendant le repas , & 
à la fin on apporte à chacun un grand ver- 
re de vin , fans même qu’on le demande. 
Quand nous demandions de l’eau & du 
vin , on les apportoit donc l’un après l’au- 
tre, & il falloir les boire fiéparément. Le 
vin du Chili a la couleur d’une potion de 
rhubarbe & de fénéj Ton goût en approche 
allez. Il prend ce goût peut-être du tet> 
roir , peut-être aufii des peaux de bouc 
eaudronées danslefquelles on le tranfpor- 
të. On n’en boit gueres d’autres dans tout 
le Paraguay. On fie fait bientôt à ce goût- 
là ; & quelques jours après en avoir fait 
fon ordinaire, on le trouve on. 11 efi: très- 
chaud fur l’eftomach. Mais foit goût, foit 
fantaifie , les Efpagnols préféroient celui 
de France que nous y avons porté. 

Le 1 de janvier , nous allâmes à Mon- 
te-video faire au Gouverneur notre com- 
pliment fur la nouvelle année ; nous ne 
lçavions pas que cette cérémonie efi: ren- 
voyée dans ce pays-là , au fixieme du 
mois , jour de l’Epiphanie. Il étoit occu- 
pé à tenir l’aflemblée pour la nomination 
des Officiers de la Juftice. Avant appris 

Tij 


2 Ç)i Histoire d’un Voyage 
qu’après cette nomination , il devoit aller 
avec tout Ton cortege , à l’Eglife-Paroif- 
fiale , qu’ils nomment la Cathédrale ; nous 
nous y rendîmes à midi & demi. Il parut 
au milieu des nouveaux Officiers de la 
Juffice , ayant tous de grandes baguettes 
blanches à la main , dont ils fe fervoient 
comme de bâtons, pour s’appuyer en mar- 
chant. Il traverfa la place au milieu de ces 
Officiers , rangés fur une même ligne , 
ayant leur grand manteau noir & leur 
rotin , comme l’Oidor de lllle Sainte- 
Catherine. La cérémonie finit comme en 
Europe , par une Meffe , & par un grand 
dîner. 

Comme Monte-video n’eft point peu- 
plé , on y encourage les déferrions dans 
les troupes étrangères ; nous perdîmes 
durant notre féjour fix Matelots & un 
Colon deftiné pour les Ifles Malouïnes $ 
le Gouverneur, à la follicitation de M. de 
Bougainville , qui promit dix piaftres 
pour chaque Déferteur qu’on lui amene- 
roit, envoya des Dragons à leur pour- 
fuite j mais ils n’en donnèrent aucunes 
nouvelles. Je penfe même qu’on leur en 
aurait promis cent , qu’ils n’en auraient 


AUX ISLES M ALOUI N ES. 293 
arrêté aucun ; il eft de l’intérêt de l’El- 
pagne qu’il relie beaucoup d’hommes dans 
le pays , pour le peupler. 

Il n’ell permis à aucun étranger de ven- 
dre des marchandifes à Monte-video ; ce- 
pendant , malgré les difficultés qu’il y 
avoit à les débarquer , & les dangers 
qu’on coui'oit à les vendre , plulieurs de 
nos Officiers , & des gens de l’équipage , 
qui avoient fait des pacotilles, dans l’efpé- 
rance de les vendre à Tille deF rance & aux 
Indes Orientales où ils penfoient que nous 
allions , s’en débarrafferent. Comme no- 
tre navire étoit abordé le premier dans le 
Pays, depuis la paix, tout s’y vendit très- 
bien. Les Gardes ne confifquerent que 
quelques paquets portés imprudemment, 
& M. de Bougainville parut approuver 
hautement cette rigueur; ce quiperfuada 
les Efpagnols qu’il n’autorifoit point la 
contrebande. 

Dans la fuite , en donnant quelque argent 
aux Gardes Efpagnols, & même à l’Offi- 
cier qui les commandoit, 011 vint à bout 
de n’effuyer aucune difficulté. Comme 
nous étions cenfés n’avoir pas de la mon- 
noie d’Efpagne , & que celle de France 

Tiij 


294 Histoire d’unVoyage 
n’a pas cours dans le Pays , M. de Bou- 
gainville demanda & obtint la permiflion 
de vendre quelques pièces de vin , d’eau- 
de-vie , d’huile , & plufieurs autres Mar- 
chandées qu’il avoit de fuperflues , pour 
acquiter toutes les dettes du navire; enfin 
la bonne intelligence entre nous & les Es- 
pagnols , dura pendant tout le temps de 
notre relâche à Monte-video, 



AUX ISLES MaLOUINES. 295 


CHAPITRE XI. 

* 

De quelques particularités fur les Indiens 
du Paraguay . 

U N jour que nous étions au Gouver- 
nement , quatre Indiens vinrent s’y 
préfenter jdès que le Gouverneur apper- 
çut qu’ils entroient dans fa cour , il fit fer- 
mer la porte de fes appartements. Nous 
lui en demandâmes la raifon : s’ils en- 
troient dans cette Salle , nous dit-il, elle 
feroit infeélée pour huit jours. Ils exha- 
lent une odeur qui s’attache aux mu- 
railles mêmes. Cette odeur vient de ce 
qu’ils s’oignent le corps d’une huile infec- 
tée , pour fe garantir des infeéles. 

Ces Indiens , trôuvant les portes fer- 
mées , s’approchèrent de la fenêtre où 
nous étions , & un d’eux tira d’un petit 
fac de peau de Tigre, un papier écrit & 
plié , qu’il préfenta. Le Gouverneur le 
prit , & le lut. Il étoit écrit en langue Efi 
pagnole.C’étoit un Certificat deplufieurs 
Gouverneurs Efpagnols qui déclaroient 

Tiv 


ic )6 Histoire d’un Voyage 
qu’iin de ces Indiens étoit de la race des 
Caciques, & lui même actuellement Chef 
de Village. Le Gouverneur le lui rendit , 
& l’Indien lui (demanda par ligne une feuil- 
le de papier , pour fubftituer à celle qui 
enveloppoit auparavant le Certificat , par- 
ce qu’elle étoit coupée dans les plis , par 
vétulté : on la lui donna. Vraifemblable- 
ment ceslndiens ignoroient lalangueEfpa- 
gnole;carilsn’enprononcerentpas unfeui 
mot. Un Officier nous dit, qu’ils a voient 
parlé la langue du Para , mêlée de celle 
des Indiens des Terres circonvoifines. Ils 
n’avoient pour tout habillement , qu’une 
çfpece de manteau compofé de plufieurs 
peaux de chevreuils avec leur poil , cou- 
iues enfemble pour former un quarré 
long , tel que pourroit être une ferviette 
de table. Il étoit attaché auprès des épau- 
les avec deux courroies ; & produifoit 
l’effet que l’on voit dans la fig. 4. de la PL 
Vï. Le côté de la peau qui touchoit à la 
chair, étoit blanc , & peint en rouge & 
en bleu gris , par quarrés , lozanges & 
triangles. Ceslndiens viennent afiez fou- 
vent dans la Ville , par troupes , & y amè- 
nent auffi leurs femmes. Leurs habitations 


^ AUX ISLES MALOUINES. 297 
ne font pas éloignées de Monte-video , 
de plus de fix ou fept lieues. Ils y viennent 
pour boire du vin & de l’eau-de-vie. 
N’ayant pas parmi eux l’ufage de l’argent 
monnoyé , ils donnent des petits lacs de 
peaux de Tigre , leurs manteaux, quel- 
quefois les peaux des animaux féroces 
qu’ils ont tués ; mais plus ordinairement 
celles qu’ils ont coufues enfembie , pour 
fe couvrir. Us les donnent prefque pour 
rien j car ils livrent un de ces efpeces de 
manteaux compoféde huit peaux de che- 
vreuils pour un réau , qui vaut douze fols 
& demi , monnoie de France. Un fac de 
peau deTigre , long de quatorze ou quin- 
ze pouces , & large d’un pied , ne coûte 
qu’un demi-réau. Quand on veut avoir 
ces manteaux des Indiens , il fuffit de le 
prendre d’une main , & de préfenter un 
réau, ou un demi - réau de l’autre. L’In- 
dien dénoue auffi-tôt la courroie , prend 
la piece d’argent, vous donne le manteau, 
ou le petit fac , & va tout nud chez le pre- 
mier marchand , boire du vin ou de l’eau- 
de-vie. 

Leurs femmes font de même. Elle n’ont 


298 Histoire d’ünVoyage 
pas ordinairement d’autres vêtements que 
les hommes. Mais on en voit quelquefois 
qui attachent de plus une courroie de 
peau autour de leur ceinture , pour fo 
montrer avec décence. 

Il eil défendu de leur vendre une quan- 
tité de vin , ou d’eau-de-vie , qui puiffe 
les eny vrer , dans la crainte que l’y vreffe 
ne leur faffe commettre quelques défor- 
dres. M. de Bougainville voulant donner 
un ré au à chacun des quatre qui fe pré- 
fenterent chez le Gouverneur -, celui-ci 
le pria , par cette raifon , de modérer fa 
générofité. Une autrefois , étant chez le 
Curé , on nous avertit qu’il en venoit une 
troupe de huit à neuf, hommes & fem- 
mes. L’écrivain de notre Frégate s’étant 
mis à la porte, avec un morceau de pain 
qu’il mangeoit , un de ces Indiens lui prit 
en paffant ce morceau de pain, s’arrêta un 
moment , le mangea en riant , & enfuite 
rejoignit fa troupe en filence. Ils avoient 
tous la tête & les piedsnuds,&ne portoient 
d’autre vêtement que le manteau dont 
j’ai parlé. Les unsle plaçoient fur l’épaule 
droite , & les autres fur la gauche. Ils met- 


AUX ISLES MaLOÜINES. 299 
tent le poil en-dehors ou en-dedans , 
fuivant qu’il pleut , ou que le temps eft 
beau. 

Ceux que j’ai vus étoient bien faits ; ils 
avoient le corps droit, la jambe & le 
bras bien tournés , la poitrine large , & 
tous les mufcles du corps bien deffinés. 
Les femmes étoient plus petites de beau- 
coup que les hommes , qui étoient tous de 
de belle taille. Ces femmes avoient, com- 
me eux, un air vif, un vifage arrondi , ce- 
pendant fans embonpoint ; desyeux allez 
grands , pleins de feu , le front élevé , la 
bouche grande , le nez large & un peu 
applati vers la pointe ; les levres de moyen- 
ne grolfeur & les dents blanches ; les che- 
veux longs, noirs , & tombant négligem- 
ment autour du cou, quelquefois même 
lur le front ; ils les oignent , ainli que le 
corps , de différentes 
des parfums que pour 

On dit qu’ils n’ont pas , dans le premier 
âge , cette couleur de cuivre rouge bron- 
zé, qu’on leur voit répandue généralement 
fur toute la peau. Sans doute que le cli- 
mat , l’air brûlant qui agit fans celfe fur 


drogues qui ne font 
eux. 


300 Histoire d’un Voyage 
cette peau , & les prétendus parfums dont 
ils l’oignent , contribuent beaucoup à lui 
donner cette couleur , qui après plufieurs 
générations, peut devenir naturelle. 

Les femmes font occupées à la culture 
du manioc , & à fa préparation pour en 
faire la caffave. Leur ménage ne con- 
fifte qu’à coudre enfemble les peaux de 
c hevreuils ou d’autres bêtes , dont les hom- 
mes & les femmes fe couvrent, & à pré- 
parerleurs repas pour elles 5 pour les hom- 
mes, ils pafi’entleur vie à la chaffe , ou à 
la pêche , ou à monter à cheval ; aufiî 
font-ils d’excellents cavaliers. Les vieil- 
lards préfi dent à chaque hameau , de- 
meurent dans leurs habitations avec les 
jeunes garçons & les filles qui n’ont pas 
encore la force de faire un travail péni- 
ble. T oute la forme de leur gouvernement 
confifte à refpefter leurs Anciens. 

Ils font extrêmement adroits dans le 
maniment des lacs , des lances & de 
l’arc : rarement ils manquent leur coup 
avec le lacs, à cheval même, & en cou- 
rant à toute bride. Un Taureau furieux , 
un Tigre , l’homme* même le plus rufé ne 


AUX ISLES MALOUINES. 3OI 
leur échappent guère. Dans leurs querel- 
les particulières , ils fe fervent de ces lacs, 
& d’une demi-lance. La feule maniéré 
de rendre leur adreife inutile , eft de fe 
coucher à terre , ou defe coller contre un 
arbre, ou contre un mur. 

Ces lacs font de cuir de Taureaux cou- 
pés autour de la peau. Us tordent cette 
courroie -, ils la rendent fouple à force de 
la grailfer, & l’allongent en la tirant , juf- 
qu’à neluilaiffer qu’un demi-doigt de lar- 
geur. Elle ne laide pas d'être fi forte , 
qu’un Taureau ne peut la îompre, & 
quelle' réfille plus qu’une corde de chan- 
vre , qui même ferôit moins fouple , & 
ne pourroit pas être employée au même 
ufage. 

On ne peut guere avoir de peaux de 
Tigres & autres bêtes féroces que par les 
Indiens. Elles ne font cependant pas chè- 
res , quoiqu’aflez rares à Monte-video. 
On en a une des plus belles pour deux ou 
trois piaftres. J’en achetai une de Tigre, 
très belle , mais de moyenne grandeur , 
& coufue eu bilTac , pour une piece de 
huit. Les Indiens rfen tuent guere , quoi- 


302 Histoire d’un Voyage 
qu’ils les mangent , parce qu’ils ne fe fer- 
vent de leurs peaux que pour les petits facs 
dont j’ai parlé. Ils portent dans ces facs la 
caffave , qui leur fert de nourriture , & 
les fers de leurs flèches , qu’ils n’emman- 
chent au bout du rofeau , que lorfqu’ils 
veulent les tirer. Ce fera la forme & la 
largeur d’une feuille de Laurier , dont les 
deux extrémités feroient très-allongées. 
Ils l’enfoncent dans le rofeau par un 
bout ou par l’autre indifféremment , par- 
ce que ce fer efl: pointu & tranchant des 
deux côtés. Ces flèches font d’autant plus 
meurtrières , que le fer n’étant pas atta- 
ché folidement au rofeau, ce fer demeure 
dans la bleflure , quand on veut en reti- 
rer la flèche. 

Lorfqu’ils veulent lancer un animal , 
ils le pourfuivent , tenant la bride de leur 
cheval d’une main, & de l’autre le lac -, & 
le lui jettent au cou , aux jambes , ou aux 
cornes. Si l’animal efl: fl furieux ou féroce, 
ils l’attaquent trois , quatre de compa- 
gnie ; chacun lui lace un membre , puis 
ils fe féparent l’un allant à droite , l’autre 
à gauche ; ce qui roidit les lacs , & don- 


AUX ÏSLES MALOUINES. 303 
ne la facilité à un troifieme d’approcher 
fans danger de l’animal , & de le tuer 
avec fa demi-lance. 

[ Il eft fâcheux que nous ne connoif- 
fîons ces Indiens que par les Jéfuites, ou 
les partifants de leur aefpotifme : ils font 
pour le politique auffi bons à étudier que 
les Efpagnols même , & pour le philofo- 
phe ils le font davantage -, car ils font plus 
près de la nature]. 


TflRf T 


«K 


a» 


304 Histoire d’unVoyagë 



CHAPITRE XII. 


Hijloire Naturelle, de Morne - video. 

[1T Es chevaux du Paraguay font céle- 
I j bres dans le nouveau monde -, auffi 
ils forment la principale richeffe des ha- 
bitants de Monte- video ; ils fervent aux 
Blancs, aux Mulâtres & aux Negres, & 
leur nombre égale pourlemoins celui des 
hommes ]. 

Malgré le prix qu’on attache à ces qua- 
drupèdes , on pourrait cependant nom- 
mer Monte-video l’enfer des chevaux j 
on les fait travailler fouvent trois jours 
de fuite fans boire ni manger ; on les traite 
comme les chameaux de l’Arabie. 

Ces chevaux néanmoins font excel- 
lents , ils ont confervéla vivacité des che- 
vaux Efpagnols dont ils font fortits -, ils 
ont le pied extrêmement alluré, & font 
d’une agilité furprenante. Leur pas eft li 
vif & fx allongé, qu’il égale le plus grand 
trot & le petit galop des nôtres. Leur pas 
conlifte à lever en même-temps le pied de 

devant 


AUX ISLES MàLOUINES. 305 
devant & celui de derrière ; & aulieu de 
porter le pied de derrière dans l’endroit oii 
ils avoientpofé celui de devant , ils le por- 
tent beaucoup plias loin , vis-à-vis & mê- 
me au-delà du pied de devant du côté 
oppofé ; ce qui rend leur mouvement 
près du double plus prompt que celui des 
chevaux ordinaires , & beaucoup plus 
doux pour le cavalier. Ils ne font pas dif- 
ftingués par leur beauté mais on peut 
vanter leur légèreté , leur douceur , leur 
courage & leur fobriété. Les habitants ne 
font aucune provifion de foin ni de paille 
pour nourrir ces animaux. Toute leur ref- 
fource eft de les faire paître aux champs 
toute l’année. Il eft vrai qu’il n’y fait jamais 
de froid à glacer ni les rivières ni les 
plantes. 

Les chevaux ne font pas ferrés. Les 
harnois font auffi bien différents de ceux 
que l’on employé en Europe. Ils pofent 
premièrement fur le cheval nud une groffe 
étoffe molle & d’un tiflu peu ferré , qu’ils 
nomment Jchuaderos ; par-deffus une fan- 
gle , puis un cuir affezfort, de la largeur 
ae la Telle , qui déborde fur la croupe , & 
qui fert de houffe. On le nomme camé* 
Tome I. V 


30 6 Histoire d’un Voyage 
ros. Sur ce cuir fe place la felle , faite com- 
me les bâts de nos chevaux de charge , 
& par-deflus une ou plufieurs peaux de 
mouton avec la laine coufues enfemble , 
& peintes d’une feule ou plufieurs cou- 
leurs. C’eA le peilhon. Enfin une fécondé 
fangle ou fouventriere , pour afîujettir le 
tout fur le cheval. Les étriers font petits & 
étroits , parce qu’ils n’y mettent que le 
bout du foulier -, & ceux qui vont pieds 
nuds , n’y mettent que le gros orteil. 

Le mords de la bride efi de fer , tout 
d’une piece , & fans bofîettes. Les renés 
font compofées de plufieurs petites cour- 
roies , entrelacées en forme de cordons à 
pendules ou à fonnettes , & ont au moins 
fix pieds & demi ou fept de longueur , 
parce qu’elles fervent en même temps 
de fouet. Un demi-cercle de fer , pris de 
la même piece de barre dans lequel on 
pafie la mâchoire inférieure du cheval , 
produit le même effet que la gourmette. 
La partie du carneros qui dérobe la felle , 
& porte fur la croupe, efi ordinairement 
goffrée en fleurons. 

Quand un Efpagnol efi; à cheval , il 
porte le ponchos , qui efl: plus commode 


'AUX ISLES MâLOUINES. 30? 
que le manteau , foit pour le cavalier , 
Toit pour fa monture. 

Le ponchos eft, comme je l’ai dit , une 
piece d’étoffe de la forme d’une couver- 
ture de lit , & de deux ou trois aulnes de 
long fur deux de large. On le porte à che- 
val & à pied. Les gens peu riches & les 
Negres ne le quittent qu’en fe couchant. 

Achevai , ce vêtement eft à la mode, 
même pour les deux fexes , fans diftinc- 
tion de rang. On ne diftingue le Gou- 
verneur d’un efclave , que par la fineffe , 
la légèreté & la richeffe du ponchos. 
L’exercice du cheval eft fi commun à 
Monte-video, qu’on y voit aux femmes 
autant d’adreffe & de légèreté qu’aux 
hommes ; ce qui rend jufqu’à un certain 
point vrai-femblable l’hiftoire des Ama- 
zones. 

[Il y a beaucoup d’animaux féroces à 
Monte-video , les Tigres fur-tout y font 
très-communs , & en général ils font plus 
gros & plus féroces que ceux des déferts 
du Zaara & du Biledulgérid ; cette obler- 
vation fait naître quelques doutes fur l’i- 
dée finguliere de M. de Buffon & de fau- 
teur des Recherches philofophiques fur les 

Vij 


^o§ Histoire d’unVoÿagë 
■Américains , que les animaux du nouveau 
monde font tous dégénérés comme fi la 
nature dans ces climats étoir épuifée , 
& que fa puiflance génératrice fût alté- 
rée ; un feulfait bien conftaté parunNa- 
turalifte fuffit pour faire écrouler tous 
les fyftêmes d’un Philofophe ]. 

Malgréla férocité des Tigres de Mon* 
te video , on réuffit quelquefois dans le 
bas-âge à les apprivoifer. Le Gouverneur 
en avoit fait élever un dans la cour de fon 
. Palais j il étoit attaché auprès de la porte 
d’entrée , avec une fimple courroie. Les 
Dragons & les Domeftiques badinoient 
avec lui , fans qu’il donnât aucune mar- 
que de faférocité naturelle. Onletournoit, 
on le tiroit , on le culbutoit, comme l’on 
feroit un chat privé. Voyant qu’il pou- 
voit faire plaifir à M. de Bougainville , 
le Gouverneur le fit porter à bord, & le 
lui donna. On y fit conftruire une cage 
de madriers de fix pouces d’écariffage f 
& on le garda une huitaine de jours. An 
bout de ce temps , il commença à mugir 
de tems à autre , & fur-tout la nuit. Ôn 
craignit alors qu’il ne devînt furieux. D’ail- 
leurs il falloit de la viande fraîche pour le 


AUX ÏSLE S MaLOUINES. 
nourrir ; & nous n’en avions pas de refie 
à lui donner. Ces confldérations détermi- 
nèrent M. de Bougainville à le faire étran- 
gler. 11 n’avoit alors que quatre mois : &c 
la hauteur , fur fes jambes , étoit de deux 
pieds trois pouces. On peut juger de celle 
qu’il auroit acquife dans fa grandeur natu- 
relle. 

Un jour que M. Frontgoufle & moi 
nous nous occupions à herborifer , nous 
entendîmes un cri plaintif qui partoitd’un 
amas de pierres & de roches qui envi- 
ronnoit une des fontaines de Monte-video j 
nous n’en étions pas éloignés de plus de 
7 à 8 toifes. Nous prîmes d’abord ce cri 
pour celui d’un chat embarrafle dans ces 
pierres , & échappé d’une habitation qui 
en étoit diftante d’un demi-quart de lieue. 
En nous approchant de la fontaine , ce 
cri nous parut être celui d’un enfant. Nous 
en approchions , lorfque M. Frontgoufle 
nous dit : n’avançons pas , ce n’efl: pas le 
cri d’un enfant, c’eft: celui d’un Cayman. 
Je me rappelle en avoir entendu de fem- 
blables plus d’une fois dans nos Ifles. 
.Nous ne fommes pasaflez forts contre un- 
animal auffi féroce. Il y en a en effet dans 

Viij 


310 Histoire d’un Voyage 
le Pays; & M.de Saint-Simon nous avoit 
déjà dit en avoir vû un fur le bord d’une 
petite riviere, qui coule derrière le Mont , 
qui n’eft féparee de la Ville que par labaie 
où le Port eft fîtué. 

[ Le Cayman eft une efpece de Cro- 
codile : c’eft le plus grand des animaux 
ovipares ; car il a quelquefois jufqu’à 
vingt pieds de long; les écailles dontfon 
corps eft couvert , refiftent à un coup de 
moufquet chargé de balles ramées ; on 
prétend qu’il peut couper un homme 
par le milieu du corps. Les Negres, qui 
font fi foibles auprès des Blancs , luttent 
avec avantage contre cet amphybie. Ils 
vont l’attaquer dans la mer , lui enfon- 
cent dans la gueule un morceau de bois, 
pour la tenir ouverte ; & comme cet ani- 
mal n’a point de langue , il eft bientôt 
noyé. Je doute que les conquérans de ces 
Africains s’expofaffent ainfi à des com- 
bats finguliers contre les Caymans ]. 

Inftruit de la férocité de cet animal in- 
connu , jen’ofai pouffer ma curiofité plus 
loin ; nous nous contentâmes d’amaffer 
encore quelques pieds de moté , & nous 
reprîmes le chemin de la ville pour retour- 


AUX ISLES MALOUINES. 3H 
lier à bord. Chemin faifant , nous ren- 
contrâmes beaucoup de Courlis qui vo- 
taient par compagnie. Ils fe laiffoient ap- 
prochera la portée dupiftolet ; mais nous 
n’étions armés que de bâtons. 

Etant un jour dans un canot avec le 
Gouverneur , nous fentîmes une odeur 
infeéle , femblable à celle qu’exhaleroit 
un cadavre. Je m’imaginai d’abord qu’elle 
pro venoit de la corruption d e quelqueT au- 
reau tué & abandonné fur le rivage ; mais 
le Gouverneur me défabufa & m’aflura 
que c’étoit une exhalaifon de l’urine d’un 
animal nommé Zorillos , en colere , ou 
pourfuivi par quelque chafTeur. 

Le Zorillos eft de la grandeur d’une 
Belette , un peu moins long , d’un poil 
fauve , plus clair fous le ventre, qui eft prefi- 
que gris ; deux'lignes blanches s’étendent 
le long du dos , & forment depuis le cou 
jufqu’à la queue , une figure prefque 
ovale. Cette queue eft bien fournie de 
poil, & l’animal la tient prefque toujours 
dreffée, comme fait l’Ecureuil. Lorfqu’il 
fe fent pourfuivi, ou qu’il s’irrite , il lâche 
fon urine quiinfe&e l’air à plus d’une demi- 
lieue. Nous avons fenti cette odeur deux 

Viv 


312. Histoire t>’u n Voyage 
ou trois fois , à bord même de notre fré- 
gate , quoiqu’éioignée de terre d’une 
bonne lieue & demie. Le Zorilloseft peut- 
être le même que la Bête puante , ou En- 
fant du Diable du Canada, don t l’urine pro- 
duit à-peu-près les mêmes effets. Le Chin- 
che des parties méridionales de l’Amérique 
a auffi beaucoup de rapport avec le Zo- 
rillos. 

Un autre animal fort commun dans les 
environs & du côté de Buenos-ayres , 
elî: leTatu-apara,que nous nommons Ta- 
tou ; les EfpagnolsyT/vaaTff/o , & les Por- 
tugais Encubertado. Comme il eft très- 
connu , je n’en ferai pas la defcription. 
Ximenez dit que les écailles du Tatou, 
réduites en poudre & avalées au poids 
d’une dragme dans une décoéffon de 
fauge , provoquent une fueur fi falutaire , 
qu’elle guérit les maladies vénériennes ; 
quelle fait fortir les épines de toutes les 
parties du corps ; & , fuivant Monades , 
liv. 1 5 , pag. 552, les petits os de la queue 
de cet animal guérifïent la furdité. 

Pluheurs de nos Marins achetèrent des 
Perruches à Monte -video. Elles coû- 
toicnt jufqu’à deux pialtres. Leur plu- 


AUX ISLES MALOUINES. 31^ 
mage eft entièrement vercl , excepté ce- 
lui du cou , de l’eftomac , & un peu du 
ventre, qui eft d’un beau gris argenté. Le 
bec eft court , très-courbé , & de cou- 
leur de chair ; leur grofîeur eft celle d’une 
grive ; mais elles ont une queue très-lon- 
gue. Douces , careftantes , mais très- 
vives, elles apprennent aifément à parler, 
prononcent bien & fe plaifent en compa- 
gnie. Plus on fait de bruit , plus elles 
clevent la voix. 

On les éleve & on les tient à Monte- 
video dansées cages de cuir de Taureau; 
ce font des efpeces de boîtes plates par- 
deffous, oblongues, convexes par-deflus, 
percées de trois trous de chaque côté, &: 
d’un trou, à une extrémité, affez ouvert 
pour laifter à l’oifeau la liberté d’y paffer 
la tête feulement. A l’autre extrémité eft 
une ouverture qui fe ferme à deux bat- 
tants , ayant la forme d’une porte co- 
chere. C’eft par-là que l’on introduit la 
Perruche.' 

On nous aftura que la durée de la vie 
de cet oifeau n’eft que d’un an , quand 
on le tient en cage. Eft-ce la vérité , ou 
une fimple opinion fondée fur l’expé- 


jï4 Histoire d’unVoyage 
rience ? Je n’en fçai rien. De huit que 
hous avions abord , fix fontpéries de ma- 
ladie , ou en tombant à la mer ; une fep- 
tieme le fauva , dit-on , à notre arrivée à 
Saint-Malo , & la huitième mourut dans 
ma chambre trois jours après mon retour 
à Paris. 

Il y a peu de coquillages linguliers dans 
le Bréfil ; cependant le Gouverneur fit 
préfent à M. de Bougainville d’un fu- 
perbe nautile papyracée qu’on lui avoit 
envoyé de Rio-Janeïro : il aflura auffien 
avoir trouvé une femblable fqj la côte de 
l’Ifle de Maldonnat ; il ell probable qu’on 
en trouverait bien d’autres , fi on en fai- 
foit commerce à Monte-video. 

Le régné végétal mérite un peu plus 
d’attention dans cette contrée. Je trouvai 
chez un Officier Efpagnol , élevé en 
France , un petitjardin déplantés curieu- 
fes ou médicinales que le pays fait naître, 
& dont j’ai appris le nom & les propriétés. 

La plante nommée Méona , reflemble 
beaucoup à du ferpolet ; mais la feuille 
en efl: ronde & d’un verd moins brun ; la 
tige efl: rouge & rampante : elle prend 
racine à chaque nœud , & donne un lait 


AUX ISLES MALOUINES. 31$ 
blanc comme le tithymale. La graine 
Vient dans une goufle fpirale , hériffée j 
cette goufîe ne contient qu’une graine 
jaunâtre , qui a prelque la forme d’un 
rein. Elle jette de fa racine beaucoup de 
tiges branchues, qui le répandent en rond 
fur la terre , comme celles de la renouée. 
Prife en infulion comme le thé , elle 
guérit , dit-on , de la rétention d’urine , 
comme par miracle. 

Ebreno , ou Mio-mio , eft une plante dont 
la tige eft prefque rampante , & ne s’é- 
lève gueres que d’un demi-pied. Lafeuille 
eft plus menue que celle du fenouil ; fa 
fleur eft herbeufe & vient en bouquets , 
à-peu-près en ombelle -, la racine eft rouf- 
fâtre en dehors, ayant, ainfx que la plante, 
le goût de panais aromatiféj Elle fe prend 
en infulion contre les fluxions & les rhu- 
mes. Je la croirois une eljasce de Menm. 

Moté a la tige haute d’environ un pied 
& demi , droite , ronde , branchue , & 
velue , d’un gris un peu rougeâtre. Les 
feuilles font longues d’un Douce à un 
pouce & un quart , larges feulement 
de trois à quatre lignes , d’un verd blan- 
châtre , velues comme la tige. Les fleurs 
naiflent une à une le long des branches, 


3 1 6 Histoire d’u h Voyage 
compofées d’une feule feuille jaune , dé- 
coupée en quatre , prefaue fans odeur. 
Ï1 leur fuccede une gouffe ou filique , de 
la groffeur d’une plume de coq , longue 
d’un pouce , qui s’ouvre en quatre par- 
ties lorfqu’elle feche , & laine tomber 
des femences très-menues , pointues par 
les deux bouts , de couleur d’un gris brun* 
On la dit admirable pour les blelïures. 
M. Simoneti m’a dit , qu’après fîx mois 
de traitement par les Médecins & Chi- 
rurgiens de l’armée , pour une bleffure 
qu’il avoit reçue au côté , près des reins , 
qui avoit tourné en ulcéré , il s’étoit 
guéri en peu de temps par lafeule appli- 
cation des feuilles de cette plante. 

La C achen-laguen ou la Canchalagua ÿ 
que l’on nomme au Chily Cachinlagua , 
reffemble en tout à la petite Centaurée 
de l’Europe. Elle eft un peu moins haute 
que la nôtre. On fait infufer à froid dans 
un verre d’eau fix ou fept plantes entières 
& feches , pendant toute la nuit , ou du 
matin au foir. On fe gargarife enfuite le 
gofier avec cette infufion, que l’on avale, 
& l’on elf bientôt guéri du mal de gorge. 
On remet de nouvelle eau froide fur le 
marc, qu’on laide infufer autant de temps* 


AUX ISLES MaLOUINES. 317 



ce que l’on recommence une troifieme 
fois. M. de Bougainville & M. Duclos 
notre Capitaine en ont fait l’expérience 
avec fuccès plus d’une fois. Lorfqu’ori 
fait l’infufton à chaud en façon de thé , 
.elle échauffe beaucoup $. mais elle puri- 
fie bien le fang. Cette plante eft très-re- 
nommée dans le Chily , d’où on la tire. 
Je la croirois un meilleur fébrifuge que 
celle d’Europe. Celle-ci n’auroit-elle pas 
la même propriété pour les maux de 
gorge ? 

Mechoacan eft le nom que les Efpa- 
gnols de Monte-video donnent à un© 
plante qui ne reffemble point du tout à 
celle que l’on vend dans nos boutiques 
fous le même nom. Celle de Monte- video, 
qui y eft très- commune ainft qu’aux en- 
virons de Buenos-ayres , eft une petite 
plante rampante , dont la racine court 
fous terre , comme la régliffe. Elle eft 
blanchâtre , menue comme un tuyau de 
plume à écrire. De cette racine fortent 
des branches affez courtes , couchées par 
terre , peu garnies , & feulement à l’ex- 
trémité , de petites feuilles, prefque fenv 


3 1 S Histoire d’un Voyage 
blables à celles du petit tithymale , con- 
nu dans plusieurs Provinces de France 
fous le nom de Réveil-matin. On me dit 
que les Anglois, qui font le commerce à 
la Colonie du S. Sacrement , emportent 
toujours beaucoup de ces racines. Elle a 
une propriété purgative comme le mé- 
choacan de nos boutiques. Lorfque l’on 
craint une fuperpurgation , ou que l’on 
veut en arrêter l’effet , il fuffit d’avaler 
une grande cueillerée d’eau-de-vie. 

Une autre plante qu’ils effiment infini- 
ment , eft la Guaycuru. Elle porte une 
feuille d’un beau verd , un peu épaiffe , 
fortant en grand nombre de la racine , 
qui eff d’un rouge brun , luifant à l’exté- 
rieur , & rougeâtre en dedans , comme 
celle du fraifîer. Du milieu s’élève une 
tige à la hauteur d’un demi-pied , grofîe 
comme le tuyau d’une plume de poule , 
-pleine , fans feuilles , d’un verd grifâtre , 
fe partageant dans le haut en une dou- 
zaine de petites branches -qui portent à 
leur cime de très-petites fleurs herbeufes , 
fans odeur , & formant enfemble une ef- 
pece de parafol. 

Cette plante , fa racine fur-tout , eft 


Aux Ï.Sf,ES Malouines. 319 
un des plus puiffants aftringents de la Bo- 
tanique ; & l’expérience a prouvé qu’elle 
eft parfaite . pour deflecher & guérir 
promptement les ulcérés, les écrouelles, 
& pour arrêter la diffenterie. 

Le Payco eft une plante , qui de fa ra- 
cine jette beaucoup de branches rampan- 
tes , qui fe divifent enfuiteen plufieurs au- 
tres. Les feuilles ont environ trois lignes 
de longueur fur deux de large, décou- 
pées en forme de fcie , graffes & attachées 
fans queue aux branches. La fleur eft ft 
petite , quelle fe confond avec la graine 
quiluifuccede j les branches en fontpref- 
que toutes couvertes. Au premier coup 
d’oeil, on la prendroit pour la turquette 
çu hemiole , îî les branches étoient plus 
courtes. Toute la plante eft d’un verdten- 
dre , quelquefois rougeâtre , ainfi que la 
tige ; quand elle approche de fa maturité, 
elle exhale une odeur de citron qui com- 
mence à pourrir. Elle eft excellente pour 
les maux d’eftomac & les indigeftions. 
Sa décoftion eft fudorifique , & on la 
vante beaucoup contre la pleuréfie. On 
mâche long comme le petit doigt d’une 
des tiges vertes , & l’on avale fa falive 


320 Histoire d’un Voyage* 
avec la plante mâchée. Prife de cette ma- 
niéré , elle eft un peu purgative. Lorfqu’on 
n’en a pas de verte , on la prend en infu- 
sion comme le thé. 

On exalte beaucoup la propriété an- 
tivénérienne de la Colaguala , que d’au- 
tres nomment CalagueLa . Elle croît dans 
les terreins ftériles & fablonneux. Sa hau- 
teur eft de fept à huit pouces. Sa tige eft 
unaffembiage de divers petits rameaux, 
qui fe font jour à travers du fable ou du 
gravier. Ils n’ont que deux ou trois lignes 
d’épaifleur , & font remplis de nœuds à 
peu de diftance l’un de l’autre , & cou- 
verts d’une pellicule qui fe détache d’elle- 
même , lorfqu’elle eft feche. Les feuilles 
en font fort petites , en petit nombre , & 
fortent immédiatement de la tige. 

On regarde la Colaguala comme un 
fpéeifique admirable pour diffiper les 
apoftumes en fort peu de temps. Trois 
ou quatre prifes , c’eft-à-dire , trois ou 
quatre morceaux en fimple décoftion , 
ou infufés dans du vin , fuffifent dans l’in- 
tervalle d’un jour. Etant chaude au pre- 
mier dégré , elle deviendrait nuifible , fi 
l’on en prenoit exceffivement. Cette ra- 
cine , 


AUX ISLES MaLOUINES. 32I 
cine , feule partie de la plante que l’on 
employé , eîl d’un rouge brun en-dehors, 
& a beaucoup de reflemblance avec celle 
de la Guaycuru. Lorfqu’on la coupe hori- 
fontalement , elle préfente un point brun 
au milieu , & un cercle blanchâtre au mi- 
lieu de fonépaiffeur. Un Francifcain nom- 
mé Pere Roch, que l’on difoit très-verfé 
dans la Médecine , m’a dit qu’il faifoit 
ufer de la Colagucila contre l’épilepfie , 
ainfi que contre les maux vénériens ; que 
lorfque fon ufage ne guériffoit pas par- 
faitement la première de ces deux mala- 
dies, il avoit recours auxremedesfuivants, 
& toujours avec un heureux fuccès. Il 
faifoit boire au malade , dans le cours de 
la journée, & fur-tout deux verres à jeun, 
à une bonne demi-heure d’intervalle l’un 
de l’autre, une pinte ou deux livres d’eau, 
avec laquelle une fille en puberté , ou 
une femme faine, s’efi: bien lavée les par- 
ties naturelles au fortir du lit ( a ). H fai- 
foit continuer ce remede huit ou' neuf 


(a) Obfervez que cette recette n’eft point de Syden- 
ham ou de Boerhaave , mais du Pere Roch , Francif- 
cain. 


Tome I. 


X 


Histoire d’un Voyage 
jours de fuite au déclin de la Lune. On 
réitéré ce remede plufieurs mois de fuite, 
fur-tout au printems. On employé la ra- 
cine de la colaguala en infufion dans du 
vin , ou de l’eaù bouillante , pour les maux 
vénériens. . 

Le même Francifcain étant avec nous 
à Ja maifon de Campagne de M. le Gou- 
verneur , m’a montré une autre plante 
qu’il nomme Carqueja , & qu’il dit être 
.admirable , prife en infufion comme le 
thé , pour diifoudre le fang caillé dans le 
corps , pour le purifier & ôter toutes les 
obftruélions. Mais il faut en ufer avec 
beaucoup de modération , parce qu’elle 
agite extrêmement le fang , fur-tout la 
racine. 

Le Carqueja vient comme un petit ar- 
bufte , hautd’unbon pied , taillé naturel- 
lement en tête arrondie. Il n’a pas de 
feuilles diftinéles de fa tige , qui relfem- 
ble beaucoup à celle du genêt , dans la 
clafîe duquel je penfe qu’on peut la met- 
tre. Cette tige fe partage en beaucoup 
d’autres pour former la tête. Elles font_ 
très-fouples & très-minces. 

La Y guérilla , la Zarca & la Charma 3 


AUX ÏsIes Malouixes. 323 
font des plantes dont on fait grand cas 
dans le Pays , de même que de la Birabi- 
bida , ou Viravïda , qu’on croit très-ra- 
fraichiflante. Un Chirurgien François fît 
prendre l’infufion de la Bira-bida , qui 
réuflit parfaitement contre la fievre tierce. 
Frezier dit que c’efî: une elpece d’im- 
mortelle ; ne feroit-ce pas la même dont 
j’ai parlé ci-devant fous le nom de Dora - 
dille ? 

Mais celle dont ils font le plus grand 
ufage , eft la plante qu’ils nomment Sé- 
fran. C’efî: proprement une efpece de 
chardon, que nous connoifîbns en France 
fous le nom de Carthame. On en trou- 
ve la defcription dans tous les Traités de 
Botanique. Sa fleur efî: appellée Safran 
bâtard. Elle a la couleur & la forme de 
celle du Safffan vrai ; mais non l’odeur 
ni le goût. A Monte-video , ainfî qu’au. 
Bréfîl , on cultive le féfran dans les jar- 
dins, & en abondance ; parce qu’on cou- 
vre de fa fleur prefque tous les mets , & 
même la foupe. Les Perroquets & les 
Perruches font très-friands de la graine , 
qui efî: blanche , liflfe , & faite comme celle 
du Corona faits, que le peuple appelle fîm- 

Xij 


324 Histoire d’un Voyagé 
plement Soleil; mais elle eft de beaucoup 
plus courte. En général les plantes de 
Monte-video font très- curieules, & elles 
deviendroient beaucoup plus célébrés, 
s’il fe trouvoit dans le Pays quelque Juf- 
fieu , ou quelque Tournerort. 



dp. 


AUX ISLES MALOUINES. 325 



CHAPITRE XIII. 

Obfervations particulières fur l’herbe du 
Paraguay . 

C Ette plante fameufe eft la princi- 
pale fource cïes richeffes des Efpa- 
gnols, des Indiens, & fur-tout des JeTuites. 
Ainfi l’idée que je vais en donner , inté- 
reffe d’autres hommes que les Natura- 
lises. 

M. d’Ulloa a donné quelques détails fur 
l’herbe du Paraguay -, mais il ne parle 
que d’après les Millionnaires de lafociété, 
car les Jéfuites n’ont jamais laiffé pénétrer 
dans cette riche contrée que leurs con- 
frères. 

« On prétend , dit M. d’Ulloa , que le 
» débit de cette herbe fut d’abord û conli- 
» dérable , que le luxe s’introduilit bien- 
» tôt parmi les conquérants du pays , qui 
» s’étoient trouvés d’abord réduits au pur 
» nécelfaire. Pour foutenir une exceffive 
» dépenfe, dont le goût va toujours en 
» ctoiffant , ils furent obligés d’avoir re- 

Xiij 




3 2.6 Histoire d’un Voyage 
» cours aux Indiens alfujettis par les arr 
» mes, ou volontairement fournis , dont 
» on fit des domeftiques , & bientôt des 
» efclaves. Mais on ne les ménagea pas : 
» pluficurs fuccomberent fous le poids 
» d’un travail auquel ils n’étoient pas ac- 
» coutumes ; & plus encore fous celui des 
» mauvais traitements dont on puniffoit 
» l’épuifement de leurs forces plûtôt que 
» leur parefie. D’autres prirent la fuite, 
» & devinrent les plus irréconciliables 
» ennemis des Efpagnols. Ceux-ci retom- 
» berent dans leur première indigence , 
» & n’en devinrent pas plus laborieux. Le 
» luxe a voit multiplié leurs befoins ; ils n’y 
» purent fuffire avec la feule herbe du Pa- 
» raguay; la plupart n’étoit même plus en 
». état d’en acheter , parce que la grande 
» confommation en avoit augmenté le 
» prix. Tom. I , pag. 1 3 ». 

Cette herbe fi célébré dans l’Amérique 
méridionale , efi: la feuille d’un arbre de 
la grandeur d’un pommier moyen. Son 
goût approche de celui de la mauve , & 
là figure efi; à-peu-près celle de la feuille 
de l’oranger. Elle a aufli quelque refîem- 
blancç avec la feuille de la Coca du Pé~ 


AUX ÏSLES MALOUINES. 327 
fou , où l’on en tranfporte beaucoup , 
principalement dans les montagnes & 
dans tous les lieux où l’on travaille aux mi- 
nes. Les Efpagnols l’y croient d’autant plus 
néceffaire , que l’ufage des vins du pays y 
eft pernicieux. Elle s’y tranfporte feche & 
prefque réduite en poufliere Jamais on ne 
la Iaifle infufer long-tems , parce qu’elle 
rendroit l’eau noire comme de l’encre. 

On en diftingue communément deux 
efpeces, quoique cefoit toujours la même 
feuille. La première fe nomme Çaa ou 
Caamini 3 & la fécondé Caacuys ou Yerva 
de Palos ; mais le Pere del Techo prétend 
que le nom générique efl Caa, & distin- 
gue trois efpeces, fous les noms de Caa- 
cuys, Caamini & Caag.1t.a7y.. 

Suivant le même Voyageur , qui avoit 
paffé une grande partie de fa vie au Para- 
guay , le Caacuys eft le premier bouton , 
qui commence à peine à déployer fes 
feuilles. Le caamini eft la feuille qui a 
toute fa grandeur , &dont on tire les côtes 
avant que de la faire griller. Si les côtes 
y reftent, on l’appelle Caaguazu,ou Palos. 

Les feuilles que l’on a grillées fe con- 
fervent dans desfoffescreufées en terre & 

X iv 


328 Histoire d’un Voyagé 
couvertes d’une peau de vache. Le Caa- 
cuys ne peut pas fe conferver fi long-tems 
que les deux autres efpeces , dont on tranf- 
porte les feuilles au Tucuman, au Pérou, 
& même en Efpagne. Il fouffre difficile- 
ment le tranfport. On allure même que 
çette herbe prife fur les lieux, a je ne fcai 
quelle amertume qu’elle n’a pas ailleurs , 
& qui augmente fa vertu comme fon 
prix. 

La maniéré de prendre le Caacuys eft 
de remplir un vafe d’eau bouillante , & 
d’y jetterla feuille en poudre & réduite 
en pâte. A mefure quelle fe diffout , le 
peu de terre qui peut y être refié , fur- 
nage affez pour être écumée. On paffe en- 
fuite l’eau dans un linge -, & l’ayant laiffé un 
peu repofer , on la hume avec un chalu- 
meau. Ordinairement on n’y met point de 
fucre ; mais on y mêle un peu de jus de 
citron , ou certaines paffilles d’une odeur 
fort douce. Quand on la prend pour vo- 
mir, on y jette un peu plus d’eau, que l’on 
laide tiédir. 

La grande fabrique de cette herbe eft à 
la Villa , ou la nouvelle Villanca , qui eft 
voifine des montagnes de Maracayu , 


AUX ISLES MaLOUINES. 329» 
fituées à l’Orient du Paraguay , vers les 
vingt-cinq degrés vingt-cinq minutes de 
latitude Auftrale. On vante ce canton 
pour la culture de l’arbre ; mais ce n’efl: 
pas fur les montagnes qu’il faut le cher- 
cher , c’eft dans les fonds marécageux 
qui les féparent. 

On en tire pour lePérou feulement juf- 
qu’à cent mille arrobes , pefant chacun 
vingt-cinq livres de feize onces poids de 
marc , & le prix de l’arrobe eft de fept 
écus , ou vingt-huit livres de France , 
ce qui fait deux millions huit cent mille 
livres. 

Cependant le Caacuys n’a pas de prix 
fixe , & le Caamini fe vend le double du 
Caaguazu. A Monte-video, ce dernier, 
pendant que nous y étions en relâche , fe 
vendoit vingt-cinq livres ou cinq piaflres 
l’arrobe. Le Gouverneur nous en procura 
un à ce prix. 

Les indiens établis dans les provinces 
d’Uraguay & de Parana , fous le gouver- 
nement des Jéfuites , ontfemé des grai- 
nes de l’arbre, qu’ils y ont tranfportées de 
Maracayu , & qui n’ont prefque pas dé- 
généré. Elles relîemblent àcelle du lierre. 


330 H istoire d’un Voyage 
Mais ces Indiens ne font pas d’herbe de 
la première efpece -, ils gardent le Caa- 
mini pour leur ufage , & vendent leGaa- 
guazu ou Palos , pour payer le tribut qu’ils 
doivent à l’Efpagne. 

Les Efpagnols croient trouver dans 
cette herbe un remede , ou un préferva- 
tif contre tous les maux. Tout le monde 
efl: d’accord fur fa qualité apéritive & diu- 
rétique ; mais je ne voudrais pas être ga- 
rant pour les Jéfuites, de toutes les pro- 
priétés qu’ils lui attribuent. Je croirais que 
la plus avérée , & celle qu’ils prônent ce- 
pendant le moins , eft de leur procurer , 
tous les ans , une l'omme incroyable d’ar- 
gent. 

On raconte que , dans les premiers 
tems , quelques-uns en ayant uféavec ex- 
cès, elle leur caufa une aliénation totale 
des fens , dont ils ne revinrent que plu- 
Eeurs jours après. Mais il paraît certain 
quelle produit fouvent des effets oppofés 
entre eux , tels que de procurer le fom- 
meil à ceux qui font fuiets à l’infomnie , 
& de réveiller ceux qui tombent en lé- 
thargie ; d’être nouriffanre & purgative. 

L’habitude d’en ufer la rend nécefîaire 3 


AUX ISLES MaLOUINES. 3 3 ï 
& fouvent même elle fait trouver de la 
peine à fe contenir dans un ufage modéré; 
puifqu’on afiure que l’excès enyvre , & 
caufela plupart des incommodités que l’on 
attribue aux liqueurs fortes. 

Suivant M. d’Ulloa , l’herbe du Para- 
guay fe nomme Maté au Pérou. Pour Ja 
préparer , dit-il , on en met une certaine 
quantité dans une calebafîe montée en ar- 
gent, que l’on nomme aufli Maté , ou To - 
turno , ou Calabacito. 

On jette dans ce vafe une portion de 
fucre,&l’on verfe une portion d’eau froide 
fur le tout , afin que l’herbe en pâte fe dé- 
trempe : enfuite on remplit le vafe d’eau 
bouillante ; & comme l'herbe efi: fort me- 
nue , on boit par un tuyau aflez grand 
( on nomme ce chalumeau Bombilla') 
pour laifler paflage à l’eau , mais trop pe- 
tit pour en laifler à l’herbe. A mefure que 
l’eau diminue, onia renouvelle, ajoutant 
toujours dufucre , jufqu’à ce que l’herbe 
c elfe de furnager. Alors on met une nou- 
velle dofe d'herbe : Souvent on y mêle 
du jus de citron , ou d’orange amere , & 
des fleurs odoriférentes. Cette liqueur fe * 
prend ordinairement à jeun : cependant 


33ï Histoire d’un Voyage 
plulïeurs en'ufent auffi l’après-dîner. Il fe 
peut que l’ufage en foitfalutaire ; mais la 
maniéré de la prendre eft extrêmement 
dégoûtante. Quelque nombreufe que foit 
une Compagnie , chacun boit par le 
même tuyau qu’on fait paffer à la ronde. 
Les Chapetons (Efpagnols Européens) ne 
font pas grand cas de cette boiffon ; mais 
les Créoles en fontpaffionnément avides* 
Jamais ils ne voyagent fans une provi- 
fon d’herbe du Paraguay; & ils ne man- 
quent pas d’en prendre chaque jour , la 
préférant à toutes fortes d’alimens , & ne 
mangeant qu’après l’avoir prife. 

Quelques-uns , dit Frézier ( Relat. du 
Voyage de la Mer du Sud , pag. 228 ) ap- 
pellent l’herbe du Paraguay, Herbe de 
Saint Barthelemi , parce qu’ils prétendent 
que cet Apôtre a été dans ces Provinces , 
où il la rendit falutaire & bienfaifante de 
venimeufequ’elle étoit auparavant. Au lieu 
d’en boire la teinture féparément, comme 
nous buvons celle du thé , ils mettent 
l’herbe-dans une coupe , faite d’une cale- 
baffe montée en argent , qu’ils appellent 
* Maté. Ils y ajoutent du fucre, & verfent 
d-effus de l’eau chaude , qu’ilsboivent auf- 


AUX ÏSLES MALOUINES. 333 
fitôt , fans lui donner le tems d’infufer , 
parce qu’elle noircit comme de l’encre. 
Pour ne pas boire l’herbe qui iurnage, on fe 
fert d’un chalumeau d’argent, au bout du- 
quel eft une ampoule percée de plufieurs 
petits trous : ainfi la liqueur que l’on fuce 
par l’autre bout fe dégage entièrement de 
l’herbe. On boit à la ronde avec le même 
chalumeau , en remettant de l’eau chaude 
fur la même herbe , à mefure que l’on 
boit. Au lieu dechalumeau ou Bombilla , 
quelques-uns écartent l’herbe avec une fé- 
paration d’argent , percée de petits trous. 
La répugnance que les François ont mon- 
trée de boire après toutes fortes de gens , 
dans un pays où il y a beaucoup de per- 
fonnes attaquées de maladies vénériennes, 
a fait inventer l’ufage des petits chalu- 
meaux de verre dont on commence à fe 
fervir à Lima. Cette liqueur , à mon 
goût , ell meilleure que le thé : elle a une 
odeur d’herbe affez agréable. Les gens du 
pays y font fi accoutumés , qu’il n’y a pas 
jufques aux plus pauvres qui n’en boivent 
àu moins une fois le jour. 

Le commerce de l’herbe du Paraguay , 
ajoute cet Auteur , fe fait à Santa-Fé , où 


334 H istoirè d’un Voyage 
elle vient par la riviere de laPlata, &par 
descharrettes.Ilyenadedeuxfortesrl’une 
que l’on appelle Yerva dePalos,&c l’autre 
plus fine& de meilleure qualité, nommée 
Hierba de Camini. Cette derniere fe tire 
des terres des Jéfuites. La grande confom- 
mation s’en fait depuis la Pa ^ jufqua 
Cnfco , où elle vaut la motié plus que l’au- 
tre qui fe débite depuis le Potozi jufqu’à 
Paz. Il fort , tous les ans , du Paraguay 
pour le Pérou plus de 50000 arrobes $ 
c’eil-à-dire 1 250000 pefant de l’une & de 
l’autre herbe, dont il y a au moins le tiers 
de Camini, fans compter environ 25000 
arrobes de celle de Palos pour le Chily. 
On paie par paquet , qui contient fix ou 
fept arrobes , quatre réaux de droit d’Al- 
cavala ; & les frais de la voiture de plus 
de fix cens lieues , font doubler le prix du 
premier achat qui ell environ deux piaf- 
tres j de forte qu’elle revient au Potozi à 
cinq piaftres l’arrobe , ou vingt-cinq li- 
vres de France. Cette voiture fe fait ordi- 
nairement par des charrettes qui portent 
cent cinquante arrobes , depuis Santa-Fè 
jufqu’à Jujuy , derniere ville du Tucu- 
man ; & de-là jufqu’au Potolî , qui en eft 


AUX ÏSLES MaLOUINES. 33J 
encore éloigné de cent lieues , on la tranf- 
porte furdesmules. J’ai remarqué que l’u- 
îage de cette herbe eff néceffaire dans les 
pays des mines & dans les montagnes du 
Pérou. 

J’ai vu à Monte-video la vérité de la 
relation de ces déux auteurs ; & même à 
quelque heure du jour que vous vous pré- 
fentiez dans une maifon , vous trouvez 
quelqu’un qui prend du maté , & qui ne 
manque pas de vous en offrir, même dans 
les plus grandes chaleurs ; car on leur a 
dit que cette infufion rafraîchit , qu’elle 
aide à la digeftion , &c. 

Ordinairement le vafe où l’on prend le 
maté , eft monté fur un pied, & adhérant 
à un plateau. J’en ai vu a’à-peu-près fem- 
blables prefque dans toutes les maifons. 
Quelques habitants cependant av oient le 
vafe feul orné d’argent à la main fans le 
plateau. Il y a auffi desBombilles, dont le 
bout qui trempe dans la liqueur , a la forme 
d’une coquille d’huître , qui fer oit emman- 
chée au chalumeau par le haut de la char- 
nière. 


33 6 Histoire d’un Voyage 


CHAPITRE XIV. 


Départ pour les IJles Malo urnes. 
Notre arrivée à Monte -video. 



nous avions porté au Gouverneur 
la bouffole imaginée par le Capitaine 
Mandillo, Génois, pour trouver les longi- 
tudes : nous voulions y faire les obferva- 
tions que nous n’avions pu entreprendre 
fur lè navire dans toute la traverfée , 
même pendant le calme ; parce que le 
défaut de cette bouffole eft que le moin- 
dre mouvement empêche les aiguilles de 
fe fixer: & pendant le calme, il y a tou- 
jours un roulis plus ou moins fort. Malgré 
toute l’attention que nous avions appor- 
tée à conferver cette bouffole , l’humi- 
dité de l’air de mer qui pénétré partout , 
en avoit altéré les aiguilles , qui avoient 
acquis un peu de rouille près du centre & 
descurfeurs. Elles avoientperdu cet équi- 
libre fi néceffaire , & même leur aimant 
en partie. Nous travaillâmes à les dé- 
rouiller; & nous leur redonnâmes leur ai 


mant : 


AUX ISLES MaEOUINES. 337 
mant : mais nous partîmes fans avoir fai t 
nos obfervations ; & même l’embarras du 
transport, joint à la crainte deperdre le mo- 
ment favorable pour fortir. de Rio de la 
Plata, engagea M. de Bougainville à lait 
fer cette machine chez le Gouverneur -, il 
le pria feulement de le lui faire tenir en 
France f quand lui-même reviendroit en 
Europe. Ainfî cette bouffole Génoife ne 
nous a fervi à aucune expérience. 

Ce fut le 1 6 J anvier que nous fîmes voile 
vers lesIflesMalouines. Nous étionsdéja 
en pleine mer * lorfque nous prîmes trois 
fuperbes papillons , qui par les couleurs 
variées de leurs aîles, imitoient affez le plu- 
mage du plus beau perroquet du Bréfîl. 
Je les ai defïinés PL VII. fig. 4. 

Nous pêchâmes aufïi dans ces parages 
un poiffon fîngulier : nos Marins lui don- 
nent le nom de Galere. C’efl une efpece 
de veffie que l’on peut mettre dans le gen- 
re de celles que les Naturalises nomment 
Holotures , qui , fans avoir l’apparence de 
plante ni de poiffon , ne laiffent pas que 
d’avoir une véritable vie , & fe tranfpor- 
tent à la maniéré des animaux , par un 
mouvement qui leur eft propre, d’un lieu 
Tome A Y 


338 Histoire d’un Voyage 
à un autre , indépendamment du fecours 
du vent & des ondes, furiefquellesonvoit 
ces veflies portées comme de petits navi- 
res. Ceux qui n’obfervent pas avec des 
yeux curieux & éclairés cette apparence 
cle veflie , la prendroient pour un limon 
enflé d’air qui fumage , emporté par les 
vagues & les vents ; mais le matelot qui 
l’avoit pêchée, me l’ayant apportée, j’eus 
tout le tems de l’obferver. J’y remarquai 
un mouvementpériftaltique, tel que celui 
que les Anatomiftes attribuent aux intefl 
tins & au ventricule. J’étoisfur le point de 
l’enlever du feau avec la main, lorfqueM. 
Duclos , notre Capitaine , m’arrêta le bras , 
& me fit connoître le danger qu’il y auroit 
à toucher un telpoiflon. Je me contentai 
donc de l’obferver des yeux , & de le 
peindre. 

Le preflentiment du Capitaine fe véri- 
fia dès le même jour. Un moufle ayant 
pêché une fécondé galere , eut l’impru- 
dence de la prendre avec la main ; un inf- 
tant après il s’écria qu’il fentoit une vive 
douleur fur tout le deflus de la main &au 
poignet : il la fecoua bien promptement 
pour fe débarrafler de la galere , mais il 


AUX ISLES MaLOUINES. 33^ 
étoit trop tard. On accourut à fes cris ; il 
pleuroit , trépignoit des pieds , & difoit 
qu’il lui fembloit avoir la main clans un bra- 
der ardent. On la lui trempa dans de l’hui- 
le ;on lui appliqua defîus une comprefle im- 
bibée de cette liqueur, & il reffentit enco- 
re la même douleur pendant plus de deux 
heures ; mais elle diminua infenfiblement. 

La galereeftuneveflieoblongue, ap- 
platiepar defîous, arrondie dans Ton con- 
tour, mais comme.émouflee par fes extré- 
mités ; c’efl: de-là que partent ces filets , 
dont l’attouchement devient fi doulou- 
reux. Une de ces extrémités efi plus arron- 
die que l’autre -, celle-ci efi; un peu allon- 
gée. Ce qui forme la bafe ou point d’ap- 
pui à cette veflie , eftfraizé par fes bords. 
Le tout efi: une membrane très-déliée , 
tranfparente , & approchant de la figure 
de ces demi-globes qui s’élèvent fur la fur- 
face des eaux dansune pluie d’été , fur-tout 
quand elle tombe à' girofles gouttes : elle 
efi: touj ours vuide, mais enflée comme un 
balon. Cette membrane a des fibres , les 
unes circulaires, lesautreslongitudipales, 
au moyen defquelles fe forme le mouve- 
ment de contraction périfialtique. 

Yij 


440 Histoire d’un Voyage 
A fon extrémité la plus allongée, elle rert- 
ferme un peu d’eau très-claire , qu’une pe- 
tite cloifon membraneufe empêche de s’é- 
pancher dans le refte de la concavité. La 
fibre qui prend de l’avant à l’arriere , en 
paffantfurle dos, ell élevée, ondée fur les 
bords , pliffée comme une belle crête , 
d’une couleur vive de verd bleu-purpurin, 
& étendue en maniéré de voile : elle fe 
.baiffe , fe hauffe & fe tourne , comme 
r pour s’appareiller fuivant le vent. Des 
deuxextrémitésdelafraize, colorée com- 
me cette efpece dévoilé, fortent des filets 
de différentes longueurs ; deuxtrès-courts 
font gros comme un fort tuyau de plume, 
qui fe divifent enfuite en plufieurs autres 
.moins gros , mais beaucoup plus longs ; & 
ceux-ci en d’autres encore plus longs & 
plus menus , au nombre de huit en tout: 
Jeur longueur eft d’environ un pied -, mais 
tous ne font pas également longs. Ces cor- 
dons entrelacés ont près du corps l’appa- 
-rence d’un rézeau, dont Lesmaillesfont iné- 
gales. Ces jambes ont des efpeces d’arti- 
culations formées par de petits anneaux 
^circulaires , dans lefquelles on remarque 
aufii un mouvement de contraction. Tous 


AUX ÏSLES MALOUINES. 3 41 
ces filets font comme des houppes pen- 
dantes, compofées de cordons d’un azur 
pourpré & verdâtre , à peu près tranfpa- 
rents, & de diverfes longueurs , dontles 
bords paroiflent dentelés & couleur de 
feu, & gris de lin, entremêlés d’elpace en 
elpace. 

Les plus groffies galeres que j’ai vues , 
avoient environ fept pouces de long dans 
leur bafe , fur cinq de haut. Il ferait bien 
difficile de déterminer au juffe la couleur 
de ce fingulier animal. Lavefiie cib claire. 
& tranfparente comme le cryftal le plus 
purj mais fes bords, fon dos &fes jambes 
ont , pour ainfi dire , les couleurs de l’Arc- 
en-Ciel , ou d’une flamme fulphureufe. 
Nous en avons vu une grande quantité 
dans notre route , & fur-tout dans le canal 
q ui forme flfie Sainte-Catherine au Bréfil $ 
Si je le crois commun dans ces parages. 
Si le fimple attouchement de cet animal 
caufe tant de mal, quel jugement ne doit- 
on pas porter de celui qu’il produit dans 
le corps des poiffons, ou autres animaux 
qui l’ont dévoré ? Ce qu’il y a de furpre- 
nant, dit le Pere Labat, c’eft qu’il cor- 
rompt & empoifonne la chair des poif- 

Yiij 


342. Histoire d’un Voyage 
fons , fans les faire mourir. C’efl à-peu- 
près l’effet du fruit du Machenilier. 

Le 25 il y eut une grande agitation dans 
le ciel & fur la mer : le roulis étoit fi conf- 
iant &fîfort, qu’il fit périr un bouc, deux 
moutons & trois vaches ; d’autres animaux 
en furent malades , ainfi que les chevaux 
que nous avions embarqués à Monte- 
video. 

Le 29 , au vent fuccéda un grand orage; 
la mer étoit fi groffe que les vagues tom- 
boient fur le gaillard d’avant , & mena- 
çoient à chaque inifant d’engloutir le na- 
vire. 

Le 3 1 , dèsfîxheuresdumatin,nous ap- 
perçûmes une terre à l’Eff , & en appro- 
chant nous crûmes voir deslfles : la figure 
de ceslfles, difpoféesentriangle, comme 
l’on dit que le font celles que l’on nomme 
Sébaldes , & la proximité oùnouspenfîons 
en être , nous fit croire d’abord que nous 
allions y aborder. Suivant notre point pris 
à midi , nous les trouvâmes placées, dans 
la Carte Françoife de Belin , trente lieues 
trop à l’Oueff ; & notre obfervation nous 
a d’autant plus détrompés à cet égard , 
quelle eff d’accord avec celle du Pere 


AUX IstES MaLOUINES. 343 
Feuillée , & avec une Carte manufcrite 
du dépôt de la Marine , donnée par M. 
de Choifeul à M. de Bougainville , avant 
notre départ de Paris. V oye^ ces Ifles , 
comme elles fe préfenterent à nous à deux 
lieues de diftance , ayant le Cap à Efï-Sud- 
Eft, PI VIL fig. 1. 

En cotoyantcetteterrenous nous trou- 
vâmes bientôt à une demi-lieue de deux 
Mes plates qui , au premier afpeêl , nous 
parurent couvertes de taillis ; mais ce n’é- 
toit qu’un grand jonc à feuilles plates & 
larges , connu fous le nom de glayeux , 
comme nous le reconnûmes en abordant 
à d’autres terres , dont la furface nous avoit 
auffi trompés. Chaque plante de glayeux 
forme une motte élevée de deux pieds & 
demi ou environ , d’où s’élève une touffe 
de feuilles vertes àune hauteur à-peu-près 
égale. Nous n’apperçûmes point de bois j 
le terreinparoiffoitfec& aride : peut-être 
la chaleur de l’été avoit-elle defféché les 
végétaux. 

Le même jour, fur les trois heures après 
midi , nous découvrîmes un Mot qui pré- 
fentoit à-peu-près la figure de celui fur le- 
quel effc bâti le fort de la Couchée, auprès 

Yiv 


244 Histoire d’un Voyage 
de Saint-Malo -, M. de Bougainville le 
nomma la tour de BiJJy. 

Le premier de Février nous rangeâmes 
la côte , & bientôt nous fûmes furpris 
du calme ; cependant la marée nous por- 
tait à terre fur un fond de roches. Dans 
cet embarras , d’où nous ne pouvions 
nous tirer, faute de vent, on prit la fonde 
dans le defiein de mouiller fi le fond fe 
trouvoit bon. Il y avoit dix-huit à vingt 
brades , mais fond de roches ; l'inquié- 
tude alors redoubla dans notre navire. Le 
Sphinx fe trouvoit dans la îriême perple- 
xité que nous ; & l'on penfoit déjà aux 
moyens de fauver fa vie , fi nous allions 
faire naufrage fur ces roches, que les Ma- 
rins appellent Charpentiers . Heureufement 
fur les huit heures le vent fraîchit tant foit 
peu du côté de la terre * & nos Capitai- 
nes , attentifs & habilesà profiter du moin- 
dre avantage qui fie préfentoit, firent ma- 
noeuvrer fi adroitement , que nous nous 
éloignâmes delà terre. L’équipage fentoit 
fi bien le danger où nous étions engagés , 
que dans les temps les plus orageux , 
pendant la tempête même que nous ef- 
fuyâines auprès des Maldonnades-, ils n’a- 


AUX ISLES MàLOUINES. 34J 
voient pas manœuvré avec autant de 
promptitude & d’exaêfitude. C’étoit un 
fpeftacle curieux que de voir chacun à 
fon pofte , tenant à la main le cordage qu'il 
devoit faire jouer -, tous avec une figure 
fur laquelle étoient peintes l’inquiétude & 
la crainte, mêlées d’efpérance; tous dans 
le plus profond filence , les y eu\ fixés fur 
le Capitaine , & les oreilles attentives , 
pour obéir au premier commandement : 
les deux Capitaines & les Lieutenans , tout 
le monde même , occupés à regarder , les 
uns du côté de lapleine mer , les autres vers 
la terre , pour obferver fi on ne verroitpas 
la moindre brife s’élever, & faire frémir la 
furface des eaux, qui étoit prefque auffi unie 
qu’une glace. Celui-là préfentoit la joue , 
celui-ci la main , un troifieme l’expofoit 
mouillée du côté où il s’imaginoit que le 
vent commençoit à foufïler, afin dienfen- 
tir la moindre impreffion. Enfin , la brife 
tantdefirée, quoique très-foible, s’éleva , 
la crainte fit place à la joie & à la fatisfac- 
tion ; & pour ne pas nous retrouver dans le 
même embarras, nous nous éloignâmes en 
oleine mer. # 

A onze heures notre bateau de pêche 


3 46 Histoire d’unYoyage 
revint à bord chargé d’herbes ; les fleurs 
Donat &le Roy, quiyétoientdefcendus, 
nous rapportèrent qu’ils avoient vu à terre, 
à une petite portée de fufil de l’endroit où 
ils étoient, un animal effrayant , & d’une 
groffeur étonnante , couché fur l’herbe , 
ayant la tête comme celle d’un lion , une 
crinière fêmblable , tout le corps couvert 
d’un poil roux-brun , long comme celui 
d’une chevre ; que cet animal les ayant 
apperçus , s’étoit levé fur les deux pieds de 
devant , les avoit regardés un moment , 
puis s’étoit recouché : qu’eux ayant en- 
fuite tiré un coup de fufil fur une outarde , 
qu’ils tuerent , le gros animal s’étoit levé 
de nouveau , les avoit encore regardés 
fans changer de place , puis s’étoit recou- 
ché. Cet animal leur parut gros comme 
deux boeufs enfemble , & long de douze 
ou quatorze pieds. Ils avoient deffein de 
le tirer ; mais dans la crainte de ne le bleffer 
que légèrement , & de courir des rifques 
pour leur vie , ils fe rembarquèrent fans 
avoir exécuté leur projet ; ce fut le len- 
demain Jeudi 2 de Février , que nous 
apperçûnîes la grande baye des Ifles Ma- 
louines. 


3 46 Histoire d’unYoyage 
revint à bord chargé d’herbes ; les fleurs 
Donat &le Roy, quiyétoientdefcendus, 
nous rapportèrent qu’ils avoient vu à terre, 
à une petite portée de fufil de l’endroit où 
ils étoient, un animal effrayant , & d’une 
groffeur étonnante , couché fur l’herbe , 
ayant la tête comme celle d’un lion , une 
crinière fêmblable , tout le corps couvert 
d’un poil roux-brun , long comme celui 
d’une chevre ; que cet animal les ayant 
apperçus , s’étoit levé fur les deux pieds de 
devant , les avoit regardés un moment , 
puis s’étoit recouché : qu’eux ayant en- 
fuite tiré un coup de fufil fur une outarde , 
qu’ils tuerent , le gros animal s’étoit levé 
de nouveau , les avoit encore regardés 
fans changer de place , puis s’étoit recou- 
ché. Cet animal leur parut gros comme 
deux boeufs enfemble , & long de douze 
ou quatorze pieds. Ils avoient deffein de 
le tirer ; mais dans la crainte de ne le bleffer 
que légèrement , & de courir des rifques 
pour leur vie , ils fe rembarquèrent fans 
avoir exécuté leur projet ; ce fut le len- 
demain Jeudi 2 de Février , que nous 
apperçûnîes la grande baye des Ifles Ma- 
louines. 


ÀUX ISLES MaLOUINES. 347 


CHAPITRE XV, 


Déf cerne aux IJlss Malouines. 
’Entrée de là baie eft admirable, & 



JL-, nous y entrâmes à pleines voiles , 
comme dans le plus beau port de l’Eu- 
rope. 

Cette baie , dont on voit le plan & la 
figure Pl. VIII. peut contenir au moins 
mille vaiffeaux ; on y voit à l’Oueft des 
Ifles & Mots , à l’abri de tous vents , & 
où les vaiffeaux font plus en fûreté que 
dans le port même de Breft. 

On mit le canot & la chaloupe à la 
mer , & nous defcendîmes au Sud de la 
baie , M1V|. de Bougainville , de Nerville, 
de Belcourt, Lhuillier , Donat, Sirandré, 
& moi. Pendant le trajet une quantité 
prodigieufe d’une feule efpece d’oifeaux 
noirs & blancs paffoient en troupes nom- 
breufes , à cinq ou fix pieds feulement au- 
deffus de nos têtes. On en tua quelques- 
uns. Ceux qui tomboient bleffés, plon- 
geoient lorfque l’on vouloit les faifir. 


548 Histoire d’un Voyag-e 
Avant que d’aborcler , on tira fur des ou- 
tardes , des oies, & des canards, qui ne 
s’envolèrent pas à notre approche. Ils fe 
prom'enoient auprès de nous, comme s’ils 
eufîent été privés. « 

T rompés par l’éloignement , nous nous 
étions imaginés trouver un terrein fec & 
aride ;’mais , lorfque nous eûmes mis pied à 
terre , nous trouvâmes par-tout une herbe, 
haute d’un pied ou d’un pied & demi , juf- 
ques fur le fommet des hauteurs mêmes, 
où nous eûmes beaucoup de peine à grim- 
per, parl’obftacle que cette plante oppo- 
foit à notre marche. 

Nous y montâmes en troupes , pendant 
que quelques-uns fe détachèrent, pour 
chalfer tant fur les hauteurs que le long 
de la côte. Nous nous fatiguâmes beau- 
coup à efcalader ces haureurs: il n’y avoit 
point de fentiers à travers cette herbe , 
qui y vegete vraifemblablement , depuis 
que cette terre exifte. On enfonçoit dans 
ce foin jufqu’au genou ; & le fol , prefque 
noir , n’étoit qu’un terreau de plantes pour- 
ries d’année en année , qui faifoit reffort 
fous les pieds à caufe des racines qui y 
croient entrelacées. Heureufement nous 


!àüx Isles Malouines. 34$ 
nous étions munis de petites bouteilles 
clifîees d’eau-de-vie, & de quelques bit- 
cuits de mer, qui nous furent d’une grande 
reffource , pour nous fortifier contre la 
chaleur & la fatigue. 

Nos chalfeurs revinrent le foir , char- 
gés d’oies , d’outardes , de canards & de 
harcelles. Je m’étois éloigné des autres , 
& j’avois été feul à une grande lieue le 
long de la côte, au-delfus de l’endroit où 
le canot avoir abordé. Je tirai fur deux 
canards , à quatre ou cinq pieds du bord. 
N’ayant olé rifquer de me mettre à l’eau 
pour les prendre , je les y attirai impru- 
demment avec le bout du fufil. La quan- 
tité de gibier me fit prelfer de recharger , 
fans faire attention qu’il pouvoit y avoir 
quelques gouttes d’eau dans le canon. La 
poudre en fut affez mouillée pour ne plus 
prendre feu ; & n’ayant pas de tire-bourre, 
je pris le parti d’aller rejoindre le canot. 
A peine eus-je fait une vingtaine de pas, 
que je rencontrai un fenrier dans l’herbe, 
très-battu , large de huit à neuf pouces , 
qui fe dirigeoit le long de la côte , à dix 
ou douze pieds du bord de la mer. J’ima- 
ginai alors que l’I:(le étoit habitée $ finorr 




350 Histoire d’unVoyage 
par des hommes , au-moins par des ani- 
maux à quatre pieds , qui fréquentoient ce 
canton-là. Mais quels animaux ? Etoient- 
ils féroces ; ne l’étoient-ils pas ? Je pou- 
vois en rencontrer quelques-uns fur ma 
route. J’étois feul , avec un fufil dont je 
ne pouvois faire ufage. J’avois un peu 
d’inquiétude. Je mis la bayonnette au 
bout du fufil, & je pourfuivis néanmoins 
ma route dans le fentier , curieux de fça- 
voir où il aboutiffoit. A deux cens pas ou 
environ de l’endroit où je l’avois pris, il 
entroit dans un bouquet d’une centaine de 
ces glayeux dont j’ai fait mention. Je n’o- 
fai m’y enfoncer ; mais en paffant auprès, 
je m’arrêtai quelques minutes en y regar- 
dant attentivement , & écoutant fi je n’y 
entendrois pas remuer. Point de mouve- 
ment, point de bruit. Je continuai mon 
chemin en reprenant le fentier au-delà , 
jufqu’à ce que j’eus rencontré le canot , 
qui, voyant que la nuit approchoit, & 
que les différentes bandes d’obfervateurs 
& de chaffeurs ne s’y étoient pas rendus , 
venoit au-devant de nous , pour nous pren- 
dre. Il étoit prefque plein de gibier, & 
nous fûmes obligés , à caufe de la nuit , 





AUX ÏSLES MALOUIN ES. 35I 

d’en laifler à la mer une grande partie , 
que Ton envoya chercher le lendemain. 

Le 4 , dès les fix heures du matin , on 
alla à la découverte du fond de la baie , 
qui nous avoit paru être une grande ri- 
vière , lorfque nous l’avions obfervée la 
veille, de deffiis des hauteurs. Les prin- 
cipaux Officiers montèrent dans le canot, 
bien armés, & munis de provisions de 
bouche pour quatre ou cinq jours , avec 
une tente pour coucher à terre. Les Ma- 
telots mêmes étoient armés de fufils , de 
fabres & de bayonnettes. Ils fe propo- 
saient de vifiter la partie du Nord , & de 
découvrir s’il y avoit d\* bois. D’autres 
dans le bateau de pêche , dévoient aller à 
la découverte dans la partie du Sud , dans 
l’idée que le fond de la baie étoit partagé 
en deux iffues , qui fe perdoient dans les 
vallons. 

Le même jour, M. Duclos notre Ca- 
pitaine , &• M. Chênard de la Gyraudais, 
montèrent fur le fommet d’une elpece de 
montagne au Sud , qui reftoit au Sud un 
quart Oueft du compas de notre navire , 
plantèrent , tout au haut entre deux ro- 
chers , une croix de bois d’environ trois 


352. Histoire d’unVoyage 

pieds de hauteur , & donnèrent à cette 
hauteur le nom de Montagne de la Croix. 

Le lendemain, furie midi* M. de Bou- 
gainville & ceux qui l’avoient accompa- 
gné , revinrent bien mortifiés de n’avoir 
pas trouvé de bois; ils avoient mis le feu 
a l’herbe d’une Illeque l’on a nommée de- 
puis Yljle brûlée , & à une pointe de la 
terre-ferme. Ils apportoient dix jeunes 
Pinguins & un gros morceau de bois , 
qu’on avoit trouvé fur le rivage. 

Ce morceau de bois réveilla d’abord 
l’efpérance que l’on avoit d’en trouver 
dans l’Ifle. Différens Journaux , entre au- 
tres ceux de^ood-Rogers, parlent des 
Ifles Malouines, comme d’un Pays qu’ils 
ont vu , formé de hauteurs & de collines 
couvertes de bois. N’en ayant apperçu 
en aucun endroit jufqu’ici , nous avons 
lieu de penfer qu’ils n’ont vû ce terrein 
que de loin , & qu’ils ont été , comme 
nous , trompés pasles apparences. Cepen- 
dant ce bois trouvé fur le rivage feroit 
croire qu’il y en a fur quelques côtes 
de ces Mes. Car d’où ce bois y auroit-il 
été apporté ? Nous fulpendrons cepen- 
dant notre jugement jufqu’à ce que nous 

ayons 


AUX ÏSLES MALOUINES. 353 
ayons une connoiffance plus étendue de 
ces Mes. 

Onavoit d’abord nommé Vljïe aux Pin- 
guins , cètte Me à laquelle M. de Bougain- 
ville avoit mis le feu > parce qu’il avoit 
trouvé fur cette Me , une grande quantité 
de ces animaux. En effet , il y en avoit un 
fi grand nombre , que plus de deux cents 
périrent dans les flammes. Il en refta 
encore une quantité prodigieufe, & nous 
en trouvions à chaque pas que nous y fai- 
fions. Le feu mis à cette Me , qui a près 
d’une bonne lieue de longueur , fur une 
demie de largeur, eft, l’on peut dire fans 
conféquence , parce qu’il ne peut pas s’é- 
tendre au-delà : mais en eff-il de même 
de celui que l’on a mis à la Terre-ferme ? 
M.de Bougainville crut devoir confumef 
ce foin inutile pour rendre plus facile le 
défrichement des terres. Je repréfentai 
que tout le pays étant couvert de foin, le 
feu gagneroit de proche en proche , peut-» 
être même toute la furface de la Terre- 
ferme , s’il n’étoit pas arrêté par quelques 
rivières -, que d’ailleurs Ce feu détruiroit 
tout le gibier. On n’eut point d’égard à 
mes repréfentations ; & dès le foir même 
Tome I, Z 


354 Histoire d’un Voyage 
on mit encore le feu en plufieurs endroits 
de la Terre-ferme. 

Le 8 , les enfans de notre Capitaine 
s’aviferent de tendre quelques hameçons 
fur le derrière du navire , & prirent une 
grande quantité de poiffons , d’un goût 
délicat , mais qui n’avoit que huit à neuf 
pouces de long ; ils avoient les yeux rou- 
ges , les ouies bordées d’une couleur do- 
rée , & toutes les nageoires de même cou- 
leur; leur peau étoit liffe comme celle de 
la tanche. J’en ignore le nom. 

Nous envoyâmes quelques Officiers 
du Sphinx pour chercher du bois : ils nous 
rapportèrent que les arbres que nous 
avions cru voir dans l’éloignement , n’é- 
toient qu’une herbe de la nature des joncs 
à feuilles plates , que nos Marins connoffi 
fent fous le nom de glayeux ; & que les 
mottes fervoient de repaire aux loups ma- 
rins. Us en avoient tué trois entre autres , 
gros & grands comme notre canot, auffi- 
bien qu’une elpece de chien fauvage, qui 
reffemble beaucoup à un renard de la 
grande efpece , & qu’on prit pour un loup- 
cervier. 

M. de Bougainville , de fon côté , ne 


AUX ÏSLES MaLOUINES. 3^ 
trouva que trois arbres très-fecs fur le ri- 
vage , dont un étoit prefque auffi gros 
qu’une barrique de vin. Comme il n’en 
vit point fur pied dans tout le terrein qu’il 
avoit parcouru , il eft à croire que ces ar- 
bres y ont étéàmenésde la Terre de Feu 
ou des environs , par les vagues & les cou- 
rans , qui portent fur l’Eft. Les Officiers de 
fa fuite furent , pour ainli dire , attaqués 
par une forte de chien fauvage ; c’eft , 
peut-être , le feul animal féroce & à qua- 
tre pieds, qui foit dans les Mes Malouines: 
peut être auffi cet animal n’eft-il pas féroce, 
& ne venoit-il fe préfenter & s’approcher 
de nous, que parce qu’il n’a voit jamais vu 
d’hommes; Les oifeaux ne nousfuyoient 
pas ; ils approchaient de nous comme s’ils 
avoient été familiers. Nous n’avons vu 
dans cette contrée ni reptiles ni bêtes ve- 
nimeufes. 

Nous expédiâmes en ce temps là notre 
canot fur une Ifle voifine , afin de cher- 
cher des Pinguins , qui y abondent com- 
me des fourmis dans une fourmilliere. Il 
revint quelques heures après avec cent foi- 
xante de ces oifeaux fans ailes , des efto- 
machs defquels nous fîmes une falaifon. 

Zij 


35 6 H i st o ire d’u n Voyage 

A force de vifiter cette terre inconnue, 
nous eûmes lieu d’admirer la beauté de 
la nature, même dansleslieux quelle fem- 
ble avoir le plus négligés -, dans lapartie de 
l’Ille que nous avons vûe , le terrein pré- 
fente par-tout un afpeft très-agréable. Des 
montagnes , ou plutôt des hauteurs que 
nous appellions montagnes , environnent 
des plaines à perte de vûe , coupées par 
de petites élévations , & des collines qui 
fe communiquent par des pentes douces. 
Au bas de chacune coule & ferpente un 
ruiffeau plus ou moins grand, qui fe rend 
dans la mer, par les anl'es multipliées des 
baies. Celle où nous avons mouillé , pé- 
nétré plus de dx lieues dans les terres, & 
forme naturellement un bon port pour 
mouiller plus de deux mille navires. On 
trouve un bon fond par-tout, des Ides , 
desldots , des prefqu’lîles au nombre d’en- 
viron une douzaine , qui mettent à l’abri 
des vents les plus violens ; au point même 
de n’y avoir peut-être jamais de grode 
mer. 

L’entrée de cette baie a au-moins deux 
lieues d’ouverture , & fe trouve rederrée 
par un Idot adez conddérable , & adez 


AUX ÏSLES MALOUINES. 357 
éloigné de la pointe du Sud-Eft , comme 
on le voit dans la Carte. 

Cette grande baie , que l’on découvrit 
une quinzaine de jours avant notre dé- 
part de rifle , a été examinée & fuivie en 
partie par M. de Belcourt & M. Martin , 
qui y firent une caravane de deux ou trois 
jours. Comme nousdefirions uneconnoif- 
fance plus complette de Ton étendue , 
MM. de Saint-Simon & Donat partirent 
quelques jours après le retour des deux 
Officiers que je viens de nommer. S’étant 
d’abord rendus à l’endroit où elle fe rap- 
proche le plus de l’habitation , c’eft-à-dire, 
à deux petites lieues , ils parcoururent la 
côte jufqu’à fon fond. Us paflerent enfuite 
à la rive oppofée , & la fuivirent une 
dixaine de lieues. Les ruifleaux & une 
riviere confidérable ayant formé un obfta- 
cle à la continuation de leur marche , vu 
la difficulté de la traverfer , ils prirent le 
parti de grimper fur la montagne qui leur 
parut la plus élevée, d’où ils penfoient 
qu’ils pourroient découvrir l’entrée de 
cette baie , & le refte de fon cours. Us 
jugèrent alors qu’elle enfonçoit dans les 
terres quinze lieues au-moins , & quelle 

Z iij 


358 Histoire d’u n Voyage 
formoit une prefqu’Me de la partie du ter- 
rein où nous devions fonder un établiffe- 
ment. 

La côte de cette baie offre , difent-ils, 
un terrein excellent, & unafpeéf agréa- 
ble. Elle effc arrofée de quart de lieue 
en quart de lieue par des ruiffeaux & des 
petites rivières dont une, venant de 
fOuefî:, leur parut avoir une foixantaine 
de pieds de largeur. Ils ont compté vingt- 
iîx Hles aifez. confîdérables dans la partie 
qu’ils ont vue de cette baie. 

Y a-t-il réellement un détroit qui par- 
tage ces Ifles , & qui communique du 
Nord au Sud , comme l’ont imaginé quel- 
ques Navigateurs. Cette baie ne les au- 
roit-elle pas induit aie conjeéfurer ? Peut- 
être n’en ont-ils apperçu que l’entrée ; ou 
n’ayant pas ofé s’y avancer , à caufe de 
ion grand enfoncement dans les terres & 
de fa grande largeur , ils auront jugé 
qu’elle formoit un détroit ( a ). 


(<i) Dans le fécond voyage , on a reconnu que ce 
détroit exifte en effet ; & que fon entrée du côté du 
Nord efl à l’endroit que nous avions nommé la Couchée. 


AUX ISLES MALOUINES. 359 


CHAPITRE XVI. 

Etabli ffement dans cette, nouvelle contrée . 

C E fut le 1 7 de F évr ier que nous nous 
embarquâmes dans le grand canot, 
avec une tente & nos lits , pour nous éta- 
blir à terre , & camper dans une colline, 
prefque au fond de la baie. 

Auffitôt après notre débarquement , 
nous travaillâmes à dreffer notre tente 
dans l’endroit qui nous paroiffoit le plus 
commode , à une bonne portée de fufîl de 
la mer. L’endroit où nous nous établîmes 
étoit expofé au Nord , qui fait le Sud du 
pays, relativement à l’Equateur. Aiîdef- 
fous, & à une petite portée de piftolet de 
la tente , couloit un petit ruiffeau d’eau 
douce, très-bonne à boire. En face de la 
tente étoit un coteau femblable à celui 
fur la pente duquel la tente étoit dreffée. 
A quelques pas de-là on creufa un trou en 
terre, pour y faire la cuifine -, & l’on y 
brûla de la bruyere , n’y ayant pas d’au- 
tres bois. On eflaya auffi ces groffes mot- 

Z iv 


360 Histoire d’un Voyage 
' tes vertes de gommier réfineux , dont j’ai 
parlé. Elles font très-bonnes pour entre- 
tenir le feu, & le conferver. 

Voyant l’embarras où nous mettoit le 
défaut de bois dans un pays où nous nous 
proposons d’établir une colonie , je cher- 
chai les moyens d’y fuppléer , au-moins 
jufqu’à ce que le Gouvernement eût pris 
des arrangemens pour envoyer dans ce 
pays-ci des flûtes & des goélettes , qui y 
demeureraient , & qui feraient des voya- 

f es auxTerres deFeupour en apporter le 
ois néçeflaire, tant pour le chauffage que 
pour la conftruélion & la charpente. J’ima- 
ginai que nous pourrions trouver du char- 
bon de terre, ou du-moins de la tourbe. Je 
me munis en conféquence d’une pioche, 
& je me mis en chemin pour en chercher. 
Ayant obfervé que les bords du ruiffeau 
çtoient affez marécageux, je penfai que le 
pays n’ayant jamais été cultivé , l’herbe 
qui y végété , devoit , par fuccefljon de 
temps , avoir formé une maffe de terre , 
mêlée de racines & de feuilles pourries , 
qui donnerait précifément la tourbe que 
je çherchois. Je donnai donc quelques 
coups de pioche , & je découvris çn effet 


AUX ISLES MâLOUINES. 361 

une tourbe, mais une tourbe rougeâtre , 
qui n’étoit pas au point de maturité re- 
quife pour fa perfection. Etant monté une 
vingtaine de pas le long du ruiffeau , je 
bêchai, & y ayant trouvé de la tourbe telle 
que je la défirois, j’en enlevai deux ou 
trois briques, que je portai à M. de Bou- 
gainville , pour lui faire part de cette dé- 
couverte : on prit le parti d’en faire l’effai. 
On en leva quelques douzaines de bri- 
ques , que l’on arrangea autour du feu j 
l’impatience en fit jetter quelques-unes 
dans le feu même , & l’on vit avec une 
grande fatisfaftion, que l’humidité de cette 
tourbe étant évaporée , elle brûloit ainfi 
que la meilleure tourbe de France. 

Lorfque l’on en eut arrangé quelques 
tas, le heur Donat fe rappella avoir vu le 
long de la côte , avec M. Lhuillier , une 
terre noire filamenteufe, & affez feche , 
qui pourroit fervir au même ufage. Mais 
ayant oublié l’endroit , nous le cherchâ- 
mes en vain ce jour-là. Cependant quel- 
ques jours après nous fumes plus heureux. 
M. de Bougainville apporta un morceau 
de cette terre , l’épreuve en fut faite , & 
elle réuffit parfaitement. Tous ceux qui 


362 Histoire d’unVoyage 
fe propofent de demeurer dans ces Mes 
pour y commencer l’établiffement de la 
nouvelle colonie , en treffaillirent de joie, 
avec d’autant plus de raifon,que cette tour- 
be eft dès ce moment feche & prête à brû- 
ler -, & qu’étant extrêmement abondante, 
on peut tous les jours en charger des ca- 
nots , & l’amener à l’habitation. 

Pendant que nous travaillions ainfi à 
faire notre établiffement, on prenoit à 
bord les moyens de s’enfoncer plus avant 
dans la baie, tant pour être plus à portée 
de nous, que pour mettre nos frégates 
plus en sûreté. 

Après ces expériences , on embarqua 
dans la chaloupe les deux familles Aca- 
diennes que nous avions amenées pour les 
établir dans cette Me, afin de la peupler. 
Elles defeendirent fur les neuf heures du 
matin, avec toutes leurs hardes , meubles 
& uflenfiles néceffaires ; des vivres & des 
tentes canonieres , pour loger ceux des 
équipages qui dévoient relfer à terre , 
afin de travailler à l’établiflement. Com- 
me notre tente alors ne fuffifoit pas pour 
nous loger tous, nousendreffâmesdenou- 
velles, & nous nous partageâmes -, je de- 


AUX Isles Malouines. 3 63 
meurai feul avec MM. de Bougainville & 
de Nerville. 

Les animaux domeftiques que nous 
débarquâmes , étoient dans une trille 
lituation ; ils nous paroiffoient ou ellro- 
piésou languiflants. On les abandonna à 
leur fort lui* le rivage , & on traîna à 
l’herbe , ceux qui ne pouvoient fe foute- 
nir fur leurs pieds. Le lendemain , ayant 
été voir s’ils étoient morts ou vifs , nous 
ne fûmes pas peu furpris de ne trouver ni 
chevaux ni moutons , & les vaches avec 
leurs veaux difperfés dans la campagne. 
On n’avoit pu imaginer qu’étant la 
veille lî malades , ils eulfent pris dans une 
nuit alfez de forces pour courir les 
champs ; & l’on craignoit cpie des loups 
marins ou quelques bêtes féroces à nous 
inconnues, ne les eulfent dévorés ; mais 
les cadavres delà jument & de fon pou- 
lain , que l’on voy oit encore fur le rivage , 
dilïïperent cette crainte. 

Dès le Dimanche après-midi , on cher- 
cha un lieu propre à bâtir le logement de 
ceux qui doivent demeurer dans cette 
Ille. On jugea que le même coteau , où 
les tentes étoient dreffées , feroit très-* 


3^4 Histoire d’un Voyage 
convenable. M. Lhuillier ^ Ingénieur- 
Géographe du Roi , traça les Fondements 
fuivant le plan qu’il en avoit préfenté au 
Commandant. Dès le Lundi matin , tous 
ceux qui fe trouvoient à terre prirent la 
pioche ou la beche pour encreuferles 
fondements. 

J’avois vûlepremier plan ; & furmes re- 
préfentations on avoit fait plusieurs chan- 
gements : je crus donc pouvoir, avec la 
même liberté, dire mon avis fur le choix 
de l’emplacement. Je repréfentai que 
dans les grandes pluies , & les fontes de 
neige , l’eau qui defcendroit abondam- 
ment du coteau , inonderoit le logement, 
& pourrait peut-être le renverfer , li- 
non tout d’un coup , du moins à la longue , 
après avoir minélesfondements. Lapente 
elf en effetun peuroide danscet endroit. 
M. Lhuillier propofa contre cet incon- 
vénient d’ouvrir une tranchée au-deffus , 
pour recevoir les eaux & les détourner $ 
mais ce moyen ne me parut pas fuffifant , 
la tranchée n’étoit pas capable d’arrêter 
l’impétuolité d’un torrent : d’ailleurs 
l’eau qui y auroit féjourné , en fe filtrant 
peu à-peu à travers les terres , auroit 


aux Isles Malouines. 3 6$ 
porté dans les appartements une humi- 
dité trèspernicieufe à la fanté de ceux qui 
les auroient habités , aux vivres & aux 
meubles. On parut d’abord ne pas fe ren- 
dre à mon avis. M. Lhuillier défendit le 
lien ; & avoit déjà fait déblayer quelques 
terres dans l’endroit auquel il avoit donné 
la préférence. Mais , toutes réflexions fai- 
tes , il fe détermina pour un autre lieu, à 
une bonne portée de fuffl, fltué fur le 
même coteau 3 mais dont la pente efl: très- 
douce. Dès le moment même , on mit des 
ouvriers pour creufer les fondements. On 
employa pour cela les matelots des deux 
frégates 3 & M. deBougaiuville paya leurs 
journées de travail, indépendamment de 
leurs appointemens de matelots. 

Après avoir pris nos précautions pour 
nous défendre de la rigueur des faifons , 
il fallut fonger à nous prémunir contre l’at- 
taque imprévue des ennemis du nom Fran- 
çois j & on verra bientôt fi nos mefures 
furent bien concertées. 


3 66 Histoire d’un Voyage 


v - 1 

CHAPITRE XVII. 

On conjlndt un Fort , & on élevé un 
Obélifque. 

L E 25, M. de Bougainville propofa 
aux Officiers tant de terre que de 
mer , de travailler à élever un Fort , fur 
la hauteur qui forme le coteau où l’on 
avoit bâti le logement des nouveaux co- 
lons des IflesMalouines. Tous d’une voix 
unanime , nous convînmes de l’élever de 
nos propres mains, & de le conduire à fa 
perfection fans le fecours du relie de l’é- 
quipage; à l’inftant on choilît l’emplace- 
ment & le plan du Fort fut tracé par l’ingé- 
nieur. 

Pendant ce temps-là , quelques-uns de 
nous allèrent choifir des outils pour exé- 
cuter notre projet ; d’autres chafferent , 
pour fournir des vivres aux travailleurs. 
Jufqü’à préfent on a tué du gibier en lî 
grande abondance , qu’il a plus que fuffi 
pour la nourriture des équipages des deux 
frégates. Nous avons fait plus d’une fois 


AUX ISLES MâLOUINES. 3 67 

la réflexion , qu’il étoit bien fingulier que 
nous fuflions venus nous établir à terre , 
dans un pays défert & inconnu , fans au- 
tres vivres que du pain, du vin, & de 
l’eau-de-vie ; fans inquiétude pour le len- 
demain , & perfuadés que la chafle four- 
nirait allez pour la nourriture de plus de 
cent vingt perfonnes defcendues & cam- 
pées fous des tentes. Au refte , non-feu- 
lement nous n’en avons pas manqué , mais 
nous en avons été pourvus très-abondam- 
ment. On donnoit cependant à chaque 
plat ( on appelle ainfl en fait de marine, 
le nombre de fept hommes réunis pour 
manger enfemble. ) au moins une outar- 
de & une oie , ou une oie & deux canards, 
ou deux oies, ou deux outardes ; & quel- 
ques-uns de ces oifeaux d’eau plongeurs, 
que nous nommons Becjics ou Nigauts , 
dont on voit la figure dans la PI. VilL 
fig. x , &: dont je parlerai dans la fuite. 

Sur les trois heures après-midi , nous 
nous a’emblâmes au lieu où l’on avoit 
tracé le Fort , & l’on convint de le nom- 
mer le Fort du Roi , ou le Fort royal. Cha- 
cun travailla de tout fon cœur , & avec 
une ardeur incroyable -, de maniéré que 


368 Histoire d’un Voyage 

le foir même on avoit déjà creufé une par- 
lie d’un folle de lix pieds de large & d’un 
pied de profondeur : l’exemple du Com- 
mandant animoit tout le monde. 

Le i de Marsonaébarquaquatre pièces 
de canon pour armer le F ort que nous éle- 
vions ; on fe propofa d’y en ajouter qua- 
tre qu’on tireroit du Sphinx , & ûx pier- 
riers. 

Comme l’on avoit réfolu d’élever une 
Pyramide en forme d’Obélifque , au mi- 
lieu du Fort , je propofai de placer fur la 
pointe , le bulle de Louis XV. & je me 
chargeai de l’exécuter en terre cuite. Pa- 
vois vu une terre glaife & grife fur le bord 
d’une anfe , qui m’avoit paru propre à ce 
deffein $ & je partis pour l’aller chercher : 
l’ayant trouvée , je la lis charger dans un 
bateau avec de la tourbe. Mais le canot 
échoua , à caufe de fa trop grande charge, 
& on en ôta pour le mettre à flot. Nous 
avions été trompés par le reflux ; car la 
mer , qui n’ell pas bien réglée dans ces 
baies-là , hors le temps de la nouvelle & 
de la pleine lune , n’étoit pas montée aufli 
haut que l’on avoit compté. Près d’une 
heure s’écoula avant que l’on eût mis le 

bateau 


AUX ISLES MALOUINES. 3 69 
bateau à flot. Pour ne pas le furcharger , 
M. Duclos & moi prîmes le parti de nous 
en retourner par terre, en fuivant la côte. 
Nous rîmes près d’une lieue fur des cail- 
loux , galets , & roches qui bordent cette 
côte. Les canotiers avoient ordre de. 
venir nous prendre au goulet , où nous 
leur avions dit que nous les attendrions. 
Nous eûmes beaucoup de peine à nous y 
rendre , par un temps brumeux & très- 
venteux. Les y ayant attendus pendant 
trois quarts d’heure inutilement , & dans 
une grande obfcurité, nous penfions que 
la mer , qui fe retiroir , & le vent violent, 
qui étoit contraire , auraient engagé les 
canotiers à relâcher aux navires. Nous 
prenions la réfolution d’achever la route 
par terre , en faifant le tour de la baie , 
qui a au- moins trois quarts de heue , lors- 
que nous entendîmes le bateau qui appro- 
choit ; nous nous hâtâmes d’y entrer : mais 
à peine avions-nous vogué cinq à flx toi- 
les , que le vent devint d’une violence ex- 
trême ; les vagues s’enflerent , & la mer , 
qui fe retirait, aidée du vent qui nous étoit 
contraire, forma un obftacle que nous ne 
pûmes vaincre. En une heure & demie à 
Tome /. A a 


570 Histoire d’un Voyage 
peine , malgré tous nos efforts, remontâ- 
mes-nous dix toifes. La mer devint ef- 
frayante ; chaque lame fe brifoit avec fu- 
reur contre le bateau , & entroit dedans 
en partie : nous étions déjà tous inondés. 
Las de lutter envain contre les flots , & 
voyant que nous étions en grand danger 
d’échouer fur les pierres qui bordent le ri- 
vage , où les flots & le vent nous faifoient 
dériver malgré tous nos efforts , M. Du- 
clos dit qu’il falloir retourner à la pointe 
du goulet, & y aller échouer. En moins 
de trois minutes , malgré les rames & le 
gouvernail , nous nous vîmes jetter vers 
le rivage éloigné de terre de quatre brafles 
ou environ. La mer , alors furieufe , alloit 
mettre le bateau en pièces , & nous cou- 
rions des rifques pour nous-mêmes. Notre 
Capitaine dit qu’il falloir fe jetter à l’eau , 
& y fauta le premier. Je l’y fui vis au mo- 
ment qu’une vague très-grofle vint fe*bri- 
fer contre le bateau , le couvrit en entier, 
& par la fecouffe me fit tomber à l’eau ; 
je me relevai promptement , & je pris , 
fort fatigué , le chemin de l’habitation. 

En arrivant , j’appris que le Lieutenant 
du Sphynx, qui avoit été en chaffant. 


AUX ISLES MaLOUINES. 371 
découvrir la fource cle la riviere , en étoit 
de retour. Il nous dit qu’à trois ou quatre 
lieues du camp, aü Nord-Oueft, il avoit 
trouvé une baie immenfe , dont il n’avoit 
pu découvrir l’entrée , ni le fond même de 
deffus les hâuteurs : que cette baie lui pa- 
roiffoit avoir au-moins huit à dix lieues 
d’enfoncement dans les terres ; & que de 
diftance en diftance il y avoit vu des ri- 
vières & des Ifles. On fut charmé de cette 
découverte , & l’on réfolut d’en prendre 
,connoiffance. 

Cependant le Fort s’avançoit , & M. de 
Bougainville propofa d’y monter les ca- 
nons , qui étoient fur leurs affûts au bas de 
la colline. Dès l’inftant même on fe mit 
ën devoir d’exécuter ce projet. On éten- 
dit pour cet effet des planches fur le ter- 
rein, pour faire ce que l’on appelle un 
pont j & empêcher les roues des affûts d’en- 
foncer dans la terre. A force de bras feu- 
lement, & fans autres inflrumens ou ma- 
chines que des pinces , des leviers & des 
cordages , nous vînmes à bout de monter 
un canon , malgré la hauteur & la rapidité 
du coteau. L’ayant mis en place, comme 
il étoit à-peu-près l’heure de finir le travail 

Aaij 


372. Histoire d’un Voyage 
de la journée , on chargea ce canon , & 
on le tira pour fervir de lignai. On cria 
enfuite fept fois Vive le Roi ; & les ou- 
vriers qui étoient occupés aux travaux des 
logemens , répondirent à nos acclama- 
nt ations. 

D’après ce temps , tous les matins à 
cinq heures , & le hoir à fept & demie , 
on rira un coup de canon de campagne 
d’une livre de balle , & l’on fonna la clo- 
che pour appeller aux travaux , & pour 
les faire ceffer. Auffi bientôt l’ouvrage 
fut avancé , comme li l’on y avoit em- 
ployé deux cens ouvriers. 

Pendant que nous étions ainli occupés 
à terre , le peu de monde qui étoient à 
bord des frégates , ne demeuraient pas 
oififs. Tous les jours ils embarquoient 
quelque chofe pour le Camp , des ca- 
nons, des boulets, des vivres, des uffen- 
lîles , &c. 

Pendant qu’on travailloit avec tant d’ac- 
tivité , je fis mettre dans des paniers la 
terre glaife , corroyée avec de l’argile 
faute de fable propre à cet effet , & je fis 
mes arrangemens pour travailler à mon 
aife au bufte du Roi. Je commençai par 


AUX ISLES MaLOUINES. 373 
modeler le bufte ; & n’ayant pas de barre 
de fer , pour foutenir la terre far le dez , 
j’y fuppiéai par un rouleau de bois. Le 
foir même , la tête fut groffiérement ébau- 
chée. 

Mais le lendemain en courant à mon 
ouvrage , je ne fus pas peu déconcerté d’y 
voir des crevaffes & des fentes , quoique 
la terre fût très-bien corroyée. Je deman- 
dai à M. Guyot s’il n’avoit pas vu le long 
de la côte , du fable bien fin ^ afin de cor- 
riger le défaut de cette terre , en la cor- 
royant de nouveau avec ce fable. Ils par- 
tirent une heure après pour le Camp , & 
rendirent compte à M. de Bougainville de 
l’embarras où memettoit la mauvaife qua- 
lité de cette terre. Pour prévenir toute 
tentative inutile , cet Officier fe détermi- 
na à fubftituer au bufte une fleur-de-lys. 

On continua à porter des vivres dans 
le Fort pour les befoins de la nouvelle co- 
lonie , & le 1 1 on pofa la première pierre 
de la pyramide. 

Un fait fingulier occupoit dans ce tems- 
là notre attention. Nous avions tranfporté 
environ une douzaine de pourceaux mâ- 
les ou femelles. Dans ce nombre étoit ùn 

A a iij 


374 Histoire d’unVoyage 
pourceau coupé. Après les avoir débar- 
qués tous , ils s’en alloient chercher leur 
vie dans la campagne , & ne manquoient 
pas de revenir tous les foirs pafier la nuit 
enlèmble tout auprès du camp. Au com- 
mencement on leur avoir fait une efpece 
de litiere avec du foin , & ils s’y trou- 
voient bien fans doute , quoiqu’à la belle 
étoile , puifqu’ils s’y rendoient exaèfe- 
ment. Quelqu’un remarqua que le pour- 
ceau coupé devançoit ordinairement le 
retour des autres d’environ demi-heure , 
alloit roder autour de la litiere , & en ar- 
rangeoit le foin ; qu’il en arrachoit avec 
les dents pour le porter au gîte , & enrem- 
plifioit les endroits où il en manquoit. Les 
autres étant arrivés , fecouchoient enfem- 
ble , & lui ne s’y mettoitque le dernier. 
Lorfque quelqu’un d’eux ne fe trouvoit pas 
à fon aife , il fe le voit , & s’en prenant au 
pourceau coupé , il le mordoit & l’obli- 
geoit à coups de dents d’aller chercher du 
foin , & d’en fortifier la litiere. Les fe- 
melles fur-tout étoien t fort délicates fur cet 
article. Ce phénomène efi: capable d’inté- 
reffer d’autres perfonnes encore que les 
Naturaliftes, 


AUX ISLES MALOUINES. 3.75 

Le 24 5 nous allâmes chercher la plu- 
part de nos animaux clomeftiques qui s’é- 
toient échappés. Nous réufsîmes à invef- 
tir de cordes trois chevaux , & à les em- 
mener au camp : mais bientôt ils fe dé- 
barraflerent en renverfant leurs conduc- 
teurs , fauterent par-deffus les cordes, & 
fe fauverent û loin , qu’on renonça à les 
pourfuivre. 

On fut plus heureux à l’égard des va- 
ches & des géniffes. Elles s’étoient égale- 
mentrépandues & difperféesdans la cam- 
pagne ; mais ayant pris un petit veau , 
nous le conduisîmes auprès du camp , & 
nous l’y attachâmes à un piquet : fa mere 
l’ayant entendu beugler le foir , revint lui 
donner à tetter, & les autres la fuivirent. 

Après être ainfi revenus deux ou trois 
joursde fuite, ces animaux en prirent l’ha- 
bitude , & fe rendoient exaêlement tous 
les foirs dans l’étable qu’on leur a voit pra^ 
tiquée. 

Cependant le monument qu’on vouloit 
ériger n’étoit pointperdu de vue ; on pofa 
la première pierre de la bafe , & on mit 
dans la maçonnerie du fondement une pla- 
que d’argent ronde , du diamètre d’envi- 

Aa iv 


37 6 Histoire d’un Voyage 
ron deux pouces & demi,furlaquelle étoit 
gravé à l’eau-forte , d’un côté le plan de 
la partie de l’Ifle où font le fort & l’habi- 
tation ; dans le milieu , l’obélifque avec ces 
mots pour exergue : Tibi ferviat ultima 
Thule. Sur l’autre elf ce qui fuit : 

Découverte. 

EtablifTcmenc des Ifles 
Malouïnes, (îtuées au çi d 30m. 
delat.Auf.Sc S'od.so in.de long oc.Mér. 
de Paris E. par la Frégare l’Aigle, Capit. 

# P.DucIos Guyot,Cap. de Brûlot, & la Corvere 
le Sphinx, Cap. F. Chênard Gyraudais, Lieutenant 
de Frégate, années par Louis de Bougainville 
Col. d’infanterie , Cap. de Vaiiïèau , Chef de l’expédition. 

G. de Bougainville de Merville , Volontaire, 8c P. Darboulin , 
Adminiftratcur Général des Polies deFrance. 
Conftruûion d’un Fort & d’un Obélifque 
décoré d’un Médaillon de S. M. L o u I s XV, 
fur les plans d’A. L’ h u i 1 1 i e r de la Serre , 
Ingénieur-Gcogr. des Camps 8c Armées 
fervant dans l’expédition ; fous le 
Miniftred’E. de Choifcul , Duc 
de Stainville. Eu Février 
1 7 6 4. 

avec ces mots pour exergue : Conamur ténues grnnclia. 

Cette elpecede médaille eft enchâffée 
entre deux plaques de plomb dans une 
pierre creufée. Auprès on a placé une bon- 


AUX ISLES MALOUINES. 377 

teille de verre double, bien bouchée, avec 
un maftic qui réfifte à l’eau, dans laquelle 
on a enfermé un papier roulé , fur lequel 
font écrits les noms , furnoms, qualités & 
pays de tous ceux qui compofent les équi- 
pages des deux navires employés à cette 
expédition, & de ceux qui y font volon- 
taires, en cette forme: 

Rolle de l’Etat-Major, 

des Officiers, Matelots, qui compofent les 
équipages de la frégate du Roi H Aigle , 
commandée par le iîeur Duclos-Guyot , 
Caoitaine de brûlot : & de la corvette k 
Sphinx , commandée par le fieur Fran- 
çois Chênard de la Gyraudais, Lieute- 
nant de frégate , armées à Saint-Malo 
par Meilleurs le Chevalier de Bougain- 
gainville , de Bougainville-Nerville , & 
Darboulin , Admimlfrateur général des 
Poftes de France , aux ordres de M. de 
Bougainville , Colonel d’infanterie & Ca- 
pitaine de vaiffeau ; lefquels ont reconnu 
& établi les Mes Malouinels au 
mois de Février 1764. 


37^ Histoire d’un Voyage 
Etat-Major 
de la frégate l'Aigle. 

Le Chevalier Louis- Antoine de Bougainville , 

* G. de Bougainville- Nervi lie , Volontaire , 
L’un & l’autre Armateur , de Paris. 

Etienne de Belcourt , Capitaine d’infanterie. 

N. de Saint-Simon , Canadien , Lieutenant d’in- 
fanterie. 

Lhuillier de la S erre , Ingénieur-Géographe des 
Camps & Armées du Roi. 

Dom Antoine- Jofeph Pernetty , de Rouanne en 
Forez , Bénédiftin de la Congrégation de S. 
Maur, Paflager, envoyé par le Roi. 

Equipage. 

MM. Duclos-Guyot , de Saint-Malo , Capitaine 
de Brûlot. 

Alexandre Guyot , de Saint-Malo, Capitaine 
en fécond. 

Pierre-Marin Donat , de Saint-Malo, premier 
Lieutenant. 

Michel Sirandrl , de Saint-Malo , premier Lieu- 
tenant. 

Pierre-Marin le Roy , de Saint-Malo , fécond 
Lieutenant. 

Antoine Semon , de Saint-Malo , fécond Lieu- 
tenant. 

René- Jean Hercouct , de Saint-Malo, Enfeigne, 


AUX ISLÉS MALOUINES. 379 

Pierre Guyot , de Saint-Malo, Enfeigne. 

Alexandre Guyot , de Saint Malo, Enfeigne. 

René-André Oury , de Genêt en Normandie , 
Ecrivain. 

Pierre Monclair , de Saint-Malo, premier Chi- 
rurgien. 

* Guillaume B ajlé , de Saint-Malo , fécond Chi- 
rurgien. 

Pilodns. 

Charles-Felix-Pierre Fêche , de Paris. 

Michel Seigneurie , de Saint-Malo. 

Charles-François Auger , de Saint-Malo. 

Louis Alain , de Saint-Malo. 

Jean-Baptijle Carré , de Saint-Malo. 

Matelots. 

Germain Bongourd , de Saint-Servant, pre ; 
mier Maître. 

François Tennchuit , de Saint-Malo, fécond 
Maître. 

Pierre de Saint-Marc , de Pille d’Orléans en 
Canada , premier Pilote. 

Artur Fleury , de Bréhat , Pilote-Côtier. 

Jofeph Couture de Saint-Servant, 

JeanPorety dit Paliere , de Saint- 
Servant, 

Pierre Feuillet , de Saint-Servant , Maître Ca- 
nonier. 

François Hamel , de Saint-Servant, fécond Ca*. 
nonier. 


Contre- 

Maîtres. 


380 Histoire d’un Voyage 

Mathurin Toupé , de Saint-Servant , Maître 
Charpentier. 

Etienm U Breton, dePIeurthuit, fécond Char- 
pentier. 

Pierre Hou^é, de Pleurthuit , Maître Calfat. 

Jacques Hou^é , dePIeurthuit, fécond Calfat. 

Louis Cantin , de Saint-Servant , Maître de 
Chaloupe. 

François-Jean Macé, de Saint-Malo, Maître de 
Canot. 

Gilles Ferrand , de Saint-Malo, Maître Voi- 
lier. 

Joachim Feuillet , de Saint - Servant, fécond 
Voilier. 

Mathurin G uerlav as , de Saint-Malo, Dépen- 
ser. 

Michel Argouel , de Saint-Malo, Maître Ton- 
nelier. 

Guillaume Chauvin , de Saint-Malo , fécond 
Tonnelier. 

Jean du Feu , de Saint-Servant , Armurier. 

* François Perrier , de Coutances , Forgeron 
Taillandier. 

* Antoine Gaillard , de Rennes , Menuiüer. 

Houvrè Garjin , Provençal, Tambourin. 

Mathieu Méance , de Rézé en Dauphiné, Bou- 
langer. 

Simples Matelots. 

Marc Julien , de Saint-Malo. 

* Julien Brord , de Saint-Enogat. 


AUX ÎSLES MaLOUINES. 38 1 , 


Henry Laifné , de Saint Malo. 


* Jean Bethuel , de Saint-Servant. 
Antoine-Louis Mallet, de Saint-Coulomé. 
Barthélémy Guichard, de Pleurthuit. 

Julien le Bret , de Pleurthuit. 

Jacques le Mefnager , de Pleurthuit. 

Pierre Gilet , de Saint-Servant. 

* Claude du Cajfou , de Saint-Servant , Char- 
pentier. 

Laurent Baquet , de Saint- Servant. 

Félix Bros , de l’Acadie. 

Laurent Roucé , de Saint-Coulomé. 

Louis Oqanne , de Pleurthuit. 

François Fouquet , de Saint-Servant. 

François Saffray , de Saint-Servant. 

* André Vaudelet , de Pleurthuit. 

Nicolas Bureau , de Saint-Malo. 

* Guillaume Guichard , de Pleurthuit^ 

Jean Renouard , de Pleurthuit. 

François Duval , de Saint-Malo. 

* François Gouclo , de Saint-Malo. 

Gilles Labbé , de Saint-Malo. 

Jean-Baptijle le Bas , de Saint-Malo. 

Jofeph le Mer, dit le Maire , de Saint-Malo. 
Jean Bayé , de Paramé. 



* Jofeph Talbot , Acadien. 

Jean Jugan , de Saint Malo. 

Louis Dupont , de Saint-Servant.’ 


382. Histoire d’un Voîage 

Pierre. Monclair , de Saint-Malo. 
Pierre-Léonard- Julien Jor'es , de Saint-Malo. 
Jofeph Couture , de Saint-Servant. 

Jean Hou^é , de Pleurthuit. 

François Guerlavas , de Pleurthuit. 

* Louis-Noël le Roy , de Saint-Servant. 

* Etienne Pontgirard , de Saint-Servant. 

* Julien Béguin t de Saint-Servant. 

Domefllques. 

* Michel Beaumont , de Normandie , Maître 
d’Hôtel. 

Henry Dallon , de Saint-Servant, Cuilinier 
, en chef. 

Jean Guerinony de Saint-Malo, fécond Cuifi- 
nier. 

.* Michel Evardy de Saint-Malo, fécond Cuifi- 
nier. 

'Bernard Denis , dit Montmirel , de Valogne. 

* Jean-François Henrion, de Bleid , près Lu- 
r xembourg. 

'Eujlache le Contour y de Saint-Pierre deSirville, 
Jean Meir , de Munich en Bavière. 

Passagers 

qui s’établiflent dans rifle. 

'Guillaume Malivain , dit Boucher , Acadien. 
'jtinne Bourneufy Acadienne, fon époufe. 


AUX IsLES MaLOUINES. 

Jean , leur fils, âgé de trois ans S l demi. 

Sophie , leur fille , âgée d’un an. 

Jeanne B ourneuf , leur tante, Acadienne. 

Sophie B ourneuf , leur tante. Acadienne. 
Augufin Benoît , Acadien. 

Françoife Terriot , fon époufe , Acadienne.’ 

N. leur fils. 

Genevieye Terriot , fa tante , Acadienne. 

Equiïage 
de la Corvette le Sphinx. 

Officiers. 

# 

MM. Chênard de la Gyraudais , Capitaine» 

■ Lieutenant de Frégate , de Saint-Malo. 
Charles - Malo Tifon , de Saint-Malo , fécond 
Capitaine. 

Henry Donat , de Saint-Malo, premier Lieu- 
tenant. 

Jean BaptiJle Guyct , de Saint-Malo, fécond 
Lieutenant. 

Jofeph Donat , de Saint-Malo , fécond Lieute- 
nant. 

Charles Martin , de Rennes , fécond Lieute- 
nant. 

Jofeph Laurent , de Saint-Malo, Enfeigne. 
Augufin- Antoine Front-goujfe , de Guienne 3 
Chirurgien, 


384 Histoire d’un Voyage 

Pilôtins . 

Jean-François Oury , de Genêt , en Normandie. 

Charles Martin , de Rennes, fils du Lieutenant. 

Matelots. 

François Blanchard , de Saint-Malo , premier 
Maître. 

Jean-François Maquaire , de Saint-Malo , fécond 
Maître. 

Nicolas Vinet , de Saint-Malo, Maître Canon- 
nier. 

Laurent Lucas , de Saint-Servant, Maître Char- 
pentier. 

* Jean Clautier , de Saint-Servant , fécond Char- 
pentier. 

René le Moine , de Saint-Servant , Maître Calfat. 

Servant Dauplé , de Saint-Malo , fécond Calfat. 

Pierre-Thomas Fecquent , de Saint-Malo, Maî- 
tre de Canot. 

François Vinet , de Saint-Malo, Maître Voilier. 

Jean-Baptijle Blondeau , de Saint-Malo, Ton- 
nelier. 

Jean Masures , de Saint-Malo. 

Pierre Nicole , de Saint-Servant. 

Jean Saunier , de Saint-Malo. 

François Hue, de Saint-Malo. 

Jean le Monter , de Saint-Malo. 

Louis le François , de Saint-Malo. 

François-Jean le Maire , de Saint-Malo. 

Moufles. 


AUX ÏSLES MALOUINES. 38$ 
reçu & reconnupour tel. M. de Bougain- 
ville proclama auffi au nom du Roi les au- 
tres Officiers , qui furent auffi également 
reconnus. 

On avoitdreiléun autel dans le fort au 
pied même de la pyramide. Je comptois 
y dire la Meffe , pour rendre la cérémo- 
nie de la prife de poffeffion plus augufte 
& plus folemnelle ; mais le vent y fouf- 
floit avec tant de force , malgré la tente 
quel on y avoit montée , que 1 on jugea 
à propos de s’en tenir à la cérémonie que 
je viens de décrire. 

[ C’efl: ainfx que la France a acquis un 
droit légitime à la fouveraineté des Mes 
Malouïnes. Elles n’ont point été enlevées 
à des hommes : c’eft une conquête que 
l’induftrie a faite fur la nature ]. 


Fin du premier Volume. 











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